FILS DE MESSIRE PIERRE^ ORFÈVRE, A SIENNE
La foi sans les œuvres est morte. — La foi doit conduire à l'amour de Dieu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir le serviteur fidèle de Jésus crucifié , ne détournant jamais la tête ni dans la prospérité ni dans le malheur, mais agissant généreusement avec une foi vive. Sachez bien qu'autrement la Foi sans les œuvres est morte. L'action de la Foi est de nous faire concevoir les vertus par Tamour, et produire des fruits par la patience au moyen de notre prochain, en supportant les défauts les uns des autres. Il ne suffirait pas pour notre salut d'avoir reçu la forme de la Foi avec la grâce divine dans le saint baptême. Cela suffirait au petit enfant, qui mourrait avant d'avoir la raison; il recevrait la vie éternelle au moyen du sang de l'Agneau. Mais lorsque nous sommes parvenus à l'âge parfait.
il ne nous suffirait pas d'avoir reçu le saint baptême , si nous ne profitions pas de la lumière de la Foi par l'amour. Il en est de nous comme de l'œil du corps. S'il est pur et sain, l'homme peut voir; mais s'il ne veut pas l'ouvrir, quoiqu'il puisse le faire et jouir de la lumière avec amour, on peut dire qu'ajant des yeux il n'en a pas. Il en a reçu de la bonté du Créateur ; mais il n'a pas leur vertu par défaut de sa propre volonté , qui ne veut pas s'en servir. On peut donc dire que son regard est mort, et qu'il ne porte pas de fruit. De même, trèscher Fils , Dieu dans son infinie bonté nous a donné l'œil de l'intelligence qu'il a éclairé de la lumière de la Foi dans le saint baptême, et en même temps le libre arbitre, en nous délivrant des liens du péché originel. Mais dès que nous sommes arrivés à l'âge de connaître , Dieu nous demande d'ouvrir fœil qu'il nous adonné, avec le libre arbitre et l'amour de la lumière.
2. Dès que l'âme reconnaît en elle cette faculté de voir, elle doit s'en servir pour son Créateur. Et comment doit- elle employer la lumière? a voir en Dieu seul l'amour; car rien ne peut se faire sans amour, ni spirituellement, ni corporellement. Si je veux aimer les choses sensibles, aussitôt l'œil s'y fixe pour en jouir. Mais si l'homme veut aimer et servir Dieu, l'œil de rintelligence s'ouvre, et le prend pour objet; il trouve l'amour dans l'amour : car, en voyant que Dieu l'aime iufiniinent, il ne peut s'empêcher de l'aimer, et de lui rendre amour pour amour. Il perd alors l'amour sensuel, et conçoit un amour vrai en se voyant créé à l'image et à la ressemblance de Dieu , et régénéré à la grâce par le sang de son Fils unique. Son œil a trouvé la lumière; et rayant, trquyée, il a aimé cette lumière ,
et il ne peut s'empêcher de fuir et de haïr ce qui ôte la lumière, et d'aimer, de désirer ce qui la donne. Alors il s'élève avec une foi vive , et conçoit les vertus avec le désir de se revêtir de l'éternelle et souveraine volonté de Dieu ; car son intelligence et son cœur ont vu à la lumière de la Foi que la volonté de Dieu ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctiflcation.
3. Qui nous montre clairement cette vérité ? le Verbe, son Fils unique, qui est venu tout embrasé d'amour dans la chair de notre humanité, pour nous manifester par son sang la volonté du Père et pour l'accomplir en nous. Cette douce Volonté nous avait créés pour nous donner la vie éternelle ; mais elle ne s'accomplissait pas à cause de notre péché, qui nous en avait séparés, et il nous a envové son Fils pour nous la rendre évidente en le livrant à la mort honteuse de la Croix. Tout ce qu'il nous donne, tout ce qu'il permet nous arrive pour cette fin , pour que nous participions à son éternelle et souveraine beauté. Aussi l'àme prudente, qui a ouvert les yeux à la lumière de la Foi, voit aussitôt en toute chose la sainte volonté de Dieu , qui ne veut que notre bien , et non la volonté des hommes.
4. Savez-vous ce qui sort de cette lumière? une eau paisible, claire et sans souillure, que ne troublent jamais ni l'impatience dans le malheur, ni les attaques du démon, ni les injures, les persécutions, et les murmures des hommes. L'àme n'est jamais ébranlée; mais elle est ferme, parce qu'elle a vu que Dieu permet tout pour son bien , pour lui faire atteindre le but pour lequel il l'a créée. Telle est la voie , et il n'y en a pas d'autre ; il faut passer à travers les ronces et les épines en suivant Jésus crucifié, qui est la voie, car il a dit
qu'il est la voie, la vérité, la \ie (1). Il suit bien la Yérité, celui qui marche dans cette voie, puisqu'il accomplit en lui la volonté du Père, qui nous conduit à la fin pour laquelle nous avons été créés. S'il y avait une autre voie, il nous aurait dit que personne ne peut aller au Père que par le Père ; il ne l'a pas dit , parce que dans le Père ne se trouve pas la peine , mais dans le Fils, et il faut passer par la voie de la peine; il nous faut donc suivre Jésus crucifié , qui est notre voie et notre règle. Je vous dis encore que cette âme n'est pas troublée par la prospérité du monde en s'y attachant trop et en la désirant ; mais elle en triomphe , elle la méprise en voyant à la lumière de la Foi que ces choses fragiles passent comme le vent , et qu'elles ôtent la vie et la lumière de la grâce à celui qui les souhaite et les possède avec un amour déréglé.
5. Celui qui a une foi vivante enfante des œuvres vivantes pour l'honneur de Dieu et le salut du prochain. C'est au moyen du prochain que se prouve l'amour que nous avons pour Dieu. Notre amour ne peut être utile à Dieu; mais Dieu veut que nous l'utilisions pour notre prochain en supportant ses défauts, en priant pour lui avec compassion et patience , en pardonnant les injures qu'on nous fait, et en respectant comme nous le devons ses serviteurs. Puisque nous n'avons pas d'autre moyen , nous pouvons dire que la Foi est morte sans les œuvres. Je ne nie pas que la sensualité ne fasse naître bien des obstacles, mais ces obstacles n'empêchent pas la perfection ; ils l'aident au contraire , car l'âme connaît mieux ses défauts et la bonté de Dieu, qui con-
(1) Jean, xiv, 6.
serve sa volonté , et l'empêche de consentir et de s'abandonner aux plaisirs des sens. Au lieu de les aimer, elle les hait et les méprise ; elle profite donc de cette épreuve en acquérant l'humilité par la connaissance d'elle-même , et la charité par la connaissance de la bonté de Dieu à son égard. C'est parce que je comprends son excellence et sa nécessité pour avoir la vie de la grâce , que je désire vous voir affermi dans la lumière de la Foi vive. Je vous ai dit que je désirais vous voir le serviteur fidèle de Jésus crucifié ; et je vous conjure de le faire avec zèle, en secouant le sommeil de la négligence et en ouvrant l'œil de l'intelligence sur l'amour que Dieu vous porte, afin que vous accomplissiez en vous sa volonté et mon désir. Je ne vous en dis pas davantage à ce sujet. 6. Je réponds, très- cher Fils, aux lettres que vous m'avez adressées , et que j'ai lues avec une joie véritable. J'y ai vu une chose que Dieu avait révélée à une de ses servantes : Ceux qui s'appellent ses fils se sont scandalisés par une illusion du démon, qui rôde toujours autour d'eux pour arracher le bon grain que le Saint-Esprit avait semé dans leurs âmes. Les imprudents, qui n'étaient pas affermis sur la Pierre vive, n'ont pas résisté; et comme ils avaient éprouvé du scandale , ils l'ont aussi semé dans les autres, sous prétexte de vertu et d'amour. Et maintenant je vous déclare que la volonté de Dieu est que je reste. J'avais un grand désir de ne pas offenser Dieu en restant, à cause des murmures et des soupçons dont j'étais l'objet, ainsi que mon Père spirituel, frère Raymond. Mais la Vérité, qui ne peut mentir, a rassuré sa servante en lui disant : « Continue à prendre ta nourriture à la table où je t'ai placée. Je f ai placée à la table de la Croix pour que tu puisses, au milieu
des peines et des murmures, goûter et chercher l'honneur de Dieu et le salut des àmesj je t'ai confié en cet endroit des âmes pour qu'elles sortent des mains du démon, pour qu'elles se réconcilient avec moi et avec le prochain. Achève donc ce que tu as commencé. C/est pour empêcher tant de bien que le démon fait naître tant de mal ; mais continue et ne crains rien , je serai pour toi. » Mon âme a été calmée par ces paroles que Dieu disait à sa servante.
7. Je m'appliquerai donc à faire le bien pour l'honneur de Dieu , le salut des âmes et l'avantage de notre ville. Quoique je le fasse peut-être avec négligence, je me réjouis de suivre les traces de mon Créateur. Je fais le bien , et ils me rendent le mal ; je travaille à leur honneur, et ils m'outragent; je veux leur vie, et ils veulent ma mort : mais cette mort est notre vie , cet outrage notre gloire ; la honte est seulement pour celui qui commet la faute. Là où il n'y a pas de faute, il n'y a pas de honte et de crainte de la peine. Je me confie en notre Seigneur Jésus-Christ, et non dans les hommes. Je continuerai donc , et s'ils me donnent des injures et des persécutions, je donnerai des larmes et de continuelles prières, autant que Dieu m'en fera la grâce. Que le démon le veuille ou non, j'emploierai toute ma vie pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes, pour le monde entier, et surtout pour ma patrie. Quelle honte pour les citoyens de Sienne de croire et de s'imaginer que nous nous occupons de politique sur les terres des Salimbeni ou autre part !
8. Ils se méfient des serviteurs de Dieu, et ils ne craignent rien des méchants ; mais ils prophétisent sans s'en apercevoir. Ils font comme Caiphe, qui prophétisait
qu'un seul devait mourir pour le peuple, afin de le sauver. Il ne savait pas ce qu'il disait ; mais le Saint- Esprit le savait bien , et prophétisait par sa bouche. De même mes concitoyens croient que moi et ceux qui m'accompagnent nous tramons des complots; ils disent la vérité sans la connaître, ils prophétisent. Car je ne veux pas faire autre chose avec ceux qui sont avec moi; je veux triompher du démon, et lui ôter le pouvoir qu'il a pris sur l'homme par le péché mortel ; je veux ôter la haine de tous les cœurs, et les réconcilier avec Jésus crucifié et avec le prochain. Ce sont là les complots que nous tramons , et où j'entraîne tous ceux qui sont avec moi. Je me plains de notre négligence; nous agissons trop mollement. Et toi, mon doux Fils, toi et tous les autres, je vous conjure de prier Dieu pour que je sois pleine de zèle pour cette œuvre et pour tout ce qui peut contribuer à l'honneur de Dieu et au salut des âmes. Je termine. J'aurais encore bien des choses à dire. Le disciple du Christ n'est pas celui qui dit : Seigneur, Seigneur, mais celui qui suit ses traces. Encourage François en Jésus -Christ. Le Frère Raymond > le pauvre calomnié, se recommande à toi , afin que tu obtiennes de Dieu qu'il soit bon et patient. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.