‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 112 sur 160 · CCCXXV. — A MADAME BEINEDETTA · texte numérisé non relu

CCCXXV. — A MADAME BEINEDETTA

FEMME DE MESSIRE BOCCHINO DE BELFORT , DE VOLTERRE , lorsqu'elle était a FLORENCE (1).

Elle l'exhorle à supporter avec patience Tadversilé, et surtout la perle de son fils.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chère et bien-aimée Mère et Sœur dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris et vous encourage dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillée du vieil homme et revêtue de l'homme nouveau, c'est-à-dire de la patience de Jésus crucifié, sachant bien que, sans la patience, nous ne pouvons plaire à Dieu ; et je vous invite du fond du cœur à cette patience , parce que celui qui est impatient et revêtu du vieil bomme, c'est-à-dire du péché, a perdu la liberté, et n'est pas maître de la cité de son àme , car il se laisse dominer par la colère. Il n'en est pas ainsi de celui qui est patient , parce qu'il se possède lui-même. Notre Sauveur Jésus a dit : « Dans votre patience vous posséderez

(1) Benedetta était fille du Florentin Jean de Rossi, et femme de Bocchiuo (Je Belfort, despote de Volterre. Son mari fut tué en 1411. Voir la lettre lxxvii.

vos âmes (1). » 0 douce patience! pleine de joie et de paix ! Quand elle procède de la charité, elle supporte pour Dieu toute tribulation , de quelque manière que Dieu la lui envoie , que ce soit dans la mort ou dans la vie. Je dis que sous le joug de la patience , qui fait ses délices de la volonté de Dieu , toute amertume devient douce, tout fardeau devient léger. L'àme se revêt de ce doux et saint vêtement quand elle se revêt de la volonté de Dieu , qui ne veut autre chose que notre sanctification ; tout ce qu'il donne , tout ce qu'il permet est pour notre bien , pour que nous soyons sanctifiés en lui.

2. Ne vous est-il pas bien doux de penser, très-chère Mère et Sœur dans le Christ Jésus, que le médecin du ciel est venu dans le monde pour guérir nos infirmités? Et vraiment il fait comme uu bon médecin , qui nous donne une médecine amère et qui nous saigne pour nous conserver la santé. Vous savez bien que le malade supporte tout dans l'espoir de guérir. Hélas ! pourquoi ne faisons -nous pas avec le Médecin du ciel ce que nous faisons avec le médecin de la terre? Il ne veut pas la mort du pécheur : il veut qu'il se convertisse et qu'il vive. Oui, très-douce Mère, le bon Dieu donne l'amertume à la sensualité, mais non pas sans raison. Tl nous saigne quand il nous retire des enfants, la santé, la prospérité, ou quoique ce soit. Courage donc, puisqu'il ne l'a pas fait pour vous donner la mort, mais pour vous donner la vie et pour vous conserver la santé. Oui , je vous en supphe par l'amour de ce sang très -doux et très-abondant qui a été répandu pour notre rédemption , que la volonté de Dieu s'accom-

(1) S. Luc, XXI, 19.

plisse en vous parfaitement , et que tous vos chagrins profitent à votre sanctification. Puisque c'est la volonté de Dieu , revêtez-vous véritablement de la vertu de patience.

3. Je ne veux pas que vous regardiez le fils qui vous reste comme vous appartenant ; il ne faut pas vous approprier ce qui n'est pas à vous , mais il faut en user pour vos besoins comme d'une chose prêtée. Vous savez que c'est la vérité ; si ces choses étaient à nous , nous pourrions les garder et nous en servir à notre volonté ; mais parce qu'elles nous sont prêtées, il faut les rendre selon le bon plaisir du doux Maître de la vérité , qui nous les a données, et qui a fait tout ce qui existe. 0 ineffable ardeur de la charité , combien est grande votre patience à l'égard des cœurs ignorants et endurcis, qui veulent posséder ce qui vous appartient , et qui se plaignent de ce que vous faites pour leur bien 1 Ne faisons pas ainsi , pour l'amour de Dieu ; mais supportons avec patience les épreuves qu'il nous envoie. Et si vous me dites : Je ne puis calmer cette sensibilité, je vous dirai que la raison en triomphe en considérant trois choses.

4-. La première est la brièveté du temps ; la secondé est la volonté de Dieu , qui les a appelés à lui , comme vous me l'écrivez. Lorsque je fai appris, je me suis réjouie de leur salut, et je vous ai plainte ; mais je vous avouerai aussi que je me suis réjouie du fruit que vous avez retiré de la tribulation. La troisième chose est le tort que vous causerait limpatience. Courage donc, car le temps est court, la peine petite et la récompense bien grande. Je ne vous dis rien de plus. Que la paix de Dieu soit avec vous Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Catherine, la servante inutile, vous salue.

CCCXXYI. — A MADAME PANTASJLÉE ,

FEMME DB RANUCCIO FARNÊSE (1).

La vraie lumière s'obtient par la connaissance de notre propre misère, et de la bonté de Dieu k notre égard. ~ De la manière de servir Dieu dans l'étal du mariage.

AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -chère Sœur dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclaYC des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir avec la vraie lumière et la connaissance de vous-même et de Dieu, afin que vous connaissiez bien la misère et la fragilité du monde. Car l'àme qui connaît sa misère connaît bien celle du monde ; elle connaît aussi la bonté de Dieu à son égard , elle la trouve en elle-même en voyant qu'elle est une créature raisonnable, créée à l'image et ressemblance de Dieu ; et aussitôt que Tàme est arrivée à cette sainte et vraie connaissance , elle aime Dieu en vérité ; et dès qu'elle aime , elle rapporte à son Créateur tous les dons, toutes les grâces qu'elle reçoit , et elle est toujours d'accord avec sa volonté ; elle est contente de tout ce que Dieu fait et permet , parce qu'elle voit que Dieu ne veut

(1) Ranuccio Farnèse était frère de Pierre Farnèse, le célèbre capitaine qui commanda les troupes de Florence dans la guerre contre Pise.

autre chose que sa sanctification. C'est ce que nous a montré le doux Verbe le Fils de Dieu ; car, pour que nous soyons sanctifiés en lui , il a couru avec transport à la mort honteuse de la Croix ; il a souffert la mort et d'affreux tourments pour nous délivrer de la mort éternelle. Puisque la mort et le sang du Christ nous montrent que Dieu nous aime d'un amour ineffable et qu'il ne veut que notre bien , nous devons supporter avec une vraie patience toutes nos peines et nos tribulations ; et, quelle que soit la manière dont il nous les envoie, il faut toujours les recevoir avec une sainte espérance , en pensant qu'il pourvoit à tous nos besoins , et qu'il ne nous donnera pas plus que nous ne pourrons en porter. A mesure qu'il nous donne et qu'il augmente la peine , il augmente notre force , pour que nous ne succombions pas. Il faut donc la supporter et la recevoir avec respect, à cause de Jésus crucifié , car elle est la cause et l'instrument de notre salut.

2. Les tribulations de cette vie nous font humilier et abaisser notre orgueil, elles nous font détacher de l'amour déréglé du monde , et mettre notre amour en Dieu ; elles nous rendent conformes à Jésus crucifié, et nous font compatir à ses peines et à ses opprobres. Elles nous sont donc bien nécessaires, si nous voulons jouir de l'éternelle vision de Dieu. Les afflictions nous réveillent du sommeil de la négligence et de l'ignorance ; car dans le temps de l'épreuve nous recourons au Christ , en reconnaissant que lui seul peut nous secourir; et de cette manière nous devenons reconnaissants des bienfaits que nous avons reçus et que nous recevons, et nous connaissons mieux sa bonté et notre misère. Il est Celui qui est, et nous sommes ceux qui ne sommes pas; tout notre

être vient de lui. Ne le voyons -nous pas avec évidence? nous voulons vivre, et il faut mourir; nous voulons la santé, et nous avons la maladie ; nous aimons posséder les enfants , les richesses , les plaisirs du monde , parce qu'ils nous plaisent, et il faut les laisser. C'est la vérité que toutes les choses nous abandonnent par la volonté divine, ou que nous les abandonnons nous-mêmes parla mort, en quittant cette vie ténébreuse. Vous voyez bien que nous ne sommes rien par nous-mêmes, si ce n'est que nous sommes remplis de péchés et de misères ; c'est la seule chose qui nous appartienne , le reste vient de Dieu.

3. Ainsi donc, très-chère Sœur, ouvrez l'œil de l'intelligence, et aimez votre Créateur et ce qu'il aime, c'est-à-dire la vertu , surtout la patience , avec une humilité sincère et parfaite, en pensant que vous n'êtes rien, et en rendant honneur et gloire à Dieu, en possédant les choses du monde , un mari , des enfants , des richesses et les autres jouissances comme des choses prêtées qui ne vous appartiennent pas ; car, comme je l'ai dit, elles disparaissent, et vous ne pouvez les avoir et les conserver qu'autant qu'il plaît à la bonté de Dieu de vous les prêter. En agissant ainsi , vous ne vous ferez pas des dieux de vos enfants ni des autres choses, mais vous aimerez tout pour Dieu , et rien en dehors de Dieu ; vous fuirez le péché et vous aimerez la vertu. Éloignez, éloignez vos affections et vos désirs du monde , et placez -les en Jésus crucifié , qui est ferme et inébranlable ; vous ne le perdrez jamais , et il ne vous sera pas enlevé, si vous ne le voulez pas.

k. Je ne dis pas pour cela que vous quittiez le monde et l'état du mariage plus que vous ne le voulez , et que

vous ne gouverniez pas votre maison comme le demande votre rang, mais je dis que vous devez vivre dans l'ordre, et non pas dans le désordre. 11 faut avoir sans cesse Dieu devant les yeux, rester dans l'état du mariage, y vivre avec une sainte crainte, le respecter comme un sacrement, et observer les jours réservés par la sainte Église autant que vous le pourrez. 11 faut élever vos enfants dans la vertu et dans l'amour des saints commandements de Dieu. Car il ne suffît pas au père et à la mère de nourrir le corps de leurs enfants, comme le font les animaux ; il faut encore nourrir leur àme dans la grâce autant qu'ils le peuvent , les reprenant et les corrigeant des fautes qu'ils ont commises. Faites tou jours en sorte qu'ils se confessent souvent , qu'ils entendent le matin la messe, au moins les jours commandés par la sainte Église ; et ainsi vous serez la mère de leur ûme et de leur corps. Je suis persuadée que, si vous avez la vraie connaissance de Dieu et de vous-même, vous le ferez ; mais sans cette connaissance vous ne pourrez le faire. Aussi, en voyant que vous ne pouvez pas autrement avoir la grûce de Dieu, je vous ai dit que je désirais vous voir dans la vraie lumière et la connaissance de vous-même et de Dieu. Je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié et pour votre bien même, de le faire; vous accomplirez ainsi en vous la volonté de Dieu et mon désir. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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