LIVRE VIT. — LETTRE PREMIÈRE
Il m'est venu dans la pensée que les plus convenables, pour cette destination, seraient des Belges ou des Allemands , instruits dans la langue portugaise ou dans l'espagnole. Ces deux sortes d'hommes sont endurcis aux fatigues, étant préparés, par leur tempérament et leur éducation, à supporter les frimas de Bandou. •;
Il me paraît assez vraisemblable qu'il doit exister un grand nombre de Pères de ces deux nations dans les diiférents collèges d'Espagne et d'Italie, où peut-être ils rendent peu de services, parce qu'ils ne possèdent pas les élégances naturelles de la langue du pays. Transplantés au Japon, ils y rendraient d'utiles services et se recommanderaient par des fruits abondants. J'ai cru devoir suggérer à votre sainte Charité, si cet avis lui agréait, de faire choisir avec une extrême prudence les sujets qui seraient envoyés des collèges d'Espagne et d'Italie pour la mission des Indes. 11 serait à désirer que deux Pères au moins, par année, se missent en mer pour venir aux Indes, et qu'ils fussent tels que le demandent ces contrées : consommés avant tout, comme il est nécessaire, dans la perfection spirituelle; possédant de plus l'éloquence et la science indispensables pour prêcher et pour entendre les confessions. Et je voudrais qu'ils eussent fait par votre ordre le voyage de Rome, avant de venir vers nous; car les épreuves des voyages contribuent à les former, leur donnent la mesure de leurs forces, les endurcissent aux travaux, et les aguerrissent contre les pérUs futurs, parle souvenir des périls passés , qu'ils ont heureusement évités. Enfin nous obtiendrons ce résultat, qu'ils ne seront pas nouveaux aux fatigues des courses apostoliques : àl' exemple de ces hommes, qui sont venus de leur pays, d'où jamais ils n'étaient sortis, ne sachant même pas ce que c'est que vivre au grand air, et d'accomplir des voyages à pied.
Ici l'on trouve également tant d'attraits pour la mollesse,
des encouragements si vifs et si séduisants à l'inertie et
^ à la paresse ainsi qu'à la volupté, que la vertu de ceux
tlVRE VII. — LETTRE PREMIÈRE.
qui devront être exposés à ces périls spirituels, paraît demander à l'avance une sérieuse épreuve; de crainte que des sujets peu convenables, qui nous seraient malheureusement envoyés, au lieu de la consolation que nous devrions e3pérer de leur arrivée et de leur séjour parmi nous, ne nous causassent plutôt la plus douloureuse des peines, en nous obligeant, par leur conduite, de les séparer de la Compagnie. Que votre sainte Charité considère à cet égard s'il lui convient d'avertir elle-même le P. Maître Simon. Parmi les Pères qui résident à cette heure dans Amanguchi , et parmi ceux qui sont déjà dans les Indes, et qui doivent aller au Japon, si Dieu le permet, l'année prochaine ou l'une des suivantes, aucun ne me parait convenir pour vivre en ces académies. Mais ils vont dès à présent employer tout leur temps à étudier la langue, à s'instruire de la doctrine des différentes sectes ; et lorsque viendront d'Europe les Pères formés dans votre sein, ces Pères se serviront des nôtres comme d'interprètes fidèles appartenant à leur propre famille , dans les disputes avec les bonzes. L'Église d'Amanguchi me paraît devoir se développer rapidement et prendre de grands accroissements. Elle renferme déjà de nombreux chrétiens; et parmi eux il en est de parfaits; tous les jours on en instruit et on en baptise de nouveaux. Je vis dans la ferme espérance que Dieu Notre- Seigneur nous conservera le P. Cosme de Torrez et Joam Fernandez , et qu'il ne les laissera pas mettre à mort par les infidèles; il paraît en effet déjà qu'ils ont évité les premiers et plus graves dangers, et que la fureur des bonzes, irritée à l'excès dans les premières attaques, s'est adoucie avec le temps, et qu'insensiblement elle a défailli. Il existe aussi dans la contrée de nombreux chrétiens, dont plusieurs sont éminents par le rang et par la puissance, et qui veillent nuit et jour avec un grand zèle à la conservation de nos religieux. Joam Fernandez, quoique simple laïque, en raison de l'usage facile qu'il a acquis de la langue japonaise, de la justesse et de la précision avec laquelle il traduit tout ce