‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 120 sur 160 · CCCXXXV. — A MADAME LARIELLA · texte numérisé non relu

CCCXXXV. — A MADAME LARIELLA

FEMME DE MESSIRE CIECCOLO CARàCCIOLO, DE NAPLES (1).

Nou» devons mettre notre espérance en Dieu , et non dans lei créatures; cette espérance vient de l'amour.

AU NOM DE JESUS CBLCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très -chère Mère dans le Christ , le doux Jésus, moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de le désir de vous voir placer votre affection et votre espérance en Dieu seul, et mettre votre confiance en lui et non dans les créatures, car on peut appeler maudit celui qui met sa confiance dans l'homme. Oh! quel malheur pour notre âme, et combien est vaine l'espérance que nous mettons autre part qu'en Dieu! des paroles ne pourraient jamais l'exprimer. Cette espérance est vaine et passagère , car c'est en vain que se fatigue celui qui cherche les délices , les honneurs et les richesses du monde. Qu'est-ce qui nous montre qu'elle est vaine? Le peu de sûreté que nous y trouvons. Quand nous croyons les posséder , elles nous échappent ou par une disposition de la Providence, qui nous les ôte pour

(1) Lariella est sans doute le diminutif de Lnura, comme Cieccolo est celui de Francesco. Le comte Garacciolo s'attira la disgrâce de la rein* d« Naples par sa fidélité à Urbain VI, dont il était parent.

noîie bien^ ou par la mort, qui nous fait quitter cette ténébreuse vie. Souvent nous crovons gagner beaucoup et parvenir à une haute position, et nous perdons ce que nous avions; ou, si nous le conservons, ce n'est pas sans une grande peine , et nous avons tellement peur de le perdre, que la vie devient insupportable. Il est donc bien insensé l'homme qui met là son espérance.

2. Je dis que cette espérance est nuisible, parce qu'elle. ôte la puissance, la liberté, et qu'elle rend esclave. Si nous aimons d'un amour déréglé les créatures et les choses créées en dehors de Dieu, nous péchons ; en oifensant Dieu , nous nous rendons esclaves du péché, qui est un néant, et des choses créées, qui sont toutes moindres que nous, car elles sont toutes créées pour nous servir, et nous , nous sommes faits pour servir Dieu. Mais nous faisons tout le contraire : nous les servons, et nous ne servons pas notre Créateur. Elles nous privent alors de la lumière , et ne nous laissent pas voir et discerner la vérité. Car, comme l'œil malade ne peut regarder la lumière , Tœil de l'àme , lorsqu'elle est tombée dans cette infidélité et cette maladie de l'amour déréglé, perd tellement la lumière , qu'elle ne peut plus se connaître et connaître Dieu, c'est-à-dire la Bonté infinie, et sa propre misère. Elle perd la richesse des vertus , parce qu'elle est séparée de la charité, à laquelle toutes les vertus sont unies. Elle n'a plus l'amour de Dieu et du prochain ; elle ne sert que par intérêt , elle n'a plus l'humilité véritable, car elle n'a d'autre désir et d'autre jouissance que d'avoir une grande réputation et un haut rang. Toute son étude est de plaire aux créatures, et elle aime mieux leur être agréable que d'être agréable au Créateur. Si elle reçoit une injure , elle la supporte

avec impatience; et si elle rend service à son prochain ou à ses parents , sans qu'elle en retire quelque profit ou quelque honneur, elle en est fâchée, et cesserait volontiers de leur être utile.

3. C'est là ce que fait Tamour- propre, et vous savez bien que c'est la vérité. Vous l'avez peut-être éprouvé vous-même, à l'occasion du séjour de messire Cieccolo ici. Vous en êtes un peu contrariée; mais si vous le voyiez récompensé de ses services, et recevoir un peu de la fumée du monde, c'est-à-dire un peu de gloire humaine, vous le seriez moins. Je crois que vous vous affligez plus des propos qui vous inquiètent et de ce vain honneur du monde, que vous ne désirez son propre avantage. Ce n'est pas bien , c'est un grand défaut, qui offense Dieu ; votre àme et votre corps en souffrent, et vous lui causez aussi de la peine. Je ne veux pas qu'il en soit ainsi. Ce serait une preuve que vous avez mis votre espérance et votre affection dans les créatures et les honneurs du monde plus que dans le Créateur, et cela ne doit pas être ; vous devez au contraire être courageuse, et mépriser les sottises du monde en désirant les biens du ciel et l'honneur de Dieu plutôt que les biens frivoles de la terre et les honneurs qui peuvent vous en revenir. Je veux qu'il en soit ainsi. Répondez à ceux qui vous diront le contraire, que tout votre désir est de voir messire Cieccolo servir fidèlement , de tout son cœur, de toute son àme , le Christ de la terre et la sainte Église, sans penser à l'avancement, aux grandeurs et à l'intérêt, mais seulement à l'honneur de Dieu, et à ce que doit un fils à son père. Alors ses services seront agréables à Dieu, et ils vous seront glorieux et utiles : je dis utiles par

les grâces que vous obtiendrez , et que Dieu veut que nous cherchions avec un grand zèle. Vous le ferez si vous mettez votre espérance en Dieu , mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir mettre votre amour et votre espérance uniquement en lui; et vous devez le faire, puisque vous voyez qu'il est si nuisible de la mettre en soi, ou dans la créature, ou dans les choses créées, en dehors de Dieu; cette malheureuse espérance plonge 1 ame dans de nombreuses afflictions. Combien est différente l'espérance que l'homme met en Dieu! car l'espérance procède de l'amour. Toujours la créature espère en celui qu'elle aime : si elle aime la créature, elle espère dans la créature ; si elle aime son Créateur, elle espère uniquement en lui, et l'amour, le sentiment de la charité, met toujours une grande joie dans le cœur qui la possède.

4. Oui, l'espérance donne une grande joie ; tous les trésors de la charité se trouvent dans l'espérance , parce qu'elle vient d'elle. Elle est humble et douce pour ceux qui l'injurient, elle est patiente à souffrir les tribulations , de quelque manière que Dieu les lui envoie ; bien plus, elle désire souffrir pour Jésus crucifié, et elle cherche sa gloire dans ses opprobres ; c'est là qu'elle se repose, et elle ne veut se glorifier en rien autre chose, parce qu'elle ne cherche pas sa propre gloire, mais la gloire du nom de Dieu. La charité ne cherche pas ses intérêts , et ses services ne sont pas mercenaires , parce qu'elle sert par amour, et non à cause du profit qu'elle attend ; elle éloigne toute amertume, parce qu'elle s'est dépouillée de la volonté propre pour se revêtir de la douce volonté de Dieu , et c'est la volonté propre qui

seule fait souffrir la créature. Cette vertu est si douce, si délectable, qu'elle fait paraître douces les choses amères ; les grands fardeaux deviennent petits , et les contrariétés agréables ; elle ôte à l'âme le poids de la terre et le lui rend léger ; elle Téloigne de la société des hommes, et la fait converser avec les bienheureux.

5. Cette espérance, fondée sur la charité, est si utile, qu'elle rapporte au centuple. L'homme donne sa volonté seule , et il reçoit le centuple , la charité , avec laquelle il obtient la vie éternelle. C'est ce que disait le Christ au glorieux saint Pierre qui lui demandait : a Maître , nous avons laissé tout pour vous; que nous donnerez-vous (1)? » Le Christ répondait : Tu as bien fait, Pierre. Comme si la douce Vérité disait : Autrement tu ne pourrais pas me suivre. Celui qui ne renonce pas à sa propre volonté ne peut suivre Jésus crucifié. Puis il ajoute : a Je vous donnerai le centuple, et vous posséderez la vie éternelle. » La charité est donc bien utile , et nulle vertu ne peut l'être davantage. Elle rend l'homme libre et souverain, puisqu'elle le tire de l'esclavage du péché et lui assujettit la sensualité. Celui qui est maître de lui-même devient maître du monde , parce qu'il méprise ses grandeurs et ses délices , parce qu'il voit que tous ses biens sont sans consistance et sans durée ; il en retire son espérance pour la placer en son Créateur, qui seul est sûr et immuable, et qui ne peut nous être ôté si nous ne le voulons pas.

6. Oh ! combien est heureuse cette àme qui a mis son cœur et son amour en Dieu , qui est sa béatitude ! Dès qu'elle possède Dieu elle ne s'inquiète de rien , et elle

(l) s. Matlh., XIX , 27.

ne tombe pas dans l'impatience si elle vient à perdre un mari , des enfants , son rang , les honneurs et les richesses du monde, parce qu'elle les possède non pas comme des choses qui lui appartiennent, mais comme des choses prêtées; son seul bien est la grâce divine. Elle ne s'inquiète pas des propos des hommes , et pour leur plaire elle ne veut offenser Dieu en aucune façon. Elle ne fait pas comme les personnes faibles , qui , pour plaire aux créatures, déplaisent au Créateur par leur vanité, tout en^ l'offensant sur d'autres points par leur sensualité. Elles résistent à la grâce que Dieu avait faite à leur àme de ne pas aimer à se parer de curieux et délicats vêtements, et à se parfumer le visage. Lorsqu'elles sont dans leur intérieur, elles ne paraissent pas s'inquiéter de leur personne ; mais pour plaire elles forcent la nature et se révoltent contre la grâce , voulant paraître aussi bien que les autres, sans crainte d'offenser Dieu et de nuire à leurs âmes ; et quand on les reprend, elles répondent : Je ne le fais pas pour moi, mais pour plaire à mon mari et ne pas me montrer plus triste que les autres. Elles se trompent, et ne savent pas où se trouve la vertu , à cause de la complaisance qu'elles ont pour elles-mêmes. Mais celle qui est dans la charité le sait bien; comme nous l'avons dit, elle se dépouille de toute vanité et choisit ce qui est honnête , quels que soient la position, le moment et le heu où elle se trouve. En toute chose elle considère Dieu , et ce qu'elle fait elle le fait avec sa sainte crainte. Elle participe au sang de Jésus crucifié, parce qu'elle a déchargé sa conscience dans la sainte Confession avec la contrition , le regret de ses fautes et une entière satisfaction ; elle reçoit ainsi la vie de la grâce.

7. Quelle différence, très -chère Mère, entre ceux qui espèrent véritablement en Dieu et ceux qui n'y espèrent pas ! Aucune comparaison n'est possible. Que dirons-nous donc? Nous dirons que les uns jouissent du vrai bonheur, et que les autres sont dans une profonde misère. Nous devons donc quitter avec grand soin tout amour sensitif , et nous occuper sans cesse de la douce pensée de Dieu et du Sang répandu pour nous avec tant d'amour Nous devons montrer l'amour que nous avons pour lui par notre charité envers notre prochain , que nous assisterons dans tous ses besoins; nous aimerons aussi entendre la parole de Dieu, veiller, prier sans cesse; nous aimerons tout pour Dieu, et rien sans lui. C'est à cela que je veux vous voir apporter tout votre zèle , afin que vous puissiez recevoir l'éternel et souverain bien qui vous est préparé. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCCXXXVI. —A MADAME PENTELLA,

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