LIVRE VI.r-LETTRE PREMIÈRE
oisivetés? Les hommes agités et inconstants ne font aucun bien où ils voudraient être, parce qu'ils en sont absents, et n'en font pas en la place où ils sont, ni à eux-mêmes ni aux autres, parce que leur esprit est ailleurs.
Vous tous, mes Frères, qui demeurez dans le collège de la Sainte-Foi, Je vous conjure de vous exercer longtemps et profondément dans la connaissance de votre faiblesse et de révéler entièrement vos imperfections à ceux dont les conseils et l'assistance vous doivent être avantageux, comme sont vos confesseurs, et les Pères de la maison qui ont le plus de lumières ; par ce moyen vous pourrez , au sortir de cette demeure, être le médecin de vous-mêmes et des autres, en raison de l'expérience et de la science que vous auront communiquées vos maîtres dans la vie spirituelle. Considérez que vous allez vous trouver dans des tentations bien nouvelles et bien vives , lorsque deux ensemble, ou même isolément, vous serez sur terre et sur mer environnés de périls, de la part des hommes et des éléments, tels que votre pensée ne les peut concevoir à cette heure; et si quelques-uns d'entre vous ne se sont pas grandement et longtemps exercés à vaincre les mouvements déréglés de leur âme, et à discerner les embûches du plus subtil de tous les ennemis, je vous laisse à penser dans quelle peine ils vont être, en provoquant le monde, -dont toute la puissance vient de l'esprit du mal (1). Gomment pourtont-ils, sans l'humilité la plus profonde, résister à leur ennemi ? — Je conçois encore une autre crainte , qui est que le démon , par ses artifices , ne se transforme en ange de lumière (2) , et ne séduise quelqu'un d'entre vous , en lui représentant les grâces infinies que Dieu vous a prodiguées, et les misères dont sa bonté vous a retirés, pour vous appeler dans la Compagnie de son Fils Jésus-Christ; et que de même il ne vous inspire une sécurité fausse et
(1) Joan., 1, 19.
(2) II, Cor. II, 14.
LIYBE VI. — LETTRE PBEMIÈRE.
pernicieuse, pour vous faire demander d'être envoyés prématurément, sans attendre l'heure de la moisson. Tel serait, peut-être, votre langage : Si Dieu, dans un intervalle si court, nous a comblés de tant et de si grands bienfaits, dans cette sainte demeure, combien plus ne fera-t-il pas, lorsque nous serons envoyés pour la conv^^ion des ;infldèles? Cette pensée, que le démon éveillerait en vous, tendrait à vous rendre absolument inutiles; mais cette ruse de l'ennemi peut être évitée de deux manières différentes ; la première est de considérer combien d'hommes pécheurs, s'ils avaient eu le bonheur d'être lavés des souillures de leur vie passée , trouveraient dans l'école sainte où vous êtes, si la grâce les y avait appelés, non-seulement la réformation de leur vie, mais le moyen de vous surpasser en zèle et en vertu et de vous remplir de confusion. Je le dis afin de vous pénétrer de cette opinion, qui est véritable, qu'ici rien ne vous laisse la liberté d'offenser Dieu, et que tout vous permet de jouir de lui. Ceux qui ignorent d'où naît un si grand bien, fruit naturel de la résidence en cette maison et du commerce de ses habitants, l'attribuent à leur propre vertu ; ils négligent alors ce qui leur a paru de moindre importance, quoiqu'il en ait une considérable : mais la présomption qu'ils font voir est le fait de personnes très-imparfaites et dignes de peu d'estime.
En second lieu, vous devez vous appliquer avec énergie à soumettre votre volonté et votre jugement à ceux de vos supérieurs, par la conviction où vous devez être que Dieu, dans son infinie bonté, leur inspirera, touchant votre conduite, les pensées le phis en rapport avec vos intérêts spirituels. Appréhendez sur toutes choses de leur adresser d'indiscrètes et pressantes sollicitations, comme font certains, qui ne cessent de solliciter leurs supérieurs, que lorsqu'ils leur ont, pour ainsi dire, arraché ce qui fait l'objet de leurs désirs, et qui doit causer leur ruine. S'ils se voient refusés, ils se plaignent hautement ; la vie leur est amère et insupportable : les insensés qui ne comprennent pas que