DE MILET ET DE TERRE-NEUVE, A NAPLES
Du mépris du monde el de ses délices. — Les vraies richesses sont les vertus et la charité, qui reste seule dans l'autre vie.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chère Sœur et Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir mépriser le monde et ses délices de toute votre âme, afin que vous cherchiez véritablement la richesse de Jésus crucifié. Nous avons bien raison de mépriser les choses du monde , si nous considérons leur peu de durée et de stabilité, et combien elles sont nuisibles à notre salut. Je ne voudrais pas cependant que vous croyiez que, selon moi, la fortune et les biens temporels sont nuisibles et causent notre mort. Non; mais c'est l'amour déréglé avec lequel la créature les possède. Si elles avaient été nuisibles. Dieu ne les eût pas créées et ne nous les aurait pas données ; car Celui qui est souverainement bon ne peut vouloir et faire que des choses bonnes et utiles à notre bien.
(1) La comtesse Jeanne était de la famille des seigneurs d'Aquin, une des plus nobles du royaume de Naples.
Qui les rend mauvaises ? celui qui en use mal et les possède sans la crainte de Dieu. Mais en les possédant avec une sainte crainte, en les appréciant pour ce qu'elles valent, en ne faisant pas son Dieu des créatures, dés richesses, des honneurs du monde, en les aimant, au contraire , en les possédant, en les méprisant pour Dieu , alors on peut les conserver en toute conscience. 11 est vrai qu'il est plus parfait, plus agréable à Dieu, plus utile et moins pénible de les abandonner mentalement et réellement. Nous devons, si nous voulons les conserver, en détacher notre cœur, notre affection , et je veux que vous le fassiez ; car les richesses du monde sont une grande pauvreté , et elles ne peuvent être jamais véritablement possédées que par celui qui les méprise complètement. Mais la vraie richesse, celle qui ne peut être détruite et ravie par le démon et les créatures , c'est la richesse des vraies et solides vertus.
2. C'est là une richesse durable, qui nous délivre de toute pauvreté ; elle nous donne la nourriture de la grâce, elle couvre notre nudité, elle répond pour nous au moment de la mort devant le souverain Juge; elle acquitte notre dette , celle de rendre à Dieu l'amour que nous lui devons; et cet amour, nous le montrons au moyen de la vertu. Elle nous accompagne dans cette vie de pèlerinage , qui est une voie où nous avons beaucoup d'ennemis qui cherchent à nous donner la mort. Les trois principaux sont le monde, le démon, la chair fragile. Tous cherchent à nous jeter leurs flèches empoisonnées : le monde, par ses faux et vains plaisirs ; la chair fragile et la sensualité, par son amour déréglé et ses folles jouissances ; le démon , par ses pensées mauvaises, en cherchant à nous dépouiller et à nous faire injurier par
notre prochain , pour nous priver de la charité fraternelle et pour nous inspirer sa haine et son mépris.
3. Ces vertus nous délivrent de tous ces ennemis. La vertu nous donne la lumière, et avec la lumière elle nous conduit à la porte de la vie éternelle. Cette porte nous est ouverte par le sang de Jésus -Christ; alors entre la charité, qui est mère de toutes les autres vertus. Les autres vertus restent dehors , elle seule en recueille la récompense, parce que l'àme vertueuse, quand elle quitte cette vie, entre dans la vie éternelle avec la vertu de la charité. Les autres vertus dans le ciel ne sont pas nécessaires et n'y entrent pas. La vertu de la foi y est inutile, puisqu'elle est certaine de ce qu'elle croyait; elle n'a pas besoin non plus de l'espérance, puisqu'elle possède ce qu'elle espérait avoir. 11 en est de même de toutes les autres vertus qu'il faut avoir en cette vie, parce que sans elles nous serions privés de Dieu ; mais au ciel il suffit de la charité, c'est-à-dire de l'amour, parce que la vie éternelle n'est autre chose que l'amour avec lequel nous goûtons Dieu dans son essence. Son amour nous a rendus dignes de le voir face à face , et c'est cette vue qui est notre béatitude. L'amour nous fait participer au bonheur de tous, au bonheur des anges et au bonheur de tous ceux qui ont la vie éternelle par l'amour (1). Dieu nous fait jouir de lui-même ; nous sommes remplis et rassasiés de lui dans la mer pacifique de son essence, et ceux qui sont rassasiés ont encore faim , mais sans connaître la peine de la faim et le dégoût de la satiété. Il y a tant d'amour et de charité fraternelle entre eux , que le plus petit n'envie pas le plus
(1) Dialogues xli-ilV,
grand , mais ils sont tous contents et heureux de leur mutuel bonheur. Au ciel, la charité est nécessaire, et personne ne peut y aller sans l'avoir.
4. La malheureuse créature ne pense pas à ce bonheur, ni au châtiment qui punit ce qu'elle fait contre la douce volonté de Dieu, pour satisfaire ses coupables désirs. Elle abandonne la vertu pour le vice, la vie pour la mort , l'infini pour le fini , les biens du ciel pour les biens de la terre , le Créateur pour les créatures. Pour servir le démon et suivre la voie du mensonge , elle cesse de servir Jésus crucifié , de suivre sa doctrine , qui est la voie, la vérité , la vie; car celui qui marche avec lui marche dans la lumière, et non pas dans les ténèbres. Pour remplir son cœur des choses passagères du monde, il se laisse mourir de faim, parce qu'il ne prend pas la nourriture des anges, cette nourriture que Dieu, dans sa miséricorde, a donnée aux hommes , en s'offrant lui-même , Dieu et homme , sur la table de l'Autel. Il quitte son vêtement nuptial pour se revêtir des tristesses du monde , et il meurt de froid j il se dépouille lui-même pour dépouiller les autres. Ces pauvres insensés, dans leur aveuglement, ne s'aperçoivent pas de leur malheur ; et tout cela leur arrive par l'amour déréglé qu'ils ont pour le monde , en possédant et en aimant les choses temporelles en dehors de la douce volonté de Dieu.
5. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi pour vous ; mais je veux et je vous ai dit que je désire voir votre cœur détaché de ces choses , afin que vous aimiez et possédiez les créatures et les choses créées, pour lui et rien sans lui. Oui, aimez -le, servez -le de tout votre cœur, de toutes vos forces, sans réserve, avec une véritable et 111. 33
profonde humilité, aimant le prochain comme vonsmême. Mais vous me direz : Comment puis-je avoir cette humilité? Je me sens pleine d'amour-propre et entraînée à toutes les œuvres de l'orgueil. Je vous répondrai que , si vous le voulez, vous le pourrez, avec la grâce de Dieu, qui ne la refuse jamais à qui la demande. Le vrai moyen est de contempler à la lumière l'humilité de Dieu et sa charité. Son humilité est si profonde, que rintelligence de l'homme en est confondue En vit- on jamais une semblable dans la créature? Non , certainement. Y a-t-il quelque chose de plus étonnant, que de voir Dieu humilié jusqu'à l'homme, la souveraine Grandeur descendue à un tel abaissement.
6. Dieu s'est revêtu de notre humanité; il a conversé visiblement avec les hommes; il a supporté nos infirmités, la pauvreté, la misère; il s'est humilié jusqu'à la mort honteuse de la Croix. La Grandeur suprême s'est faite petite pour confondre les superbes, qui cherchent toujours à s'élever, et qui ne s'aperçoivent pas qu'ils tombent dans une profonde misère. Vous trouvez en lui la source de l'humilité, qui lui fait visiter l'àme de toute créature raisonnable. Et si nous considérons sa charité, où verra-t-on jamais celui qui est offensé donner volontairement sa vie pour celui qui l'offense? 11 n'y a vraiment que l'humble Agneau sans tache qui ait ainsi acquitté pour nous, mauvais débiteurs, la dette qu'il n'avait pas contractée. Nous avions été des voleurs , et il a voulu être cloué sur le bois de la trèssainte Croix ; il a pris la médecine amère pour nous donner la santé, et il nous a fait un bain de son sang. Dans sa tendresse, il nous a ouvert son corps, et de tous ses membres il a répandu son sang avec tant d'à-
bondance, tant d'amour, tant de patience, qu'on ne lui a entendu proférer aucune plainte. Cette générosité ne doit-elle pas faire rougir de honte les hommes avides et avares qui verront les pauvres mourir de faim , et qui ne détourneront seulement pas la tête? Ils feront plus mal encore : non -seulement ils ne donneront rien , mais ils prendront le bien des autres. La charité divine confondra ceux qui s'aiment eux-mêmes, ceux dont l' amourpropre ne craint pas d'oiïenser Dieu et la vérité. S'ils considèrent sa patience, les impatients seront effrayés , eux qui ne veulent pas supporter la moindre chose , mais qui sont tourmentés par la colère et la haine de leur prochain.
7. Nous avons donc trouvé le moyen d'acquérir la vertu : c'est par la connaissance de la bonté de Dieu et par la lumière, qui nous fait voir son humilité et 8a charité. C'est en lui que nous l'acquerrons, en la cherchant au fond de notre àme ; autrement , nous ne la posséderons jamais. C'est là le fondement, le principe, le moyen, la fin de toute vertu et de notre perfection. Par là vous arriverez au mépris du monde et de vous-même , et vous disposerez toute votre vie selon le temps et le lieu où vous serez ; et non - seulement vous vivrez bien, mais vous dirigerez toute votre famille, suivant le bon plaisir de Dieu, dans de saintes et louables habitudes , comme doit le faire une mère pour ses enfants, une maîtresse pour ses serviteurs, en recourant à la sainte Confession et à la Communion au lieu et au temps prescrits par la sainte Église, à laquelle il faut obéir, ainsi qu'au Pape Urbain VI, jusqu'à la mort. Réglez donc en toute chose vos actions. Je vous en supplie, ne cessez jamais de contempler l'humble et tendre
Agneau, afin que nous jouissions ensemble de lui par la grâce en cette vie, et qu'à la fin nous entrions avec la charité , la mère des vertus , dans la gloire de la vie éternelle. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.