CCCXII! (305). — A UN HOMME RELIGIEUX
Elle le remercie du zèle qu'il a pour son ârae ; elle lui dit combien elle craint les illusions du démon.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -cher et très-aimé Père dans le Christ, le doux Jésus , moi, Catherine, la servante inutile de Jésus- Christ, je me recommande à vous avec le désir de nous voir unis et transformés dans cette douce et éternelle Yérité qui éloigne de nous toute erreur et tout mensonge. Pour moi , très-cher Père , je vous remercie cordialement du saint zèle et de l'inquiétude que vous avez pour mon àme. Il me semble que vous êtes bien étonné de ce que vous apprenez de mon genre de vie , et je suis certaine que vous n'avez d'autre mobile que le désir de l'honneur de Dieu et de mon salut ; vous craignez pour moi les pièges et les illusions du démon. Cette crainte que vous avez, mon Père, au sujet de la nourriture, ne m'étonne pas (1) ; et je vous assure que, si vous l'avez, je tremble moi-même , tant je redoute les tromperies du
(1) Voir Vie de sainte Catherine, II» p., ch. 5.
démon ; mais je me confie en la bonté de Dieu , et je suis en garde contre moi-même, sachant bien que je ne puis rien en attendre. Vous me demandez si je crois ou si je ne crois pas pouvoir être trompée par le démon ; et vous me dites que si je ne le crois pas, c'est une preuve que je le suis. Je vous réponds que, non - seulement pour ce fait , qui dépasse les forces naturelles , mais pour toutes mes autres actions , ma faiblesse et la malice du démon me remplissent toujours de crainte ; je pense que je puis être dans l'erreur, parce que je sais et je vois que le démon a perdu la béatitude , mais non pas l'intelligence ; et je comprends qu'avec cette supériorité d'esprit, il pourrait bien me tromper. Mais aussi je me réfugie et je m'appuie sur l'arbre de la très-sainte Croix de Jésus crucifié; je m'y attache, et je suis persuadée que si j'y reste fixée et clouée par l'amour et par l'humilité , tous les démons ne pourront rien contre moi, non pas à cause de mes mérites, mais à cause de ceux de Jésus crucifié.
2. Vous m'écrivez aussi de demander particulièrement à Dieu de pouvoir manger : je vous réponds, mon Père, et je vous assure devant Dieu, que j'ai pris tous les moyens de le faire, et que je m'efforce une ou deux fois par jour de prendre de la nourriture ; j'ai prié Dieu sans cesse, je le prie et je le prierai encore de me faire la grâce de vivre comme toutes les autres , si c'est sa volonté, car c'est aussi la mienne. Je vous assure que souvent, après avoir fait tous mes efforts, j'ai bien examiné cette infirmité , et j'ai pensé que Dieu me la donnait, dans sa bonté, pour me corriger du vice de la gourmandise. Je gémis bien de n'avoir pas eu la force de m'en corriger par amour. Je ne sais maintenant quel
remède employer, el je vous demande de prier l'éternelle Vérité de me faire la grâce, si cela vaut mieux pour son honneur et le salut de mon âme, de me laisser prendre de la nourriture, si cela lui plaît. Je suis certaine que la bonté de Dieu ne méprisera pas vos prières. Je vous prie de m'écrire le remède que vous connaissez , et pourvu qu'il honore Dieu, je le ferai volontiers. Je vous prie aussi de ne pas juger légèrement ce que vous n'avez pas bien examiné devant Dieu. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CCCXIV (306). —A QUELQU'UN QU'ON NE NOMME PAS. De l'infinie bonlé de Dieu, el de la haine du péché.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très- cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un débiteur lojal , afin que vous vous acquittiez envers votre Créateur. Vous savez que nous sommes tous les débiteurs de Dieu ; car, tout ce que nous avons , nous le tenons de sa grâce et de son amour ineffable. Nous ne lui demandons jamais de nous créer ; c'est l'ardeur de son amour qui le porte à nous créer à son image et ressemblance , et à nous élever à une telle dignité, que la langue ne peut l'exprimer, l'œil la voir, et le cœur de Thomme la comprendre. Cette dette que nous avons contractée envers lui. Dieu veut que nous l'acquittions en lui rendant amour pour amour. N'est- il pas juste et raisonnable que celui qui se voit aimé aime aussi de son côté ? Dieu ne pouvait pas nous montrer plus d'amour qu'en donnant sa vie pour nous. Il a vu que l'homme avait perdu sa dignité par sa faute , et qu'il s'était engagé à l'égard du démon ; et la souveraine Bonté , pleine d'amour pour sa créature , a
voulu la sauver et l'affranchir de cet engagement. Elle a envoyé le Verbe son Fils unique , en le condamnant à mort pour rendre à l'homme la vie de la grâce , et le retirer de la prison du péché et des mains du démon. 0 doux et tendre Fils de Dieu , Verbe ineffable , trèsdouce Charité I vous avez payé la rançon, vous avez déchiré l'obligation souscrite entre l'homme et le démon par le péché ; vous nous avez délivrés par le sacrifice de votre corps. Hélas ! Seigneur, qui peut résister à un si ardent amour? Ils résistent , ceux qui tous les jours renouvellent cette obligation avec le démon, en ne vous regardant pas, vous le Christ Jésus, vous l'Homme-Dieu , flagellé et abreuvé d'épreuves. Hélas! hélas! ceux-là font de leur corps une étable d'animaux grossiers et sans raison.
2. Hélas! très -cher Frère, ne dormez plus dans la mort du péché mortel. Je vous le dis , la hache est déjà à la racine de l'arbre : prenez la pelle de la sainte crainte de Dieu, et avec la main de l'amour hâtez -vous d'enlever les souillures de votre àme et de votre corps. Ne soyez pas votre ennemi, votre bourreau, en vous séparant de votre chef, le Christ, le doux et bon Jésus ; plus de souillures , plus de débauches ; revenez à votre Créateur, ouvrez les yeux de votre àme, et voyez l'ardeur de sa charité , qui vous a supporté , et n'a pas commandé à la terre de s'ouvrir et aux bêtes féroces de vous dévorer ; et même la terre vous a donné ses fruits, le soleil sa chaleur et sa lumière ; le ciel a continué son mouvement, afin que vous viviez et que vous ayez le temps de vous convertir ; et tout cela s'est fait par amour. 0 débiteur aveugle et déloyal î ne tardez donc pas davantage ; sacrifiez à Jésus crucifié votre esprit, votre àme, votre
corps. Je ne dis pas de vous donner la mort : ce n'est pas la vie corporelle qu'il faut quitter, ce sont les passions sensuelles ; il faut que la volonté meure et que la raison vive , en suivant les traces de Jésus crucifié ; alors vous acquitterez votre dette.
3. Donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et à la terre ce qui est à la terre. A Dieu il faut donner le cœur, l'àme , toute l'afifection , sans négligence et avec zèle ; toutes vos œuvres doivent avoir Dieu pour fondement. Que faut -il donner à la terre, c'est-à dire à la partie sensitive? ce qu'elle mérite. Et que mérite celui qui tue? de mourir. Il faut donc tuer cette volonté en flagellant notre chair, en l'affligeant, pour lui imposer le joug des saints commandements de Dieu. Et ne voyez-vous pas que la chair est mortelle ? Sa beauté passe aussi vite que la fleur séparée de sa tige. Ne vivez plus ainsi, pour l'amour de Jésus crucifié, car je vous annonce que Dieu ne souffrira plus de pareilles abominations, une semblable iniquité; si vous ne vous convertissez , sa justice s'exercera avec rigueur sur vous Je vous le dis, non -seulement Dieu, qui est la pureté même, ne peut voir votre iniquité, mais elle déplaît aux démons , qui se plaisent aux autres péchés, mais qui répugnant au péché contre nature. N'êtesvous pas semblable à l'animal grossier? Je vois bien que vous avez une forme humaine ; mais de cette chair vous avez fait une fange qu'habitent les animaux immondes du vice. Oh! convertissez -vous donc, pour l'amour de Dieu ; pensez à votre salut, répondez à Jésus, qui vous appelle. Vous êtes fait pour être un temple où vous devez recevoir Dieu par la grâce, en vivant saintement et en participant au sang de l'Agneau, qui lave nos iniquités.
4. Hélas ! hélas ! que je suis malheureuse ! je ne puis arrêter mes iniquités et les vôtres. Oh ! combien a été cruelle et impitoyable votre âme ! Et votre passion brutale ne s'est pas arrêtée à ce péché contre nature... Oh ! oui , les cœurs devraient se briser, la terre s' entr' ouvrir, les rochers nous écraser, les loups nous dévorer ; ils ne devraient pas supporter cette iniquité, cet outrage à Dieu et à votre âme. Mon Frère , la parole me manque et les forces m'abandonnent. Non, ne le faites plus, mettez un terme à vos désordres. Je vous l'ai dit et je vous le répète , Dieu vous punira si vous ne vous corrigez pas ; mais aussi je vous promets que, si vous voulez vous convertir et profiter des instants qui vous sont laissés , Dieu est si bon , si miséricordieux , qu'il vous pardonnera , vous recevra dans ses bras , vous fera participer au sang de l'Agneau, répandu avec tant d'amour, qu'il n'y a pas de pécheur qui ne puisse obtenir miséricorde ; car la miséricorde de Dieu est plus grande que nos iniquités , dès que nous voulons changer de vie et rejeter la corruption du péché par la sainte confession, avec le ferme propos de préférer mourir que de retourner à notre vomissement. De cette manière nous recouvrons la dignité que nous avons perdue par le péché, et nous acquittons la dette que nous devons payer à Dieu. Vous savez bien que, si vous ne la payez pas, vous serez jeté dans une prison plus horrible qu'on ne peut l'imaginer; vous savez bien que, quand on ne s'acquitte pas par la confession et le regret du péché , il est inutile que d'autres cherchent à le faire pour vous. Le débiteur s'en va avec les démons , qui sont ses maîtres, et il tombe au fond des enfers.