LETTRE XVIII
A NOTRE CHER FILS, NOBLE HOMME, HENRI, DUC D’ANJOU ET FRÈRE DU ROI DES FRANÇOIS.
Cher fils , noble homme , salut et bénédiction apostolique.
Nous avons reçu avec tous les sentimens de gratitude paternelle qu’un pareil don méritoit, les drapeaux qui, Dieu aidant, ont été pris sur nos ennemis communs , et que votre très cher frère nous a envoyés. Comme nous savons que ce succès est dû en grande partie à votre courage, nous n’avons pas voulu négliger d’en témoigner également , en père, à Votre Noblesse, toute la joie de notre âme. En nous offrant ces drapeaux , le roi , votre frère , a fait ce que devoit faire un roi très chrétien ; il a montré qu’il n’avoit pas dégénéré de la piété des très chers rois, ses ancêtres , envers Dieu , ni de leur dévotion envers le siège apostolique.
1 Édition Goubau , livre 3 , lettre 17, p. 167. — Sommaire : Saint Pie V accepte les drapeaux pris sur les hérétiques vaincus en bataille rangée , et qu'on lui avoit envoyés de France ; il exhorte le duc cC Anjou à écraser ce qui reste encore cC ennemis de V église de Dieu,
DE SAINT PIE y.
Nous vous en rendons grâces, Noble Homme, qui, après Dieu tout-puissant, êtes celui qui vous êtes emparé de ces dépouilles des ennemis de la religion catholique.
Nous vous exhortons , très cher fils en Jésus- Christ, de même que nous ayons fait dans plusieurs de nos précédentes lettres, à faire tous les efforts en votre pouvoir pour empêcher qu’en France les rebelles, ennemis de Dieu, n’échappent et ne demeurent impunis 1 : cherchez, au contraire, à les faire punir des supplices déterminés par les lois du royaume, et qu’ils se sont attirés par leurs noirs forfaits envers Dieu et envers le roi votre frère. C’est â vous, non - seulement à mettre en œuvre tous les moyens possibles pour que les lois soient observées , que justice soit faite, et qu’on ne commette pas le péché de traiter les coupables avec indulgence a ; mais aussi à votls montrer vousmême inexorable pour tous ceux qui oseroient vous parler en faveur de ces hommes scélérats. Car , si l’on s’oublioit soit par négligence , soit par
1 Ne Dei hostes, istius regni rebelles, inulti abeant j sed ut pro gravissimis eorum in Deum regemqne fratrem tuum sceleribus admissis , meritis pœnis , his quæ legibus statutæ sunt, afficiantur.
8 Nihilque in ea re indulgentia peccetur.
LETTRES
complicité , soit par compassion , jusqu’au point de permettre que tant et de si grandes offenses faites à Dieu tout-puissant demeurassent impunies, il seroit à craindre que la colère de Dieu contre votre frère , le roi très chrétien , et contre vous-même, ne fût d’autant plus terrible que sa bonté divine a éclaté en faveur de tous deux jusqu’à ce jour avec plus de douceur et de clémence C’est ainsi qu’il a traité Saül , parce que , de même que vous le feriez, il n’a voit point pris une juste vengeance des Amalécites. Ne vous a -t-il pas arraché , ainsi que le roi, à tous les périls , et aux conspirations abominables de ces impies? Ne vous a-t-il pas conservé pour qu’il y eût quelqu’un qui vengeât ses injures?
Nous avons envoyé au secours de votre frère , le roi très chrétien , toutes les troupes d’infanterie et de cavalerie qu’il nous étoit possible 5 en cela nous ne nous sommes proposé aucun motif per-
1 Nam si , in tôt tantisque Dei omnipotentis offensis inultis omittendis , aliquid aut indulgendo, aut connivendo vel negligendo peccaretur , periculum esset ne, quemadmodum adversus Saülem, pro simili Amalecitarum justa animadversione ab eo omissa, sic adversus christianissimum regem , fratrem tuum, teque ipsum etiam, eo gravius ira Dei exardcsceret, quo benignius atque clementius ad banc usque diem cum utrisque vestrum divina sua bonitas egisset.
sonnel, mais uniquement l’honneur de Dieu et la conservation de la France. Certes , nous regrettons du fond de notre cœur que l’état de l’église soit si petit, et que nos moyens soient si peu considérables , que nous n’ayons pas fourni tous les secours que nous eussions désiré pouvoir fournir. Cependant nous mettons notre espérance dans le Seigneur, qui a la puissance de rendre formidables les moindres forces.
Puisse Dieu tout-puissant préserver Votre Noblesse de toute embûche de la part de ses ennemis !
Donné à Saint-Pierre de Rome , sous l’anneau du pêcheur , le a6 avril i56g, l’an quatrième de notre pontificat.
LETTRES
LETTRE XÏX
A NOTRE CHER FILS CHARLES D’AVIGNON , DIT DE BOURBON, NOTRE LÉGAT ET CELUI DU SAINT-SIÈGE APOSTOLIQUE.
Notre cher fils , salut et bénédiction apostolique. Entre autres soins dont nous sommes journellement chargé, dans la place éminente que nous occupons parmi les serviteurs apostoliques , ce qui nous tient le plus à cœur, c’est la pensée de la guerre entreprise contre les hérétiques par le roi très chrétien. Nous voudrions que cette guerre fût conduite de manière que , terminée le plus tôt possible , selon les desseins du roi très chrétien et les nôtres , elle eût le résultat que nous en espérons.
Nous apprenons que votre secours , pour faire atteindre ce but, peut être de la plus grande utilité , et nous savons qu’il n’est pas besoin que nous vous exhortions à nous aider dans une pa-
* Édition Goubau , livre 3 , lettre a 8 , p. 1 95. — Sommaire : Saint Pie V exhorte le cardinal de Bourbon à faire en sorte que ce soient des chefs bien éprouvés qui fassent la guerre aux hérétiques.
reille entreprise. Car nous connoissons votre piété envers Dieu tout-puissant, votre attachement à la foi catholique et votre fidélité au roi très chrétien, fidélité que vous lui avez toujours conservée pure au milieu de tant de changemens et d’une si grande variabilité de circonstances. Cependant , comme le terme de la guerre semble être plus prochain , en ce moment , au moins d’après l’opinion générale , qu’il ne l’avoit encore été jusqu’à cette époque, notre anxiété croît également, au point que nous ne voudrions pas avoir à nous reprocher la négligence d’aucun des devoirs de notre charge.
C’est pourquoi, bien que convaincu que la sagesse dont vous êtes doué vous feroit distinguer aisément ce qui est à éviter dans l’occurrence, nous avertissons encore paternellement Votre Prudence, et nous vous conjurons dans le Seigneur , si jamais vous entendiez que quelques uns de ceux dont le roi très chrétien emploie le ministère ou le secours , dans cette guerre , sacrifiassent à des intérêts privés, et ne fussent point d’accord avec les autres , dans leurs idées et dans leurs discours , sur les moyens de soutenir la cause de la religion catholique et de protéger les jours du roi et de la reine; nous vous conjurons de chercher à les détourner d’un aussi mauvais dessein; et s’ils résis-
LETT HES
toient à vos paroles, s’ils refusoient d’obéir à vos avertissemens , d’essayer de les effrayer par la menace des supplices. Il n’y a rien qui s’oppose plus à la bonne administration de toutes les affaires, que la discorde entre ceux qui s’en mêlent. A vous surtout appartient de ne rien négliger pour que ce désordre ne nuise pas aux intérêts du royaume , puisque c’est vous qui , par vos conseils, dirigez les opérations de la guerre, et gouvernez en grande partie le royaume. Vous devez le faire, outre cela, pour votre propre honneur : car la gloire d’avoir conservé la France et la religion catholique sera à vous presque tout entière. D’ailleurs , c’est pour vous un devoir envers Dieu tout-puissant, dont la religion violée est en péril; envers l’église, dont vous êtes un membre distingué; envers toute la république chrétienne, dont le sort de cette guerre , s’il est favorable, causera le triomphe; s’il est contraire , entraînera la ruine. Il faut donc que vous fassiez tous vos efforts pour que les ministres et les serviteurs du roi travaillent tous , d’un accord unanime, à opérer le salut commun et à ne pas laisser périr la religion de Dieu tout-puissant , entourée des plus grands périls. Nous vous exhortons de tout notre pouvoir à le faire , et à ne pas permettre que l’es-
poir que nous avons conçu d’un heureux succès soit trompé.
Donné à Saint-Pierre de Rome, sous l’anneau du pêcheur , 1 e i er août 1569, la quatrième année de notre pontificat.