LETTRE XXXVIII
A NOTRE TRÈS CHER FILS EN JÉSU8-CHRIST, CHARLES, ROI TRÈS CHRÉTIEN DES FRANÇOIS.
Notre très cher fils en Jésus-Christ, salut et bénédiction apostolique.
Quoique nous ayons chargé l’évêque de Saint- Papoul , notre vénérable frère, de vous expliquer de bouche quels sont les motifs de son voyage , cependant nous n’avons pas voulu négliger de rappeler à la mémoire de Votre Majesté, par cette lettre , que l’affaire de la très sainte alliance en faveur de la république chrétienne nous tient tellement à cœur, que nous ne pourrons trouver
' Édition Goubau, livre 5, lettre 1 3 , p. 43g. — Sommaire : Saint Pie V exhorte Charles IX à conclure une alliance contre les Turcs ; il lui conseille de ne pas contracter de lien de parenté avec Henri de Bourbon , prince de Navarre. Il soutient qu’un chevalier hérétique a été justement poursuivi ; que. le roi doit se garder des conseils insensés iT hommes perfides , et quil ne peut pas s'écarter en matière de religion de ce qui est de droit déterminé par l’église.
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de repos ni le jour ni la nuit, tant que Votre Majesté ne sera pas entrée dans la même ligue. Ressouvenez-vous que vos illustres aïeux se sont mérité par leur courage le titre de très chrétiens , lorsqu’ils ont soumis les Sarrasins, les Turcs et les autres infidèles , et qu’ils les ont chassés des pays qu’ils avoient usurpés, à la honte des chrétiens; lorsqu’ils ont repris sur eux l’Espagne, Jérusalem , et d’autres états, comme les anciennes annales et surtout l’histoire des guerres sacrées l’attestent. Certes, vous devez entreprendre la même chose, afin de participer à la gloire que les confédérés y acquerront. Nous avons pleine confiance dans le secours que Dieu très bon et très grand leur accordera pour leur faire remporter de glorieuses victoires , qui seront dans la suite transmises à la postérité dans des monumens littéraires immortels. Si par hasard vous demeuriez étranger à cette alliance et aux événemens qui se préparent, ce ne seroit qu’à votre éternel déshonneur. Cela feroit à votre réputation une tache d’autant plus grande, que l’on pour roi t mieux prouver la réalité du projet formé par les ennemis de la religion catholique ( auquel cependant nous n’ajoutons pas foi), celui de porter leurs armes dans les états de l’un des confédérés. Nous ne pouvons voir avec plaisir que vous ayez
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envoyé chez le tyran des Turcs, ennemi du nom chrétien , celui qui se donne pour évêque d’Aix. Cette ambassade frappera de terreur les hommes pieux , et diminuera de beaucoup l’espoir que les malheureux chrétiens , soumis à l’empire du tyran , a voient conçu, que, par le résultat de la victoire que Dieu dans sa miséricorde a accordée à la flotte chrétienne , ils seroient facilement arrachés à la tyrannie et rendus à la liberté si vivement désirée.
Outre cela, ce qui nous tourmente sans relâche , c’est que l’on presse le plus possible le mariage du prince de Navarre avec Marguerite , votre sœur , dans la vaine espérance qu’elle contribuera à ramener le prince à la religion catho lique : n’est-il pas plutôt à craindre qu’elle ne soit elle-même pervertie par lui ? C’est donc le salut de son âme qu’on expose : car, quand même elle persisteroit à vouloir vivre catholiquement, elle n’aura jamais ni paix ni repos auprès d’un mari hérétique ' ; lui-même ne pourra jamais lui être agréable , mais il passera sa vie dans des peines continuelles. Si elle consentoit à adopter les erreurs professées par son époux, elle réussiroit
1 Ipsi catholice vivcre volenti nulla pax, nulla quies unquara erit cüm hæretico marito.
peut-être à jouir d’une trompeuse tranquillité pendant cette misérable vie terrestre; mais ce ne seroit que pour la voir suivie de la damnation éternelle et des tourmens de l’enfer , qui seroient sans fin.
Vous savez que nous vous avons fourni des secours , tant pour contribuer à votre sûreté que pour soutenir votre dignité ; vous savez aussi que nous étions prêt à sacrifier même notre propre vie, pour faire renaître dans l’illustre royaume de France l’ancien dévouement à la majesté divine et l’obéissance à son roi. Nous ne saurions , après cela, assez nous étonner de ce que le cardinal nous a demandé en votre nom, concernant le chevalier de votre ordre, capitaine de vos troupes, qui a été conduit en prison , dont depuis plus de quatre ans le crime d’hérésie est connu, et qui est vivement poursuivi de ce chef auprès des saints inquisiteurs. Comme cela est du ressort d’une magistrature sacrée , il n’y a aucun beu à supposer qu’on y a mis plus de sévérité qu’il ne le falloit. Il n’est pas permis de mettre le détenu en liberté sous quelque prétexte que ce soit , si ce n’est en vertu d’un jugement formel, porté dans la cause, et d’une sentence définitive.
Nous voyons bien que les relations franches qui existent entre nous , et la manifestation , tant
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de nos opinions que des conseils qu’elles engendrent, déplaisent fortement à ceux qui sont mal disposés pour la cause de la religion catholique , et que pour cela ils épient soigneusement toutes les occasions de la troubler; nous savons qu’ils vous répètent souvent que votre brouillerie avec le pape vous fourniroit les moyens de vous faire un nom en Allemagne , et de vous illustrer par des victoires glorieuses à la fois et profitables. Ce sont là, très cher fils, des projets vains et téméraires , formés par des esprits extravagans , et que Dieu dissipera : ils ne reposent en aucune manière sur une base honnête , louable ou utile. Or , si vous voulez vous rappeler ce qui vous est arrivé à vous - même et à vos ancêtres , surtout aux rois d’heureuse mémoire Henri et François , votre aïeul , depuis la mort de l’empereur Maximilien, vous pourrez facilement comprendre quel compte vous devez tenir de ces conseils concernant le point d’accroître votre puissance. Quant à l’Allemagne , quiconque a beaucoup d’argent et consent à Yy dépenser , cela seul suffit pour lui faire en ces contrées un grand nom : toutefois ce ne seroit jamais que d’une seule manière. C’est pourquoi nous devons prudemment tout observer autour de nous, et nous garder soigneusement des intrigues dont nous enveloppent des conseillers dépravés , ennemis du nom catholique.
DE SAINT PIE V. lij
Pour ce qui est de notre opinion particulière , tenez pour certain que, quand même il s’agiroit, dans la délibération de cette affaire , du recouvrement de quelque ville appartenant au Saint- Siège et enlevée à sa domination , quand même il s’agiroit par conséquent de notre propre liberté, nous ne poumons pas encore , dans une cause qui concerne la religion, nous laisser fléchir jusqu’à faire grâce à qui que ce fût. Si nous agissions autrement , la divine majesté en seroit gravement offensée , et nous serions regardé comme un fauteur des hérétiques : nous devrions , pour cela , non-seulement rendre compte à Dieu, mais aussi (quoique le vicaire du Christ ne doive répondre que devant Dieu seul de ses actions) du moment que nous errerions dans ce qui est de foi, nous devrions , vicaire de la majesté divine, nous soumettre d’après ses lois au jugement des hommes '. C’est pourquoi nous vous exhortons à vous désister de cette entreprise; nous vous en conjurons. Car , quoique nous attachions le plus grand prix à conserver votre affection, jamais nous ne
Quamvis Christi vicarius nemim, nisi soli Deo, actionum suarum rationem reddere teneatur , si in rebus fidei crraremus, statuit divina majestas ut huraano judicio vicarius cjus subjici queat.
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consentirons à violer notre devoir, en commettant une action indigne d’un bon pontife , injurieuse à Dieu, dangereuse pour le monde et blessant les âmes.
Notre vénérable frère traitera avec vous de cette afFaire et de celle de la réconciliation si fatale aux catholiques , tant que les conditions souscrites par Votre Majesté seront fidèlement observées par elle, et violées par les huguenots protestans. Ayez en ses paroles la même confiance que vous auriez dans les nôtres, si nous étions dans le cas de pouvoir nous entretenir personnellement avec vous.
Donné à Saint-Pierre de Rome, sous l’anneau du pêcheur, le a5 janvier, l’an septième de notre pontificat.
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