‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 115 sur 160 · CCCXXIX. — A LA COMTESSE BENEDETTA · texte numérisé non relu

CCCXXIX. — A LA COMTESSE BENEDETTA

FILLE DE JEAN d'AGNOLINO SALIMBENI, DE SIENNE.

Elle l'exhorte h servir Jésus -Christ, et k renoncer h l'amour des créatures. — C'est dans les plaies de Jésus -Christ que s'acquièrent toutes les vertus.

AU IVOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir servante et épouse de Jésus crucifié , parce que je sais que servir Dieu ce n'est pas être esclave , c'est régner. Ce n'est pas comme la coupable servitude du monde , qui avilit la créature , et la rend servante et esclave du péché et du démon. Le péché est un néant, et conduit l'homme au néant. Tu sais, très-chère et douce lille, que l'àme qui sert les créatures et les richesses en dehors de Dieu, c'est-à-dire qui aime sans mesure, et désire les richesses, les délices du monde et toutes ces vanités qui ressemblent à la feuille agitée par le vent , tu sais que cette àme tombe dans la mort et s'avilit elle-même; car elle se soumet à des choses qui sont moindres qu'elle , puisque toutes les choses créées sont faites pour le service de la créature raisonnable , et la créature raisonnable est faite pour servir son

Créateur. Nous nous trompons donc ; et plus l'homme désire ces choses passagères, plus il perd cette douce puissance, qu'il acquiert en servant son Créateur. Il se soumet à une chose qui n'est pas ; et en aimant hors de Dieu d'une manière déréglée, il offense Dieu. Il est donc bien vrai que la servitude du monde nous réduit au néant.

2. Oh ! combien est insensé celui qui sert ce qui n'a de puissance que sur le néant , c'est-à-dire sur le péché ! Le démon est le maître de ceux-là seulement qui commettent l'iniquité. Et comment exerce-t-il son empire? par des supplices , en tourmentant ses sujets dans l'éternelle damnation. Il règne aussi sur le monde , c'est-à-dire sur les affections déréglées que nous avons pour le monde. Les choses du monde sont bonnes en elles-mêmes , mais la volonté coupable qui s'en sert les rend mauvaises , parce qu'on les possède et les désire sans crainte de Dieu ; et, de cette manière, je dis que ceux-là sont des serviteurs qui s'unissent au démon dans les supplices ; je dis que cette servitude de la mort ôte la lumière de la raison , et donne les ténèbres ; elle ôte la richesse de la grâce, et donne la pauvreté du vice. Je ne veux pas, ma Fille , puisqu'il y a tant de danger, que tu te livres à la servitude coupable du monde ; mais je veux que tu sois une vraie servante de Jésus crucifié, qui t'a rachetée de son précieux sang C'est notre doux Maître qui nous a créés à son image e| ressemblance ; il nous a donné le Verbe son Fils unique pour nous délivrer de la mort et nous donner la vie. Avec son sang il nous a affranchis de la servitude du péché ; il nous a faits libres en nous retirant de la puissance du démon , qui nous possédait. Son sang aussi nous a rendus forts, et nous a mis en pos-

session de la vie éternelle. Ses clous sont devenus les clefs qui ont ouvert la porte fermée par le péché que nous avions commis. Le doux Verbe, en montant sur le bois de la Croix comme un vaillant chevalier, a défait nos ennemis et nous a mis en possession de la vie éternelle , tellement , que ni le démon ni les créatures ne peuvent nous l'enlever, si nous ne le voulons pas.

3. La servitude du Christ est donc bien douce; et sans cette servitude nous ne pouvons participer à la grâce divine. Aussi je t'ai dit que je désirais te voir la servante et l'épouse de Jésus crucifié; car, aussitôt que tu te seras faite sa servante, comme servir Dieu c'est régner, tu deviendras peu à peu mn épouse. Je veux que tu sois une épouse fidèle, que tu ne te sépares jamais de ton Époux, n'aimant, ne désirant rien en dehors de Dieu. Aime ce doux et glorieux Époux , qui t'a donné la vie, et qui ne meurt jamais. Les autres époux meurent et passent comme le vent, et souvent ils sont cause de notre mort. Tu en as fait l'expérience, car, en peu de temps, le monde t'a frappée de deux coups cruels (1), et la bonté de Dieu l'a permis pour que tu fuies le monde et pour que tu cherches un refuge en lui, ton Père et ton Époux. Fuis donc le poison du monde , qui semble agréable comme la fleur : il paraît un enfant, et c'est un vieillard; il promet une longue vie, et elle est courte; on croit qu'il est fidèle, et il est mobile comme la feuille qu'agite l^. vent. Tu as bien vu par toi-même qu'il n'offre aucune sûreté. Sois persuadée qu'il te fera la même chose si tu mets encore en lui

(1) La comtesse Beaedetta. avait perdu deux maris. Le premier était mort peu de temps après ses noiîes; le secoiid n'avait été que sou fiàucé. FoîV la lettre ccLxxv.

ta confiance; car le dernier est mortel comme le premier.

4. Renonce donc à toute tendresse, à tout amour de toi-même ; entre dans les plaies de Jésus crucifié , où se trouve la vraie et parfaite sûreté. C'est là le doux lieu où l'épouse remplit la lampe de son cœur. Le cœur est vraiment une lampe, et il doit être une lampe qui soit étroite du pied et large de la tête : le désir, l'amour doit être étroit pour le monde , et large pour le haut : c'est-à-dire que le cœur doit se dilater en Jésus crucifié, l'aimant et le craignant avec un vrai et saint zèle. Et alors tu rempliras cette lampe au côté de Jésus crucifié : ce côté ouvert te laisse voir le secret du cœur, ce cœur qui nous fait tout, qui nous donne tout par amour. Là se trouve aussi la vraie et profonde humilité, qui est l'huile pour nourrir le feu et la lumière dans le cœur de l'épouse du Christ. Où pourrais -tu trouver un plus grand amour, puisque tu vois qu'il a sacrifié sa vie pour toi? Où rencontrer jamais un plus grand abaissement que de voir Dieu humilié jusqu'à l'homme, et l'Homme-Dieu courir jusqu'à la mort honteuse de la Croix? Cette hulité confond l'orgueil, les délices, les grandeurs du monde. Cette bonne petite vertu est la nourrice de la charité.

5. Alors l'àme devient l'épouse de son Époux, et elle est introduite dans la chambre où se trouvent la table , la nourriture et le serviteur. La chambre est la divine Essence où se nourrissent les Bienheureux. Là on goûte le Père, qui est la table, le Fils, qui est la nourriture , et r Esprit-Saint , qui est le serviteur ; et l'àme se nourrit et se rassasie véritablement de réternelle vision de Dieu. Non, il ne faut plus dormir; il faut secouer le sommeil

des délices du monde, et suivre ton bien-aimé Jésus. Ne compte pas sur le temps, que tu n'es pas sûre d'avoir ; il disparaît bien vite , et quand nous croyons vivre , la mort vient nous surprendre. Celui qui est sage ne perd pas le temps qu'il a pour celui qu'il n'a pas. Réponds donc généreusement à Dieu, qui t'appelle, et n'écoute pas ta mère , ta sœur, ton frère , ni aucune créature qui voudrait t 'arrêter ; tu sais que pour cela nous ne devons pas leur obéir, car notre Sauveur a dit : « Celui qui ne renonce pas à son père , à sa mère , à sa sœur, à ses frères et à lui-même, n'est pas digne de moi (1). » Il faut donc renoncer au monde et à soi-même pour suivre l'étendard de la très- sainte Croix. Je ne t'en dis pas davantage. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Je te dis, ma Fille, que si tu veux être l'épouse véritable de ton Créateur, il faut quitter la maison de ton père , et te préparer à venir quand le lieu sera terminé ; il est commencé , et on y travaille à force; c'est le monastère de Sainte- Marie-des- Anges, à Belcaro (2). Si tu le fais, tu entreras dans la terre promise. Je ne te dis rien de plus. Que Dieu te remplisse de sa très-douce grâce.

(1) s. Luc, XIV, 26.

(2) Ce monastère avait été fondé par une donation de Nanni de Vanni, que sainte Catherine avait converti. Grégoire XI avait autorisé son établissement. (Vie de sainte Catherine, II« p., ch. 7.)

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