LIVRE V. — LETTRE SIXIÈME
doute être consultés, chacun en leur temps. On y recueille avec tout avantage, des remèdes aux tentations, des preuves pour convaincre un adversaire , des aiguillons pour faire naître des sentiments héroïques, des exemples de toutes les vertus dans les actes des saints (1). Mais ces leçons demeurent froides et d'un faible secours, si vous n'avez d'abord ouvert les esprits des auditeurs, et profondément J| creusé la place pour semer; je dois vous dire encore que
les âmes s'ouvriront tout entières , si vous en prenez la clef, c'est-à-dù-e , si vous révélez l'état intérieur de chacune d'elles, avec cet art que donne au prédicateur l'expérience consommée de la nature humaine, et si vous rendez la vérité lumineuse, et pour ainsi dire sensible.
Le roi, dans sa munificence, a ordonné que vous recevriez, à Ormuz, tout ce qui serait nécessaire à votre exis- ^^...tence, des fonds de son trésor; vous userez des bienfaits ^; 'de cet excellent prince, et vous recevrez de| ses seuls ministres les subsides qui vous sont indispensables (2) ; vous refuserez de la part des autres personnes ce qu'ellesmêmes vous offriraient. En effet il est essentiel, pour l'autontéet pour la liberté d'un médecin spirituel, qu'envers aucuti de ceux qu'il doit diriger dans les voies du salut, qu'il doit corriger et faire revenir de leurs égarements , il ne se trouve obligé par un don gratuit d'aliments, et ne leur soit redevable de l'existence même et de l'air qu'il respire. C'est bien, en vérité , de ces natures de services que l'on peut dire : celui qui prend est pris : dès lors il perd toute assurance, et le privilège d'un censeur, pour agir avec ceux devant lesquels il s'est humilié, et auxquels il a laissé prendre les droits de protecteur. De là notre embarras à
(1) Lucena. — Je ne dis point que vous ne deviez lire les anciens livres, ou chercher des textes en la Sainte-Écriture , ni recueillir les exemples des saints, afin d'autoriser vos discours, et d'offrir le remède aux vices et aux péchés, que vous ont révélés, ou que vous révèlent les livres vivants.
(2) Tursellin. — Usez de la bonté du roi, mais avec une grapde réserve : demeurez même en deçà de la modération la plus sévère, afin qu'il soit évident que vous avez fait, en religion, profession de Ja,pj.i|tYr^t|,
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trouver des paroles, pour corriger, lorsqu'ils le méritent, ceux qui nous ont nourris : que si nous faisons violence à notre réserve, par l'effet de notre zèle et de l'empire du devoir, nous n'obtenons qu'un faible succès : on nous envisage fièrement, et avec la hauteur sérieuse de gens qui se payent par là des bienfaits qu'ils nous ont prodigués, ^^r Et si mes paroles sont vraies en général, elles le sont plus encore à l'égard de certaines personnes, contre lesquelles je crois nécessaire de vous mettre en garde; qui, plongées dans toutes sortes de crimes , essaieront néanmoins de se lier avec vous, et s'appliqueront, par divers bons offices de la vie du monde, à se concilier votre amitié; non point qu'elles aient le désir de profiter de ces rapports et de vos entretiens, afin de s'amender et de se convertir : elles sont très-résolues à persévérer jusqu'à la fin ; mais c'est pour vous fermer les lèvres, et pour lier votre langue, dont la conscience de leur vie coupable leur fait redouter les censures (1). Je ne suis point d'avis que vous les repoussiez tout à fait, et que vous rejetiez leurs avances d'une manière absolue : ne refusez même pas une invitation à leur table, ou un présent, s'il est sans importance et de peu de valeur, comme serait de l'eau fraîche (2) , des fruits nour, veaux et d'autres objets de même genre : un refus passe-*^ rait pour une offense , d'après les usages reçus parmi les Portugais des Indes. Au surplus , vous pouvez faire connaître, et déclarer hautement, que vous n'admettez ces légers présents de leur part, qu'à la condition qu'ils se montreront disppsés à accueillir vos bons conseils et vos
(1) Tursellin. 11 se rencontrera des personnes, profondément gangrenées en leur àme, qui, dans la crainte d'être pénétrées par tous, ou pour obtenir votre recommandation près d'autrui, s'empresseront de rechercher votre amitié.
(2) Dans les pays d'Orient, l'eau limpide et fraîche est une chose très-, appréciée. Des marchands d'eau froide parcourent les rues à toutes les heures du jour : souvent même on voit des musulmans riches et charitables payer de ces colporteurs, pour dis,tribuer gratuitement aux passants le contenu de leurs jarres. . "~'