LIVRE V.— LETTRE SIXIÈME. M
vis-à-vis des personnes bien disposées, et inclinées [à suivre vos conseils pour tout ce qui est vertueux; toutefois ne flattez personne par de vaines louanges, et ne vous laissez point aller à des compliments frivoles : versez avec discernement vos salutaires antidotes à tous ces malades, malgré leurs répugnances, afin de préparer de loin leur retour à la santé.
Ainsi, telle personne est enflammée de ressentiment, sous la vive improssion d'une récente injure : si le fait dont elle se plaint est réellement coupable, improuvez-le vous-même; mais faites entendre à cette personne que le coupable ne l'est que par ignorance , et n'a point péché par malice et avec intention;, faites valoir les raisons qui s'offriront à vous ; s'il vous paraît que vous êtes écouté sans avoir déplu, vous ajouterez que Dieu peut-être aura permis cette offense, pour la réparation d'une autre semblable, commise autrefois par votre auditeur lui-même (1).
Interrogez alors avec amitié : ne se souvient-on pas d'avoir jamais offensé personne par des actes ou par des paroles ? Tout au moins dans l'enfance , ne fut-on pas quelquefois désobéissant et murmurateur envers ses parents, indocile envers ses maîtres, irascible avec ses camarades: n'a-t-on jamais donné à autrui de légitimes sujets de plainte? On le reconnaîtra, et vous ferez voir alors que c'est un juste retour, et qu'on doit l'accepter en esprit de justice : c'est une occasion précieuse que Dieu présente à cette heure d'expier des fautes anciennes. Que si la personne se plaint injustement, faites en sorte de dissiper insensiblementles raisons pleines d'erreurs par lesquelles elle se persuade une évidente fausseté; si sa confiance devient plus grande, élevez-vous doucement contre elle, et censurez sa faute ; enfin, lorsque vous sentirez que vous le
(1) Lucena. — Que si, en effet, quelqu'un nous traite injustement, nous sommes, dans un sens général, toujours justement traités, et selon nos mérites, pour acquitter la dette de nos fautes antérieures: alors nous subissons un jugement divin : et n'est-il pas préférable que ce soit en cette yie plutôt que dans l'autre?
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tIVRÉ-V.— -LETTRE SIXIÈME.
pouvez sans danger, faites entendre un blâme plus sévère. Qu'au milieu de vos discours paraisse toujours en votre visage une sérénité pleine d'amour et la vivante apparence du zèle. Par ces industries, secondées de la bénédiction divine, souvent vous romprez le charme qui tenait captifs des esprits égarés et pleins d'illusions; ce linceul d'erreur qui les enveloppait tombera de lui-même et leur permettra de suivre la vérité : vous pourrez les guider en cette voie désormais affranchie, et les faire avancer vers la perfection, en tendant toujours au sommet ; vous donnerez une ample carrière au zèle de la gloire de Dieu, mettant aux pieds du Seigneur l'amour et la vénération suprêmes de ces intelligences, créées pour l'aimer et pour lui rendre hommage (1).
Quant à l'avis que je vous ai donné plus haut, d'apprendre de personnes d'expérience quels sont les vices, quelles sont les fraudes commerciales qui dominent à Ormuz, vous l'étendrez à tous les lieux et à toutes les espèces de péchés. Partout où vous serez, même en passant et dans vos voyages, vous consulterez les gens de bien et les personnes ayant l'expérience du monde, afin de vous instruire à fond , non-seulement des actes de nature criminelle, et des différentes espèces de vol usitées dans la contrée; mais des usages ordinaires du peuple, de ses préjugés vulgaires, de ses inclinations , des coutumes locales , des formes de l'administration, delà pratique judiciaire , des errements
(1) Lucena. — Ce que je dis de la colère, je l'entends de toutes les passions et des sentiments violents, dont on doit avant tout faire sortir les âmes, par des considérations plus vraies que celles qui sont ordinaires chez les hommes, dans les circonstances de la vie. Une estime plus réelle, un jugement plus calme, feront voir le peu de sagesse qu'il y a de s'abandonner ainsi soi-même : vos auditeurs étant à ce point, vous les amènerez insensiblement aux pensées du salut....
Tursellin. — Vous vous servirez de remèdes semblables pour calmer les profondes douleurs, les découragements et les autres maladies des âmes. Tel est votre devoir avec ceux qui portent le nom de chrétiens. Pour la conversion à Jésus-Christ des juifs et des païens, vous consacrerez une autre partie de votre temps et de vos travaux ; mais afin d'abréger mon discours, je vous engage à leur faire une applicîition convenable de la plupart des avis qui précèdent.