‹ Lettres de Saint-James (volume 3)Chapitre 6 sur 14 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

Da 13 Novembre.

Il y a de grandes dissemblances, maïs aussi > Monsieur ^ de grands rapports entre la situation de Rome et celle dé l'Angleterre. '

La nature politique de leur aristocratie n'est pas la même il 'est* vrai'; celle de Rome était légale, celle d'Àn^^ gleterre n'existe que par le fait.' Elle comprend tous ceux qui dans la nation ûcquèrent des possessions^ tandis qùè

(59> la naissance était le seul titre pour être Patriciens de Rome. Aussi ce Patriciat était- il en dehors de la nation ^ puisqu'il était au - dessus d'elle^ L'aristocratie plébéienne de TAngleterre est ^ au contraire , dans la nation puisxja'eile est accessible à tous.

M^is ces deux corporations ont unç grande analogie par leurs, intérêts et par leur position. L'une et l'autre ont à lutter contre un Plébéjîat pauvre ^ mai» j&er du nom qu'il porte et du rôle qu'il jçue^ Le Peuple anglais est sur Iç MoQt-S^cré^ comme celui de Rome y. et il faujc de, même l'en faire descendre.

Les Patriciens de Rome ont occupd ce peuplej à conquérir la. terre ^ la guerre fut son industrie ; elle prospéra tant qu'elle eut de l'aliment ^et retourna violemment sur elle-même dès .qu'elle eut touché les limites du monde connu^c

Le Peuple anglais a exercé Je monopole de l'approvisionnement du monde :

Ce monopole a dépassé^ son degré de

saturation et le ressort en revient aussi violemment sur lui-mêoie.

Rome à son déclin tourna ses forces contre elle-même et trois siècles de crimes Pamenèrent à sa fin.

Mais notre âge est trop avancé en expérience politique pour laisser consumei" lin' État tel que l'Angleterre par des dissentions intestines.

L'aristocratie a devant elle l'appareil entier dès Ressources dont sa politique peut faire usage. Vous me demanderez.

Monsieur y en quoi consistent ces reslîourc^S ? Vous m'objecterez que cette* aristocratie s'adresse a un peuple qàf a déjà obtenu des révolutions tout ce que les révolutions promettent auîc peuplés et ce qu^ellés leur donnent rarement , à un peuple qui n'a plus rien à demandera l'ordre social^ si ce n'est de se détruire ?

La Question se resserre et il faut la âéfinîr.

Le peuple anglais demaùde à Faris*-*

tocratiê plébéienne de lui rendre le Pouvoir populaire^ dont le temps Fa mise en possession. Cette demande est nécessairement le prélude d'un changement d'institution^ dont le résultat doit être une décomposition de Pordre social; puisque le nouveau Pouvoir populaire ne serait institué que pour envahir les deux autres.

L'aristocratie doit-elle adhérer à ce

vœu? doit -elle s'y refuser en comprimant par la force le peuple qui demande son abdication ? ou doit -elle rompre la ligue du peuple en ouvrant de nouveaux champs à son activité , à ses intérêts et à ison imagination?

Av^nt de répondre à de pareilles questions: permettez-moi. Monsieur, d'examiner le degré d'importance qu'il convient d'attacher a la prétention du peuple. Je vais. mettre ses forces en présence des force$ opposées pour en estimer la lutte et les reWtats. Cet examen

rendra Fexposë des'ressourcës politiqiies de l'aristocratie infiniméût plus clair»

Les prolétaires sont au nombre de sept millions ; les propriétaires n'en comptent que detix* Si ces deux masses devaient se rencontrer dans une plaine ; le résultat du combat ne serait pas*»

douteux ; mais les révolutions s'^accom* plissent par des voies bien, plus compliquées.

Les sept millions de prolétaires ne sont pas réunis dans la ligue offensive p dont les membres ont reçu le nom de Badicaux. Tous u'éprouvcnj; pas le degré de détresse qui exaspère le peuple.

Tous, et il s'en faut beaucoup, ne possèdent pas le courage qui fait braver les dangers d'une attaque contre l'ordre public. Un grand nombre d'entr'eux respectent encore la morale des sociétés.

£(1 avant de -ceux-ci se trouvent la nombreuse secte des Méthodistes , lesquels en qualité de disciples de St. paul pra* tiqiMbt k la lettre le passage par lequel

il ordonne d^ètre soumis aux Puissances* On peut donc prévoir qu'une niasse de prolétaires composée des moins misérables d'entr'eux , des plus moraux et des plus poltrons , que cette masse jointe aux Méthodistes sera loin de se réunir à Tattaque dont l'ordre social est menacé. Je ne crois pas porter trop haiit cette fraction de prolétaires enTestimant à la moitié de leur nombre total. Les Radicaux se réduiraient donc k trois millions et demi.

C'est avec ce nombre- que les propriétaires vont avoir k lutter. Il y en a sans doute assez pour agiter l'État ; y en a-t-il assez pour le détruire ?

' Si cette multitude était mue par nti seul chef et sur un même plaii , elÏQ aurait line force indomptable^ mais cette unité n'existe pas encore; et le secret du Crouverijemeïit consiste k la prévenin

Pour que l'unité se forme» il faut que^ la multitndë'soit frappée par un fait révoltant^^ comme elle le fut k Gènes

en 1745 f ou par un but clairement ex-r primé qui lui montre un avantage im-« mense et certain^ Or , la reforme parlementaire qu'on lui offre pour but n'est pas assez visible pour enfiammer le peuple* Car ce Parlement reforme ne pourrait rien pour lui ^ à moins dV nëantir les Lois, pour livrer le butin de l'Angleterre au parti des vainqueurs.

Je sais bien , Monsieur , que votre crainte est qu'une telle proposition ne se fasse. Mais elle n'est pas probable^ parce que la spoliation est toujours la suite et jamais le prélude des guerres civiles* Il y a une pudeur même dans ce qu'il 'y a de plus hardi et de plus débouté y, qui a toujours fcMfcé les chefs populaires à colorer avec de la justice les motifs qulls offraient aux Peuples pour les émouvoir. L'injustice.vient plus tard y lorsque la guerre et ses représailles ont irrité la ifureiir des partis.

- Il est possible toutefois qu'il se trouve en Angleterre un homme assez auda^

pour offrir au peuple la dépouîTlb des riches : Il est possible que ce peuple en soit enivre. Il n'y aurait plus alors d'autre arbitre que la force ^ntre l'ordre social et la multitude.

Si l'on en venait a ce point, l'Angleterre serait partagée en deux armées , l'une de deux millions et l'autre de trois et demi.

L'exemple de la France sembleroic dans ce cas devoir assurer le succès au parti populaire , et vous êtes imbu ^ Monsieur , de cette crainte. Mais l'exemple de la France est mal choisi ^ parce qu'il n'y a nul rapport entre l'espoir et les forces du parti qui oqC accompli ou qui préparent la révolution dans ces deux pays. J'étais en France en 178g. J'étais à Versailles le ^3 Juillet y veille du jour où la Bas-* tille fut prise. Personne n'y avait mesuré la grandeur du péril ^ car personne ne soupçonnait même en quoi ce péril

t46) pouvait consister. Ëq Angleterre on en a déjà calcule les chances et le terme.

Le Gouvernement français n'avait rien dans sa nature qui eût de la connexion avec la nature des émotions populaires. Ces deux natures hétérogènes ne pouvaient donc ni se pénétrer ni se combattre y puisqu'elles n'avaient point d'armes pareilles. Le Gouveruement de la France ne pouvait mettre en jeu dans sa cause qu'un seul agent ; savoir , des régimens; ses régimens dispersés^ il ne lui resta rien.

Mais l'aristocratie anglaise n'est qu'une démocratie d'élite , et se gouverne comme telle. Elle participe à la nature populaire et peut la pénétrer et la combattre avec des armes égales. Les chances du succès dans cette lutte seraient toutes pour l'aristocratie et c'est ce qui doit vous rassurer. Car les forces du Peuple seraient éparses sur la surface de l'île. . Elles y seraient indisciplinées.. Elles n'y seraient

( 47 î «D possession de rien ; il faudrait quMles fissent le siège de l'État.

L'aristocratie^ en revanche, disposerait de ses forces pour les porter sur les points menaces ; parce qu^elles seraient de nature a se mouvoir aisémept, en sorte qu'elles seraient successivement en majorité partout. Elle soutiendrait le siège de l'État et ne tarderait pas à disperser les assiëgeans. Car le moindre «xameû démontre que les forces dont l'alliance des trois Pouvoirs peut disposer dépassent de beaucoup celles de ses ennemis ; puisqu'elles se composent de tout l'avoir de l'État.

Mais de telles victoires sont un grand malheur et pour ne pas les obtenir il faut éviter le combat : lorsqu'on songe qu'une telle appréhension menace un État qui a déjà réalisé le chef-d'œuvre des institutions politiques , on sent encore mieux la nécessité de prévenir de telles catastrophes.

Le plus sûr moyen pour y i;éussir

est âe décourager d'avance le parti des assaiilans!^ en lui moutrant les revers qui ratteadent.

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