‹ Lettres de Saint Pie VChapitre 33 sur 50 · A CATHERINE, REINE, MÈRE DU ROI TRÈS CHRÉTIEN DES FRANÇOIS · texte numérisé non relu

A CATHERINE, REINE, MÈRE DU ROI TRÈS CHRÉTIEN DES FRANÇOIS

Notre très chère fille en Jésus-Christ , salut et bénédiction apostolique.

Se ressouvenir des services qu’on a reçus , surtout pendant des temps d’affliction et de péril , est une vertu qui non-seulement convient aux princes , mais qui leur est même absolument nécessaire. Par-là on encourage ceux qui , dans la suite et dans des circonstances semblables , seraient animés des mêmes bonnes intentions, et on punit légitimement des peines qu’ils ont méritées ceux qui , pour s’être mal conduits , sont déjà voués au mépris et à la honte. En un mot,

1 Édition Goubau , livre 5, lettre io , p>4 2 7* — Sommaire ;

Saint Pie V loue en la reine , mère du roi très chrétien, la vertu de gratitude : il C exhorte à secourir les catholiques anglois abattus , en leur envoyant des troupes françaises ; à chasser Élisabeth , reine hérétique cT Angleterre , et à protéger la religion catholique. Il promet que lui - même soutiendra Catherine pour faire réussir ces entreprises.

LETTRES

nous ne croyons pas qu’il y ait une vertu qui soit au-dessus de celle de la reconnoissance : c'est par elle que les royaumes sont établis ici-bas, c’est par elle que les nations barbares et sauvages sentent le lien de bienveillance qui les unit entre elles.

Votre Majesté doit en conséquence demeurer ferme dans ces principes , et ne jamais permettre qu’elle soit détournée , par les vaines promesses des hérétiques protestans , des bonnes intentions qu’elle a montrées en voulant secourir les grands d’Angleterre et tous ceux qui ont pris le parti de la reine (Marie Stuart). Il est clair que c’est d’eux que dépendra la tranquillité des affaires de France, qui , s’ils ne les avoient soutenues, se seroient trouvées, il y a peu de temps, dans les plus imminens dangers. Quand l’amiral Coligni, entouré de son armée , étoit encore appuyé par les nombreux secours que lui envoyoit l’Angleterre , si à cette époque la méchante reine angloise s’étoit ouvertement déclarée en sa faveur (ce qui fut empêché en faisant en sorte qu’elle ne prêtât pas l’oreille aux intrigues des protestans), il est hors de doute que le royaume de France auroit succombé sous la ruine la plus complète. Mais, dans la seule vue de sauver Sa Majesté très chrétienne et les autres catholiques , plusieurs nobles d’An-

DK SAINT PIE V.

gleterre, à l’instigation de l’évêque de Motta, ambassadeur françois, et à la demande de Robert Rodolphe, s’opposèrent aux projets pervers de cette femme perfide , et tantôt ouvertement , tantôt en secret, ils réussirent à empêcher que la France ne fut dévorée par un si terrible incendie. Le meilleur témoin de ce que nous avançons est l’évêque de Motta lui-même , à qui Rodolphe annonça , de la part des principaux d’entre les grands, que Sa Majesté très chrétienne pouvoit entièrement se reposer sur leurs bonnes dispositions à son égard; qu’ils promettoient de faire tous leurs efforts , comme ils ont réellement fait , pour que celle qu’on appelle reine d’Angleterre, ne se montrât pas l’ennemie déclarée de la France; ajoutant que, si jamais elle en a voit manifesté le projet , ils s’y seroient opposés , et qu’ils auroient traversé ses tentatives par les mesures les plus vigoureuses : ils ne mettaient à tout cela qu’une seule condition, c’est que le roi de France les auroit également secourus de son côté, et qu’il auroit promis de prendre sans réserve le parti de la reine d’Écosse, leur légitime souveraine

' Ce passage est des plus remarquables pour l’histoire d’Elisabeth. On y voit clairement que ce ne fut pas la jalousie , mais la politique seule qui la porta à faire mourir

LETTRES

Cette promesse a été faite et elle a été annoncée aux nobles anglois, au nom de Sa Majesté très chrétienne , par l’évêque de Motta lui-même : on leur a dit qu’on les auroit aidés en toutes rencontres, d’abord en favorisant les nobles dans leurs projets d’exciter des troubles dans l’état , ensuite par le secours de deux mille hommes, qu’en attendant on leur auroit envoyés en Écosse. On commença même à exécuter ce que l’on avoit promis , en s’empressant d’organiser une espèce d’armée en Angleterre. Mais, lorsque le roi eut obtenu ce qu’il désiroit, et qu’il se fut réconcilié avec l’amiral , les Anglois furent abandonnés. Quoi qu’elles eussent été souvent rappelées, les promesses qui leur avoient été faites ne furent aucunement tenues.

Marie Stuart. Une conspiration formidable, ourdie au sein même de ses états contre le gouvernement et la religion établis , et surtout contre elle-même , conspiration soutenue par la France, par l’Espagne et par Rom?, et excitée par tout le fanatisme que dévoient faire naître , à cette malheureuse époque , les horribles anathèmes de saint Pie V , la forçoit en quelque sorte à un coup d’état, sur lequel l’humanité gémit , mais que la loi suprême du salut public excuse. Il falloit pour la prospérité de F Angleterre , nonseulement qu’Elisabcth vécût , mais encore qu’elle régnât , et que la réforme de l’église anglicane servît à soustraire à jamais ses concitoyens et leurs chefs au joug anti-national et anti-social de l’église romaine.

DE SAINT PIE Y-

Nous dirons plus : ils étoient bercés de l’espoir qu’à une certaine époque on auroit parlé , on auroit agi d’une certaine manière; et ils ne pouvoient pas penser que , les nobles succombant par suite des entreprises qui avoient été tentées , la France aussi se trouveroit entraînée dans les mêmes difficultés. Car personne n’ignore qu’Élisabetli n’aura aucun égard a la parole qu’elle a donnée à Sa Majesté royale , tant qu’existera le conseil des médians qui la dirigent , et qui soutiennent qu’elle ne peut régner en sûreté, si elle ne protège pas autant qu’il est en elle , la cause des protestans de France et de la Belgique. Cela fait que, si elle n’est pas entourée de personnes qui neutralisent ces perfides instigations, elle saisira le plus léger prétexte et se montrera ouvertement l’ennemie de la France. Ce seroit alors que Votre Majesté connoitroit pleinement quel dommage lui auroit causé d’avoir méprisé tant de nobles anglois , qui , si on les protégeoit , seraient à la France d’un avantage si grand.

Pour ce motif, la cause de la reine d’Écosse , envers qui Votre Majesté a bien des devoirs à remplir, par égard tant pour le lien de parenté que pour celui d’une ancienne alliance , ne doit être abandonnée sous aucun prétexte. Si jamais, par la volonté de Dieu, elle venoit à régner en An-

LETTRES

gleterre, elle ne permettroit point qu’il y eût des troubles en France; et dès-lors il ne seroit plus possible que cette île tombât au pouvoir de quelqu’un des princes protestaus , qui , certes , ne manqueraient aucune occasion pour vexer la France et tous les états chrétiens.

Quant aux protestans de France , quoique Votre Majesté les oblige à vivre en paix , cependant ils ne cessent d’entretenir une correspondance avec l’Angleterre; et ils avertissent la reine de tout ce qui se fait, non-seulement en France, mais encore dans tout le monde chrétien. C’est par ces intrigues qu’ils se voient journellement de plus en plus dans la possibilité de cacher pour un temps leurs funestes projets , et de parvenir enEn à réaliser leurs abominables vœux. Plaise au ciel que nous n’en soyons pas de sitôt les témoins !

Nous savons que , soutenus par les secours qu’ils tirent d’Angleterre , ces hérétiques s’occupent sans relâche à amasser de l’argent : outre les sommes qu’ils reçoivent régulièrement et publiquement des églises angloises , ils ont encore l’habitude de rançonner et de piller les biens des catholiques sur les bords de la mer. Le mal qu’ils font est incroyable , et il accuse fortement le manque de conscience de tous les princes qui ne le prennent point en considération. Car il est vi-

i) E SAINT PIE V.

sible à tous les yeux que les protestans, ainsi armés aux dépens des biens des catholiques, renouvelleront la guerre , et que même ils la feront sans nul doute avant qu’il soit peu. Jamais ils ne se croiront assez tranquilles , tant qu’ils n’auront pas entouré Sa Majesté très-chrétienne d’embarras et de difficultés; tant qu’ils ne l’auront pas mise dans le cas d’avoir besoin de leurs propres forces , et qu’ils ne l’auront pas , sous prétexte d’étendre les frontières du royaume de France, poussée à porter la guerre en Espagne : par - là seulement ils auront consolidé les intérêts de leur faction , et forcé le roi à les traiter avec plus de considération. Si l’Angleterre, sur l’assistance de laquelle ils comptent le plus , et d’où ils attendent habituellement tous les secours dont ils ont besoin , venoit à se séparer d’eux par le moyen des caresses et des promesses qu’on prodigueroit aux nobles et aux bourgeois anglois , encore désireux de retourner vers la lumière de la vertu catholique , Sa Majesté très chrétienne seroit assurément moins exposée aux entreprises des ennemis qui l’entourent sans relâche et peut-être conspirent contre elle. Elle régneroit plus absolument sur son royaume entier , et elle se montreroit de nouveau à tous les peuples de la terre, aussi redoutable et plus terrible même qu’auparavant. Outre

l4o LETTRES

cela, elle feroit une chose agréable à Dieu, et elle rempliroit honorablement ce qui est du devoir de sa place.

Les choses en étant à ce point, vous devez fermement tenir les engagemens par lesquels vous vous êtes liée , et dont vous nous avez donné des gages; vous le devez pour le salut de la chrétienté. Si vous donnez en cela satisfaction aux grands , vous pourrez ensuite discuter à loisir par quelles voies on arrivera plus facilement à faire succéder dans ce royaume la reine d’Ecosse , et à conclure avec elle une alliance offensive , au grand avantage de la religion catholique. Nous ne souffrirons pas que les secours qui dépendront de nous soient le moins du monde retardés, et déjà nous en avons rassemblé une grande partie : c’est pourquoi nous n’avons plus rien à attendre que la prompte exécution des projets de Votre Majesté, qui, outre la récompense que Dieu lui accordera dans la vie future, lui mériteront encore une gloire immortelle parmi les hommes.

Pour ce qui concerne le reste , l’évêque de Saint- Papoul vous le dira de bouche : il traitera plus longuement en notre nom avec Votre Majesté, tant de l’affaire dont nous venons de parler , que de toute autre chose ayant quelque relation avec les intérêts du royaume.

Donné à Saint-Pierre de Rome, sous l’anneau du pêcheur, le 18 des calendes de janvier 1571 , la sixième année de notre pontiticat.

LETTRES

-ce n te ««•«• ceceeeeooeeeeeeeeeeeeece ce ee tctot « ec

Page 1