LIVRE \I. — LETTRE PREMIÈRE
le maîtee du navire gouvernait toutes choses au gré et se- Ipn les inspirations de l'esprit du mal !
Nous avancions lentemeiit dans la direction de Cochinchina (1), qui est un port chinois, lorsqu'en un môine jour il nous survint deux accidents graves. Le jour de sainte Marie Madeleine , vers le soir, la mer était grosse de vagues et tourmentée par les vents : le navire , ayant jeté son ancre, était ballotté violemment sur la surface des ondes, lorsque le Chinois Manoël, un de nos compagnons, renversé par l'agitation du bâtiment, fut précipité la tête en avant dans la cale ouverte. Nous le crûmes tous perdu, la chute ayant été profonde, et la cale étant inondée d'eau.de mer ; mais par la grâce divine il échappa à la mort. Il éiait tombé la tête la première, et était demeuré quelque temps submergé jusqu'au milieu du corps. Nous le retirâmes après un long travail et avec de grandes peines : il avait seulement une blessure grave à la tête. Il demeura pendant quelque temps privé de sentiment, mais <ihfin la miséricorde divine permit qu'il revînt à l'existence. Tandis qu'il recevait les premiers soins, une autre secousse du navire précipita dans la mer la fille du patron. La force de la tempête ayant rendu vains tous nos efforts pour la secourir , elle fut engloutie par les flots sous les yeux de son père et à la vue de nous tous. Les cris et les gémissements de l'équipage ne cessèrent de se faire entendre pendant le reste du jour et la nuit d'après, et c'était un spectacle plein de désolation que la douleur de ces infidèles, jointe au péril où nous nous voyions tous. Alors ces malheureux, adressant à leur idole de nouveaux sacrifices et des céré-
(1) Le royaume propre de Cochinchlne s'étend du 9° au 18° de lat. N. Réuni au Tonquin , au Camboge et au Chiampa , il forme l'empire actuel d'Annam. Au nord, la Cochincbine est limitrophe des provinces chinoises de Kouang-Tong, Kouang-Si et Yun-Nan, et sa région orientale est baignée par la mer de Chine.
En 1540, la Cochinchine avait été asservie par les Chinois, et les Portugais pouvaient la considérer comme une partie intégrante de la Chine. Le port auquel il est fait allusion est Touran, selon toute apparence.