LIVRE V.— LETTRE NEUVIÈME. T
servir votre majesté. Mais la bonne grâce de ses paroles a été surpassée par l'empressement qu'il a mis dans ses bons offices : il a pris tant de soin pour nous procurer un bâtiment convenable, et les autres avantages qui pouvaient assurer et garantir notre traversée au Japon, que les bonnes et généreuses promesses qu'il avait bien voulu nous faire entendre le premier jour de notre arrivée ont été surabondamment remplies. Tout ce qui était en son pouvoir, il nous l'a offert spontanément avec un empressement et une chaleur extrêmes, et de sa part aucune marque de l'amitié la plus dévouée ne nous a manqué : ce quïl était nécessaire d'obtenir d'autrui par faveur et bonne grâce, il a mis tout son zèle à le demander pour nous, et toute sa sollicitude à le faire accomplir ; les témoignages de sa tendre charité pour nous ont été si éclatants et si dévoués que, nous le sentons profondément, nous ne serons jamais en état de reconnaître sa générosité, aussi parfaite et aussi efficace que nous aurions pu l'espérer du plus tendre des frères.
Je prie, je conjure votre majesté, au nom de son amour pour Dieu notre souverain Maître, de daigner récompenser en notre place D. Pedro da Silva, de tous les bienfaits dont nous lui sommes redevables en cette occasion. Il nous a fait abondamment pourvoir de tout ce qui nous a été nécessaire ; non-seulement de provisions pour notre voyage de mer de Malacca au Japon, mais il nous a remis les fonds nécessaires pour les dépenses de notre entretien et de notre subsistance dans cette résidence éloignée , et aussi pour l'érection d'une chapelle, afin que nous y puissions offrir à Dieu le Saint-Sacrifice de la messe: dans cette dernière et spéciale intention, il nous a fait présent de trente
qui succéda à D. Pedro dans le gouvernement de Malacca, et qui, par orgueil et par avarice, mit obstacle au voyage du P. Xavier en Chine, encourut les anathèmes de l'Église , et finit misérablement. D. Vasco da Gama avait reçu de son souverain le titre de Comte Amiral, sous lequel nous le verrons désigné par le Saint.
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piculs (1) de poivre «de première qualité, choisi parmi tout ce qui s'en trouvait à Malacca. Il nous a remis aussi des présents nombreux et de grande valem\ pour être offerts au souverain du Japon , afin que cette offrande le rendît plus favorable pour nous accueillir, et pour nous permettre de demeurer dans ses États. . - v Vi
Je rapporte en détail à votre majesté tous ces bienfaits, afin de lui faire connaître de combien de grâces et de témoignages d'honneur je me vois comblé par ses fidèles sujets qui habitent les Indes. En vérité, seigneur, je croia pouvoir déclarer que nul n'est venu dans les Indes pour y être l'objet d'autant de faveurs et d'autant de respects de la part des Portugais qui y résident. Je le dois uniquement à votre majesté et à vos recommandations réitérées et toutes-puissantes auprès des représentants de votre personne pour les affaires de l'État dans ces pays<ies Indes. Maisfentre tous, D. Pedro da Silva s'est montré le plus admirable, par son concours empressé, par ses égards et par ses dons, et il m'a obligé par de si grands bienfaits, qu'incapable, par ma faiblesse et mon indigence, de lui témoigner jamais ma reconnaissancej je prie votre majesté de souffrir que je me confie à elle-même, dans la pensée qu'elle daignera suppléer à mon insuffisance par sa libéralité souveraine : heureux me dirai-je. Seigneur, si votre majesté daigne reconnaître mes obligations envers D. Pedro da Silvâ et envers tous ceux qui m'ont si généreusement servi; si elle veut bien acquitter envers eux, en mémoire de moi, par ses propres bienfaits , la dette immense que je ne saurais acquitter moi-même. '^
Que Dieu Notre- Seigneur, dans son amour et dans sa miséricorde infinis , daigne éclairer de ses pjus vives et pénétrantes lumières l'âme de votre majesté, pour lui faire voir avec évidence sa très-sainte volonté; et qu'il lui accorde la grâce d'accomplir avec perfection ce qu'elle sam'a
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[l) Le picul, poids chinois, est d'environ 56 kilog. de France. ' ' . a. ■ 7
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#^ tIVRE V. — LETTRE DIXIÈME. ^
eonforme à la volonté diyine : ainsi que vous seriez heureux, au moment de votre mort, d'avoir toujours fait, lorsqu'au pied du tribunal de Dieu vous devrez rendre compte de toutes les actions de votre existence. Je vous prie et je vous conjure ardemment, seigneur, n'hésitez pas à préparer à l'avance tout ce qui peut être accompli et exécuté déjà, dans la prévision de ce danger suprême et de l'heure décisive. Une dernière maladie et les approches de la mort allanguissent l'esprit, et dans les angoisses douloureuses qui saisissent de toutes parts et qui déchirent l'intelligence, préoccupée de la souffrance présente, elle n'a plus de pensées pour les soins et les devoirs qui restent à accomplir, et tout ce qu'elle commence à entrevoir au travers de ce spectre effroyable de la mort, la désole et la consume vainement : ceux-là seuls qui en ont fait l'épreuve peuvent concevoir cette formidable image.
Malacca, fête du Corps de N.-S., 20 juin 15Zi9.
L'inutile serviteur de V. M.
- François.
AlU% fp. Paul de Camerino, Antonio Goniez et Balthazar
Gage (1).
Que la grâce et la paix de N.-S. J.-G. demeurent toujours en nos âmes ! Amen.
Je vous trace à la hâte ce peu de lignes , parce que je sais toute la consolation que ne saurait manquer de vous
(1) Le p. Balthazar Gago fut pendant longtemps un infatigable ouvrier 4ans la vigne du Seigneur. Appelé au Japon en i551, il y opéra des fruits merveilleux : il y subit les épreuves de la prison et les traitements les plus cruels de la part des infidèles; mais après dix ans de travaux vraiment apostoliques, il sentit son cœur défaillir et demanda d'être rappelé aux Indes, et de là en Europe. Il se repentit bientôt, et unit ses jours dans la maison de Goa, étant demeuré dans la régularité, mais sans avoir recouvré sa ferveur primitive.