‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 10 sur 160 · ET AUX AUTRES SOEURS DE PÉROUSE · texte numérisé non relu

ET AUX AUTRES SOEURS DE PÉROUSE

De la charité qui s'acquiert par la ra('"dilalion de l'amour, et des bienfaits de Dieu. — Les trois vœux conliennent toute la doctrine de Jésus-Christ.

1 . Mes très - chères Mères et Filles dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ; je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des épouses fidèles, unies et liées par les liens d'une véritable et ardente charité, par ces liens qui ont cloué et attaché l'Homme -Dieu sur le bois de la très -sainte Croix. Ce lien a uni Dieu à l'homme et l'homme à Dieu ; il unit l'àme à son Créateur, et il lui fait aimer les véritables et solides vertus.. Quel est ce lien? C'est un amour qui lie, retranche et divise; car, de même qu'il unit et lie l'àme à Dieu , il la sépare et la retranche du péché et de l'amour -propre sensitif, qui cause toutes les divisions et tout le mal ; il enlève l'eau morte, et donne l'eau vive

— iode la grâce ; il sépare des ténèbres et donne la lumière , qui fait \oir et goûter la vérité.

2. 0 très -doux feu d'amour, qui remplit l'àme des plus suaves douceurs ! Aucune peine , aucune amertume ne peut atteindre l'àme qui brûle de ce feu doux et glorieux. La charité ne juge jamais en mal; elle ne voit pas la volonté de l'homme , mais seulement la volonté de Dieu , sachant qu'il ne veut autre chose que notre sanctification. Puisque Dieu ne veut autre chose que notre bien, que tout vient de lui, et qu'il permet dans ce but les tribulations , les tentations , les peines et les tourments, l'àme ne doit s'affliger de rien, si ce n'est du péché, qui n'est pas. Puisqu'il n'est pas en Dieu, il n'est pas digne d'être aimé ; il faut, au contraire , le haïr, et préférer la mort à l'offense de son Créateur. 0 douceur d'amour ! comment le cœur de votre épouse peut -il ne pas vous aimer, en voyant que vous êtes l'Époux qui est la vie? Dieu éternel! vous nous avez créés à votre image et ressemblance uniquement par amour , et , lorsque nous avons perdu la grâce par le malheureux péché , vous nous avez donné le Verbe , votre Fils unique, et votre Fils nous a donné sa vie; il a puni nos iniquités sur son corps , et il a payé une dette qu'il n'avait pas contractée. Hélas! hélas! misérables que nous sommes ! nous étions des voleurs , et il a été supplicié pour nous !

3. Ne doit-elle pas rougir de honte et de confusion, l'épouse ignorante , endurcie , aveugle , qui n'aime pas lorsqu'elle se voit tant aimée, et que les liens de cet amour sont si doux ? Yoici le signe de l'amour : celui qui aime Dieu avec la raison suit les traces du Verbe , son Fils unique ; celui qui ne l'aime pas au contraire suit les

traces du démon et sa propre sensualité. Il obéit aux lois du monde, qui sont opposées à celles de Dieu; il goûte la mort, et ne s'en aperçoit pas. Son âme est plongée dans les ténèbres, car elle est privée de la lumière ; elle souffre et elle est en querelle continuelle avec son prochain, parce qu'elle est privée des liens de la charité. Elle se trouve livrée aux mains du démon, parce qu'au lieu d'être l'épouse fidèle de Jésus crucifié, elle a , comme une adultère , abandonné son céleste Époux ; car l'épouse est appelée adultère lorsqu'elle n'a plus l'amour de l'époux, et qu'elle aime, qu'elle s'unit à celui qui n'est pas son époux. Quel danger et quelle honte de se voir aimée, et de ne pas aimer !

4. Aimez- vous donc, aimez-vous les unes les autres; c'est à cela qu'on verra si vous êtes ou non les épouses et les filles du Christ. On ne les reconnaît qu'à l'amour qui a Dieu pour principe, et qui s'applique au prochain. C'est ainsi qu'il faut arriver à notre but, à notre fin, en suivant les traces de Jésus crucifié ; non le Père , mais le Fils , parce que le Père ne peut souffrir , mais le Fils.

5. Il faut donc suivre la voie de la très-sainte Croix , supportant les opprobres, les mépris, les outrages, méprisant le monde avec toutes ses délices, souffrant la faim , la soif avec l'esprit de pauvreté, avec une obéissance ferme et persévérante, avec une grande pureté d'àme et de corps, dans la société des personnes qui craignent vraiment Dieu, et dans la solitude de la cellule, enfuyant comme le poison , le parloir et la conversation des faux dévots et des séculiers. Car l'épouse du Christ n'agit pas de la sorte ; elle aime la société des vrais serviteurs de Dieu , et non celle de ceux qui n'ont de religieux que

l'habit. 11 ne faut pas que sous un chef couronné d'épines vivent des membres délicats, comme font les insensés qui s'éloignent du Christ, leur maître, et qui ne recherchent que les délices et les délicatesses du corps Nous surtout , qui sommes séparées du siècle et placées dans le jardin de la vie religieuse, nous, ses épouses choisies , nous devons être des fleurs de bonne odeur. Oui , si vous observez ce que vous avez promis pour répandre vos doux parfums , vous participerez à la bonté de Dieu en vivant dans sa grâce , et vous le goûterez dans son éternelle vision; si vous ne le faites pas, vous répandrez une honteuse infection , vous goûterez l'enfer dès cette vie , et vous aurez à la fin en partage la vue des démons. Poursuivre le Christ, sortez du siècle, renoncez au monde et à ses richesses en vous attachant à la vraie pauvreté ; renoncez à la volonté propre en vous soumettant à la véritable obéissance; éloignez -vous de l'état commun en ne voulant pas être les épouses du monde, pour conserver la vraie continence et la virginité dont le parfum réjouit Dieu et les anges, qui se plaisent à habiter l'àme qu'embaume la pureté. Soyez unies et non pas divisées parla haine, la jalousie et l'antipathie les unes envers les autres ; soyez unies étroitement dans les liens de la charité, car autrement vous ne pourriez plaire à Dieu ni avoir aucune vertu parfaite.

6. Quelle honte et quelle confusion pour l'àme qui ne tient pas ce qu'elle a promis, et qui fait tout le contraire ! Elle ne suit pas le Christ, et ne marche pas dans la voie de la Croix; mais elle veut suivre la voie du plaisir: Ce n'est pas la nôtre : il nous faut suivre l'humble Christ, l'Agneau sans tache, le pauvre Agneau ; sa pauvreté était si grande, qu'il n'avait pas une place pour

reposer sa tète très-pure. La souillure du péché n'était pas en lui, et il a obéi à son Père pour notre salut jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Les saints et notre glorieux Père saint Dominique ont fondé leurs Ordres sur ces trois colonnes, la pauvreté, l'obéissance, la chasteté , pour pouvoir mieux ressembler au Christ et suivre sa doctrine et ses conseils ; car de ces vertus procède toute vertu , et de leurs contraires procèdent tous les vices. La pauvreté éloigne l'orgueil, les conversations du monde et les amitiés dangereuses, qui s'entretiennent par des présents ; car quand on n'a rien à donner, on ne trouve que l'amitié des vrais serviteurs de Dieu, qui aiment le don de l'àme. Elle éloigne la vanité du cœur et la légèreté d'esprit ; elle fait aimer la cellule , où on goûte la sainte oraison , qui conserve et augmente les vertus. Elle conduit à la pureté parfaite, et fait observer ainsi le vœu de chasteté, tellement qu'on s'abstient non-seulement d'un péché, mais de tous, en foulant aux pieds la sensualité , en macérant son corps , et en le privant de tout plaisir. En le domptant ainsi par le jeûne, les veilles et la prière , on devient humble, patient , charitable ; on supporte les défauts de son prochain, et on s'unit à son Créateur par l'amour, et au prochain pour Dieu. L'àme supporte les peines du corps, parce qu'elle y trouve un gain.

7. Lorsqu'elle a ainsi triomphé de l'orgueil, elle y goûte le parfum de la sainte humilité ; et elle est aussi obéissante qu'elle est humble , et aussi humble qu'elle est obéissante. Celui qui n'est pas orgueilleux suit ce qui est humble ; et s'il est humble, il est vraiment obéissant, et il possède ainsi la troisième colonne qui soutient la cité de l'âme. Le véritable obéissant observe les règles et les usages

de son Ordre ; il n'élève pas la tête de la volonté propre contre son supérieur, et ne discute jamais avec lui; mais au premier mot, il obéit et baisse la tête sous le joug. Il ne dit pas : Pourquoi me commande-t-il , me dit- il cela, et non pas autre chose? mais il cherche le moyen d'obéir promptement. 0 douce obéissance ! tu n'as jamais de peines, tu fais vivre et courir les hommes morts, car lu fais mourir la volonté ; et plus elle est morte, plus on court rapidement. Car l'âme qui est morte à l'amour-propre de la volonté sensitive, court plus légèrement pour s'unir à son Époux céleste par l'amour ; elle s'élève à une telle hauteur, à un tel repos d'esprit, que dès cette vie elle commence à goûter les parfums et les fruits de la vie éternelle Soyez, soyez donc obéissantes jusqu'à la mort; aimez- vous, aimez- vous les unes les autres; unissez-vous par les liens de la charité , car nous ne pouvons autrement atteindre la fin pour laquelle nous avons été créées. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir des épouses unies étroitement dans les liens d'une véritable et ardente charité. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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