LIVRE VI.— LETTRE PREMIÈRE
mépris du démon ! Qu'en agissant ainsi, leur vie, mon Dieu, serait bien plus heureuse; qu'elles avanceraient à grands pas dans la vertu, sachant par leur propre expérience qu'elles ne peuvent rien par elles-mêmes, et qu'elles peuvent tout avec le secours de Dieu ! Notre ennemi se sentirait abattu et comme anéanti s'il était vaincu par les adversaires dont il a si souvent triomphé.
Mais , pour revenir à notre voyage , lorsque la tempête fut apaisée, nous levâmes l'ancre, et nous mîmes à la voile ; et au milieu des larmes , nous continuâmes notre route. En peu de jours nous fûmes à Canton (1) (c'est ainsi qu'ils appelèrent ce port de la Chine ) ; les matelots et le maître lui-même furent d'avis d'y passer l'hiver : nous nous y opposâmes par prières , et par la menace de leur faire demander compte de leur perfidie par le gouverneur de Malacca et par les Portugais. Dieu, dans sa clémence, leur inspira la pensée de ne point demeurer dans les îles qui avoisinent Canton, mais de lever l'ancre et de se rendre à Tchin-tchéou (2). A la faveur d'un bon vent qui, par la grâce de Dieu, n'avait cessé de nous accompagner, en peu de jours nous étions devant cet autre port de la Chine et sur le point d'y pénétrer pour y passer l'hiver, — car la saison du passage au Japon était presque écoulée, —lorsqu'un bateau se porta vers nous précipitamment pour nous informer que le port était cerné par des pirates, et que nous serions perdus si nous approchions davantage. Le maître, effrayé par cette nouvelle, et voyant que les embarcations des pirates n'étaient pas à plus de quatre miUes de distance, pour se préserver du péril présent, résolut d'éviter
(1) Canton ou Kouang-tchéou-fou (23°|7' lat. N.), chef-lieu de la province de Kouang-tong et de la vice-royaule des deux Kouang (Kouang-tong et Kouang-si), est depuis longtemps le centre d'un commerce immense ; cette grande métropole a été jusqu'à notre siècle l'unique marché pour les étrangers. Elle est trop connue pour avoir besoin d'une description nouvelle de notre part.
(2) Tchin-tchéou (24° 54' lat. N.), port assez fréquenté dans la province de Fo-kien.