CCCXXX. — A LA COMTESSE BENEDETTA
PILLE DE JEAN d'aGNOLINO SALIMBENI-
De la charité parfaite et de l'amour du monde. — Des fleurs et des fruits que doit produire notre âme.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très- chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir affermie dans la vraie et parfaite charité. Cette charité est un vêtement nuptial, qui recouvre notre nudité et cache notre honte, c'est à -dire le péché, qui fait naître la honte. Elle le détruit et le consume par sa chaleur; et sans ce vêtement, nous ne pouvons entrer dans la vie éternelle, à laquelle nous sommes appelés. Qu'est-ce que la charité? un amour ineffable que l'àme tire de son Créateur qu'elle aime de toute son affection, de toutes ses forces. Je dis qu'elle le tire de son Créateur, et c'est la vérité. Mais comment? avec l'amour, parce que Tamour ne s'acquiert qu'avec l'amour et par l'amour. Mais tu me diras, très- chère Fille : Quel moyen prendre pour trouver et acquérir cet amour? Je te répondrai : Tout amour s'acquiert avec la lumière, parce que la chose qu'on ne voit pas, on ne la connaît pasj et ne la connaissant pas, on ne l'aime pas : il faut
donc avoir la lumière pour voir et connaître ce que tu dois aimer. Et parce que la lumière nous est nécessaire, Dieu pourvoit à nos besoins en nous donnant la lumière de l'intelligence, qui est la partie la plus noble de l'àme, avec la prunelle intérieure de la très -sainte Foi. Je dis cependant que la personne qui offense son créateur n'est pas, ne vit pas sans amour et sans lumière; car l'àme, qui est faite d'amour et créée par amour à l'image et ressemblance de Dieu , ne peut vivre sans amour, et elle n'aimerait pas sans lumière.
2. Si Fâme veut aimer, il faut qu'elle voie; mais sais-tu ce que c'est que voir et aimer pour les personnes du monde? ccst voir les ténèbres et l'obscurité. Et dans cette nuit profonde, l'àme ne discerne pas la vérité; son amour est mortel, car il lui donne la mort, en lui ôtant la vie de la grâce. Mais pourquoi ce qu'elle voit est- il obscur? parce qu'elle a fixé ses yeux dans l'obscurité des choses passagères du monde; elle les regarde en dehors de Dieu, et non pas dans sa bonté; elle les regarde avec un amour sensitif, et cet amour sensitif n'excite l'intelligence à ne voir et connaître que les choses sensitives. Cet amour, qni se nourrit de la lumière de l'intelligence , qu'il excite comme nous l'avons dit , cet amour lui donne la mort en commettant la faute , et en lui ôtant la vie de la grâce , car hors de Dieu on ne peut aimer et voir rien qui ne donne la mort. Celui qui s'aime doit s'aimer en lui et pour lui, c'est-à-dire reconnaître qu'il tient de sa bonté l'être et toute chose. Tu vois bien que tous aiment et voient, parce que sans aimer et sans voir il est impossible de vivre. Mais combien est différent l'amour des hommes du monde , qui donne la mort, de l'amour des serviteurs de Dieu, qui
donne la vie ! Puisque Taniour qui \ient de l'éternel et suprême Amour donne la vie de la grâce, la lumière que possède l'œil de riutelligence doit l'ouvrir à la lumière de la très-sainte Foi, et le fixer sur l'amour ineffable que Dieu nous a montré ; et alors l'amour, en se voyant aimé , ne peut s'empêcher d'aimer ce que l'intelligence voit et connaît en vérité. 0 très- chère Fille î ne vois -tu pas que notre âme est un arbre d'amour, car nous sommes faits par amour?
3. Cet arbre est si bien fait, que personne ne peut l'empêcher de croître et lui enlever ses fruits, s'il ne veut pas. Et Dieu a donné à cet arbre un ouvrier qui le cultive pour lui plaire; cet ouvrier est le libre arbitre. Si Tàme n'avait pas cet ouvrier, elle ne serait pas libre; et n'étant pas libre, elle aurait une excuse à son péché; mais elle ne peut en avoir, parce que personne, ni le monde, ni le démon , ni la chair fragile ne peut la forcer à la moindre faute, si elle ne vent pas, car cet arbre a pour lui la raison dont le libre arbitre peut se servir; il a Toeil de l'intelligence, qui connaît et voit la vérité quand le nuage de l'amour-propre ne l'obscurcit pas ; et avec cette lumière, l'ouvrier voit où doit être planté l'arbre : car, s'il ne le voyait pas, et s'il n'avait pas cette douce faculté de l'intelligence, l'ouvrier aurait une excuse, et pourrait dire : J'étais libre; mais je ne voyais pas où je devais planter mon arbre , si c'était en haut ou en bas. Mais il ne peut le dire, parce qu'il a l'intelligence qui voit et la raison qui est un lien de l'amour légitime, qui peut se lier et se greffer sur l'Arbre de vie, sur le Christ, le doux Jésus. Il doit donc planter son arbre où l'œil de lintelligence a vu le lieu et la terre la plus favorable pour lui faire produire des fruits
de vie. Très -chère Fille, si roiivrier, le libre arbitre , plante l'arbre où il doit être planté, c'est-à-dire dans la terre de la véritable bumilité , non pas sur la montagne de l'orgueil , mais dans la vallée de l'humilité , il produit alors les fleurs embaumées des vertus; et surtout il produira cette belle fleur de la gloire et de la louange du nom de Dieu , et toutes ses œuvres , qui sont de douces fleurs , de doux fruits , en recevront le parfum.
4. C'est cette fleur, très-chère Fille, qui fait fleurir vos vertus. Dieu la veut pour lui; mais il veut que le fruit soit pour nous. De cet arbre il veut seulement des fleurs de gloire, c'est-à-dire que nous rendions gloire et honneur à son nom , et il nous donne le fruit , car il n'a pas besoin de nos fruits. Il ne lui manque rien , puisqu'il est Celui qui est, tandis que nous sommes ceux qui ne sommes pas, et nous avons besoin de lui. Nous ne sommes pas par nous-mêmes, mais par lui; il nous a donné l'être et toute grâce ajoutée à l'être, et nous ne pouvons lui être utile en aucune manière. Et comme réternelle et sou veraine Bouté voit que l'homme ne vit pas de fleurs, mais seulement de fruits, car la fleur nous ferait mourir, et le fruit nous fait vivre , alors il prend la fleur pour lui , et nous donne le fruit. Si la créature ignorante veut se nourrir de fleurs , c'està-dire, si elle prend pour elle-même la gloire et la louange qu'elle doit à Dieu, elle se prive de la vie de la grâce, et se donne la mort éternelle; elle meurt, si elle ne se convertit pas, c'est-à-dire, si elle ne prend pas le fruit pour elle , et si elle ne donne pas à Dieu la fleur, c'est-à-dire la gloire. Lorsque notre arbre est bien planté, il croît tellement, que la cime de l'arbre,
c'est-à-dire l'affection de l'àme, ne se voit plus de la terre, parce qu'elle est unie au Dieu infini par l'amour.
5. 0 très-chère Fille ! je veux te dire dans quel champ se trouve cette terre, afin que tu ne te trompes pas. La terre est la véritable humilité , et le lieu où elle se trouve est le jardin fermé de la connaissance de soi-même. Je dis le jardin fermé, parce que l'àme qui est dans la cellule de la connaissance d'elle-même, s'y renferme et n'ouvre pas, c'est-à-dire qu'elle n'aime pas les délices du monde , qu'elle ne cherche pas les richesses , mais plutôt la pauvreté volontaire j elle ne les cherche ni pour elle ni pour les autres, et elle ne se complaît pas dans les créatures, mais uniquement dans le Créateur. Et quand le démon lui offre des pensées mauvaises , qui troublent son esprit et lui inspirent des craintes déraisonnables, alors elle n'ouvre pas : c'est-à-dire qu'elle ne les arrête pas, et ne veut pas savoir d'où elles viennent. Elle ne les discute pas, et n'égare pas son cœur dans le trouble et la confusion; mais elle se renferme avec la compagnie de l'espérance, avec la lumière de la très -sainte Foi, avec la haine et le mépris de la sensualité, se jugeant indigne de la paix et du repos de l'esprit par humilité ; elle se croit digne de la guerre et indigne de la récompense, c'est-à-dire qu'elle se croit digne de la peine qu'elle éprouve. Dans le temps des grands combats , elle contemple toujours Jésus crucifié, se réjouissant d'être avec lui sur la Croix , et cette pensée chasse toutes les autres. C'est là le doux lieu où se trouve la terre de la véritable humilité.
6. Lorsque la cime de Tarbre, c'est-à-dire l'affection de l'àme qui suit l'intelligence, a connu Jésus crucifié, elle connaît dans le Verbe l'abîme de son ardente chani. 34
rilé , parce que c'est par son mojen que s'est manifesté l'amour que Dieu a pour nous. L'àme connaît le Verbe dans la connaissance d'elle -même , quand elle voit qu'elle est une créature raisonnable créée à l'image et ressemblance de Dieu, et régénérée dans le sang de son Fils unique. Alors son cœur s'unit au cœur de Jésus crucifié , parce que l'amour attire l'amour : c'est-à-dire que par l'amour bien réglé, qui l'élève au-dessus des affections sensibles , il attire à lui l'amour embrasé de Jésus crucifié, parce que notre cœur, quand il se remplit de l'amour divin, fait comme l'éponge , qui attire l'eau à elle; mais elle ne le pourrait pas , si elle n'était pas mise dans l'eau, quoique sa nature soit de s'en remplir. Je dis de même que, malgré la disposition de notre cœur à aimer, si la lumière de la raison et la main du libre arbitre ne le prennent pas, et ne l'unissent pas au feu de la charité divine , il ne s'emplira jamais de la grâce de Dieu; mais s'il s'y unit, il s'en remplira. C'est pourquoi je dis que c'est de l'amour et par l'amour que vient l'amour.
7. Lorsque le vase du cœur est plein, le jardinier arrose l'arbre avec l'eau de la divine charité du prochain, qui est une rosée, une pluie bienfaisante, qui rafraîchit le pied de l'arbre et la terre de la véritable humilité. Elle engraisse le sol et le jardin de la connaissance de soi-même, parce qu'alors cette connaissance est fortifiée de la connaissance de la bonté de Dieu à son égard. Tu sais bien que si l'arbre n'est pas bien arrosé par la rosée et par la pluie , s'il n'est pas réchauffé par l'ardeur du soleil , il ne produira pas de fruits, il ne sera pas parfait, mais imparfait. De même l'àme, qui est un arbre, si, lorsqu'elle est plantée, elle
n'est pas arrosée par la pluie de la charité du proebain et par la rosée de la connaissance de soi-même; si elle n'est pas réchauffée par les ra\ons du soleil de la grâce divine , elle ne portera pas de fruits de \ie , et son fruit n'atteindra pas la maturité.
8. Lorsque l'arbre est grand, il étend ses rameaux, et présente son fruit au prochain , le fruit des humbles et ferventes prières , les exemples d'une sainte et bonne vie; il les étend aussi loin qu'il peut, assistant le prochain de ses biens temporels avec un cœur généreux et libéral , simplement et sans détour , accomplissant ce qu'il a promis, et rendant a\ec une affectueuse charité tous les services qu'il peut rendre dès qu'il aperçoit quelques besoins. La charité ne cherche pas son intérêt ; elle ne se cherche pas pour elle, mais elle se cherche pour Dieu, pour offrir des fleurs de gloire et de louange à son nom. Elle ne cherche pas Dieu pour elle , mais Dieu pour Dieu, parce qu'il est digne de notre amour par sa bonté. Elle n'aime pas, ne cherche pas, ne sert pas le prochain par intérêt, mais seulement pour Dieu , pour acquitter la dette qu'elle ne peut payer à Dieu en lui étant utile; car, comme je te l'ai dit, nous ne pouvons pas être utiles à Dieu, et alors Dieu nous donne le prochain comme un moyen d'exercer la vertu, et de montrer l'amour que nous avons pour Dieu , l'éternelle Douceur.
9 . Cette charité goûte la vie éternelle ; elle consume et détruit toutes nos iniquités, et nous donne la lumière parfaite avec la vraie patience. Elle nous rend forts et persévérants, si bien que nous ne tournons jamais la tête pour regarder le sillon; mais nous persévérons jusqu'à la mort, nous réjouissant d'être sur le champ
de bataille pour Jésus crucifié, et contemplant toujours son sang pour nous animer à combattre comme de vail lants chevaliers. Aussi cette charité est si utile , si nécessaire et si délectable, que sans elle nous serons toujours dans l'amertume, nous recevrons la mort; notre honte sera découverte, et au dernier jour du jugement, nous serons confondus en présence de tout 1 univers, devant les anges et les habitants du ciel, où la vie est sans mort, la lumière sans ténèbres, où la charité est parfaite et générale, parce que chacun partage et goûte la féUcité des autres par l'amour. Il faut donc nous attacher à cette douce reine, et revêtir le vêtement nuptial de la charité. Il faut avec un ardent et saint désir se disposer à la mort pour s'unir à cette reine des vertus; et quand nous l'aurons, il faut vouloir souffrir jusqu'à la mort toutes les peines, de quelque côté qu'elles nous viennent, afin de la conserver et de l'augmenter dans le jardin de notre àme.
10. Je ne vois pas d'autre voie et d'autre moyen ; et c'est pourquoi je t'ai dit que je désirais te voir fondée dans la vraie et parfaite charité. Je te prie par l'amour de Jésus crucifié d'y travailler autant que tu le pourras, et tu n'auras pas besoin de craindre d'une crainte servile, et d'avoir peur des vents contraires que font naître le démon et les créatures pour empêcher notre salut; car, dès que l'arbre est dans la vallée, il est à l'abri des vents. Sois donc humble et douce de cœur. Je ne l'en dis pas davantage. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.