CCCXXXI. — A MADAME BIANGÏNA
FEMME DE JEAN u'aGNOLINO SALIMBENI.
De l'amour déréglé de nous-mêmes et du monde. — De la bonté divine, qui seule peut satisfaire et pacifier notre âme.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillée de Tamour du monde et de vous-même ; vous ne pourrez autrement vous revêtir de Jésus crucifié , car il n'y a aucune ressemblance entre Dieu et le monde. Celui qui aime le monde aime l'orgueil, et Dieu aime l'humilité ; il cherche les honneurs , la puissance , la grandeur, et Dieu les méprise , car il a choisi pour lui la honte , les mépris , les injures, la faim, la soif, le chaud, le froid, et jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix ; par cette mort il a rendu honneur à son Père , et nous a rétablis dans la grâce. 11 cherche à plaire aux créatures sans craindre de déplaire au Créateur , et le Christ béni n'a jamais cherché autre chose que d'obéir à son Père pour notre salut. Il a embrassé et revêtu la pauvreté volontaire , tandis que le monde cherche les richesses. Il y a donc une grande différence, et nécessairement, le cœur qui est vide de Dieu, est plein du monde. Aussi notre Sauveur
a dit : « Personne ne peut servir deux maîtres ; s*il sert l'un , il méprisera l'autre (1). » Nous devons donc avoir bien soin de refuser notre cœur au monde , à ce tyran ; mais nous devons le donner librement et sans réserve à Dieu, en l'aimant avec vérité, parce qu'il est notre Dieu, qui nous regarde sans cesse, et voit les secrets cachés de notre cœur.
2. Combien nous serions fous et insensés, si, sachant que Dieu nous voit , que sa justice punit toute faute et récompense tout bien , nous étions assez aveugles pour attendre sans crainte le temps que nous n'avons pas , et que nous ne sommes pas sûrs d'avoir ! Nous allons ton jours nous attachant : si Dieu nous coupe une branche , nous en prenons une autre. Nous craignons plus de perdre les créatures et les choses qui passent comme le vent, que nous ne craignons de perdre Dieu. Tout cela vient de l'amour déréglé que nous leur donnons. En les tenant et les possédant en dehors de la volonté de Dieu, nous goûtons, en cette vie, les arrhes de l'enfer, parce que Dieu a permis que celui qui s'aime d'un amour déréglé devienne insupportable à lui-même; il est toujours en guerre dans son àme et dans son corps ; il souffre de ce qu'il a par la crainte de le perdre , et pour le conserver il se fatigue la nuit et le jour ; il souffre aussi de ce qu'il n'a pas , parce qu'il désire l'avoir, et ne peut y parvenir. VA ainsi l'âme n'est jamais tranquille au miheu des choses du monde, parce qu'elles sont toutes moindres qu'elle : elles sont faites pour nous , et nous ne sommes pas faits pour elles ; mais nous sommes faits pour Dieu , pour jouir de son éternel et souverain bonheur.
(1) s. Matth., VI, 24.
3. Dieu seul peut donc satisfaire Tàme ; c'est en lui qu'elle s'apaise et se repose ; tout ce qu'elle peut vouloir et désirer, elle le trouve en Dieu ; et en le trouvant elle trouve aussi la sagesse qui sait donner, et la volonté, qui veut donner les choses utiles à son salut. Nous l'avons bien éprouvé , non-seulement il nous donne quand nous demandons , mais il nous a donné avant que nous fussions , et sans que nous l'en ayons prié ; il nous a créés à son image et ressemblance , et il nous a fait renaître à la grâce dans le sang de son Fils. L'âme trouve sa paix en lui , et pas ailleurs , parce qu'il est Celui qui est , la suprême Richesse, la suprême Puissance, la suprême Bonté, la suprême Beauté. C'est un bien inefiTable dont personne ne peut apprécier la bonté , la grandeur, les délices ; lui seul peut se comprendre et s'estimer. Il sait, il peut, il veut satisfaire et contenter tous les saints désirs de celui qui veut se dépouiller du monde et se revêtir de lui. Il ne faut donc plus dormir, très- chère Mère; mais il faut secouer notre sommeil, car le temps nous rapproche sans cesse de la mort. Les choses temporelles et passagères, et les créatures, je veux que vous les ayez pour votre usage, les aimant et les gardant comme des choses qui vous sont prêtées et qui ne vous appartiennent pas. Vous le ferez en en détachant votre cœur, mais pas autrement. 11 faut le faire , si nous voulons participer au fruit du sang de Jésus crucifié. C'est parce que je sais qu'il n'y a pas d'autre voie que je vous ai dit que je désirais voir votre cœur dépouillé du monde ; et il me semble que Dieu vous y invite sans cesse. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.