‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 121 sur 160 · SERVANTE DE DIEU, MARIEE A NAPLES · texte numérisé non relu

SERVANTE DE DIEU, MARIEE A NAPLES

De l'amour des souffrances, et de l'honneur que nous devons à Dieu. — Des épreuves dans le mariage.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chère Sœur dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteur» de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir la vraie et parfaite lumière. Cette lumière vous fera connaître la vérité ; en la connaissant vous l'aimerez , et vous verrez la voie qu'il vous faut prendre. Voyons quelle est cette voie et cette vérité, comment nous pourrons la suivre, et pourquoi nous devons la suivre. Jésus crucifié est notre voie, et il est la vérité, la vie. N'a-t-il pas dit : « Je suis la voie, la vérité, la vie (1)? » Celui qui suit cette voie, c'està-dire qui suit sa doctrine et ses traces , suit la voie de la vérité ; et celui qui suit la voie de la vérité reçoit en lui la vie de la grâce. Quel moyen l'âme doit- elle prendre pour marcher dans cette voie? quel moyen Notre -Seigneur a-t-il pris lui-même? Le voici. Lui qui était et qui est la lumière, il regarda la volonté du Père, et cette

(1) s. Jean, XIV, 6.

volonté voulait, pour nous sanctifier, manifester son éternelle vérité. La vérité était qu'il avait créé l'homme pour lui donner la vie éternelle et le faire jouir du sou verain Bien ; mais, à cause du péché commis, cette vérité ne s'accomplissait pas en nous ; il fallait pour l'accompUr détruire la faute; Dieu voulut à la fois détruire la faute et accomplir sa vérité dans l'homme; et alors cette vérité contraignit le Père , et , à cause de l'amour ineffahle qu'il avait pour nous et pour» sa vérité, il nous donna la vérité du Verbe son Fils , qu'il revêtit de notre humanité , afin qu'il pût avec elle , par ses souffrances , satisfaire pour nos fautes , et accomplir ainsi sa vérité en nous.

2. Lorsque le Verbe, le doux Fils de Dieu , eut reçu cette grande tache de son Père, il courut, plein d'amour, à la mort honteuse de la très -sainte Croix ; et en accomplissant l'obéissance , il accomplit la vérité. Nous avons été rétablis par lui dans la grâce , pourvu que , de notre côté , nous ne nous y opposions pas par nos fautes et nos misères. Ce doux Verbe savait que sans souffrir il ne pouvait nous rendre la vie , et il s'est passionné pour les peines, il s'est rassasié d'opprobres, il a choisi comme vêtement les injures, la faim, la soif, les mépris, les outrages; et le péché lui a tant déplu, que, quoiqu'il n'y eût pas en lui la moindre tache, il l'a puni sur son corps; et il a tant aimé les vertus, qu'il les a mûries dans son sang. Cet arbre de vie a produit pour nous des fruits de vertu; car, après la rédemption que nous avons reçue par sou sang , le fruit des vertus nous profite pour la vie éternelle. Qu'a cherché le Verbe, et de quoi s'est-il affligé? Il a cherché l'honneur de son Père et notre salut , et il s'est plus affligé de l'ojTense qui était

faite et du malheur qui suivait l'oifense, que de sa propre peine. Nous voyons qu'il a plus gémi de la damnation de Judas que de sa trahison.

3. Voici la douce voie qu'il nous a enseignée et que nous devons suivre. Si vous me dites : Il était le vrai Fils de Dieu , et il pouvait agir ainsi ; mais moi je suis faible , et je ne le puis pas : regardez les saints qui l'ont suivi , ils étaient soumis à la même faiblesse ; ils ont été conçus, élevés et nourris de la même manière que nous, et cependant, avec le secours de Dieu, ils ont tous suivi généreusement cette voie , et le secours qu'ils ont eu, nous pouvons l'avoir si nous le voulons. Mais, parce que nous croyons ne pas le pouvoir, nous ne le faisons pas; dans notre aveuglement, nous ne connaissons pas et nous ne nous appliquons pas à connaître dans sa doctrine l'éternelle Vérité , et cela parce que nous ne voulons pas ; car, si nous le voulions , avec la haine véritable du vice et avec l'amour de la vertu , nous résisterions à la sensualité, et nous ne chercherions pas à la satisfaire par nos complaisances et nos faiblesses de femme, mais nous nous lèverions avec une sainte haine; nous détruirions en nous la volonté propre, et nous embrasserions la Croix avec un ardent et saint désir.

4. Nous nous réjouirions de nous voir foulés aux pieds par le monde , et notre gloire serait de souffrir sans l'avoir mérité. C'est là le signe le plus certain qui montre si le serviteur de Dieu a ou n'a pas la lumière pour connaître la vérité. 0 douce vie, combien tu es déhcieuse pour l'àme qui t'a goûtée , en se perdant et en se renonçant elle-même! Cette connaissance la fait courir, morte à toute volonté propre ; et , comme elle

est morte, rien ne lui fait plus la guerre, car c'est de la volonté seulement que vient la guerre. Les tribulations et les persécutions du monde ne lui sont point amères ; elles sont même la joie et la consolation du vrai serviteur de Dieu ; plus il souffre, plus il est content , et lorsqu'il voit le monde avoir pour lui quelque respect et quelque estime, il s'en afflige , parce qu'il craint que Dieu ne veuille le récompenser en cette vie du peu de bien qu'il fait, et parce qu'il voudrait ressembler à Jésus crucifié et suivre ses traces. Il ne se plaint pas de celui qui lui fait injure , et il ne voudrait pas être privé de ce qu'on lui fait souffrir ; mais ce qui l'afflige , c'est l'offense de Dieu et la perte de l'àme de son prochain : aussi il ne cesse de penser à lui devant Dieu avec un grand désir, et d'offrir pour lui d humbles et continuelles prières.

5. Pourquoi le fait -il? parce que dans la lumière et la doctrine de Jésus crucifié il a connu la vérité , et parce qu'avec cette lumière il a vu ce qu'il devait faire. L'âme doit répondre au démon et à sa fragilité, qui veulent combattre contre la raison et la vertu : Je ne puis vous écouter, mais je dois servir mon Créateur de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces, et je dois le lui montrer en souffrant. Pourquoi? parce que c'est un commandement auquel je suis obligé d'obéir ; outre le commandement, je dois le faire par reconnaissance, parce que j'ai reçu gratuitement l'existence et toutes les grâces qui y sont ajoutées : et quand même je n'en aurais pas reçu le commandement , je devrais le faire à cause des grâces reçues ; car je ne veux pas être oublieuse et ingrate après tant de bienfaits. Je veux rendre ce qui ne m'appartient pas , car je travaille avec

ce qui est à mon Créateur, et c'est avec cela que je m'acquitte envers Dieu ; je ne lui donne rien qui m'appartienne, mais je lui rends ce que je dois lui rendre.

6. Oh ! combien est digne de châtiment le serviteur mercenaire qui veut prendre ce qui n'est pas à lui ! Il sera sévèrement condamné par le souverain Juge et par sa conscience , parce qu'il doit honorer Dieu et se mépriser lui-même. Pourquoi est -il coupable et digne de châtiment? parce qu'il est tenu de servir fidèlement, sans avoir égard à sa propre consolation, au plaisir qu'il y trouve , ou à l'approbation des créatures ; et , comme il est obligé de rendre gloire et honneur à son nom , ses services mercenaires ne pourront jamais lui faire remplir ses devoirs comme il le devrait. Admettons que Dieu soit glorifié ; il n'en serait pas de même de notre côté , et l'éternelle Vérité ne s'accomplirait pas en nous ; car elle nous a créés et fait renaître à la grâce dans le Sang pour nous donner la vie éternelle ; aussi l'âme voit à la lumière la dette qu'elle a contractée , et en même temps elle voit qu'elle a été aimée de Dieu , et que toutes les grâces spirituelles et temporelles qu'elle a reçues lui ont été données par amour ; elle se sent forcée de répondre à Dieu , de faire comme il a fait , et de ne pas quitter les traces de Jésus crucifié.

7. Il est vrai que nous ne pouvons rendre un amour gratuit à Dieu , car il nous a aimés avant que nous fussions, et nous, nous sommes obligés de l'aimer. Mais l'âme, lorsqu'elle est éclairée par la lumière, prend le moyen que Dieu lui a donné pour s'acquitter ; elle aime le prochain d'un amour désintéressé, et, quelle que soit la peine qu'il lui cause , les reproches qu'elle en reçoit , et l'ingratitude dont il paie ses services, elle ne se rebute

jamais, parce que la lumière l'a rendue constante et persévtonte, à Texemple de l'humble Agneau, qui ne s'est laissé arrêter ni par les tourments ni par les Juifs, qui lui criaient : « Descends de la Croix , et nous croirons en toi ; » ni par notre ingratitude; mais il est resté constant et persévérant jusqu'au dernier instant où il remit Thunianité, qu'il avait reçue pour épouse, entre les mains de son Père éternel , en disant : In manus tuas, etc. L'âme , de même , triomphe par la lumière de la malice et des ruses du démon quand il veut la tromper sous de spécieux prétextes. Elle ne veut pas descendre de la croix de son douloureux et saint désir, malgré les cris des Juifs, c'est-à-dire des démons, qui emploient mille moyens pour la faire descendre, tantôt sous prétexte de ne pas offenser Dieu, tantôt sous l'apparence de la justice , en voulant faire reconnaître au prochain toute son ingratitude.

8. Quelquefois ils veulent renverser l'àme en lui faisant désirer la mort de son prochain, sous prétexte d'avoir plus de paix et de repos dans l'esprit ; et le démon lui donne tant de raisons, ce désir insensé s'incarne tellement en elle , que personne ne peut l'en ôter, parce que sou aveuglement, sa sensualité, et l'antipathie qu'elle éprouve l'empêchent de voir et de connaître la vérité ; et en cela elle est bien opposée à la volonté de Dieu, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais, au contraire, qu'il se convertisse et qu'il vive. Nous devons souhaiter aux créatures la vie spirituelle et corporelle , pour les voir vivre dans la grâce, et pour que Dieu donne au pécheur le temps de se convertir, afin qu'il ne meure pas dans les ténèbres du péché mortel. C'est là le désir de celle qui voit à la lumière qu'elle

doit rendre au prochain Famour désintéressé qu'elle ne peut rendre à Dieu ; avec cette lumière , elle foule aux pieds resclayage de la sensualité. Ce n'est pas sa peine, c'est l'offense de Dieu qu'elle considère lorsqu'une créature, un époux, si vous le voulez, ne la traite pas comme femme, mais comme esclave, lorsqu'un fils ne la reconnaît pas pour mère , et une servante pour maîtresse. Quelle que soit la personne qui veuille l'opprimer, elle ne se plaint pas , elle souffre tout avec résignation , elle supporte son injure avec une parfaite patience ; mais elle gémit de l'outrage fait à Dieu , et demande pour ses créatures non pas la mort, mais la vraie lumière. Tels sont les saints désirs d'une âme éclairée.

9. Il me semble, très-cbère Sœur, que vous avez besoin d'une semblable lumière dans votre position; et c'esrpourquoi je vous ai dit que je désirais voir en vous la vraie et parfaite lumière , afin que vous connaissiez la véritable voie que vous devez prendre, comment et pourquoi vous la devez suivre. Vous connaîtrez ainsi la ruse et la malice du démon , qui enchaîne votre Ame en vous faisant follement désirer la mort de quelqu'un , et en vous la faisant désirer si vivement , que personne ne peut vous ôter ce désir. Ce n'est pas là servir Dieu, mais servir le monde et le démon. Quelle vertu pourrait prendre racine dans une âme semblable? On pourrait y voir des actes de vertu, mais des vertus, jamais. Combien de misères se montrent dans ce désir insensé ! On y voit le poison de l'orgueil et de sa propre estime ; car, si l'âme n'en était pas infectée , elle croirait plus aux autres qu'à elle-même, elle ne serait pas sans respect et sans docilité à l'égard de son Père spirituel ; elle l'écouterait ,

au contraire , elle lui obéirait lorsqu'il lui montre que ce désir nest pas véritablement selon Dieu , mais qu'il vient directement du démon et de sa passion sensuelle ; lorsqu'il lui prouve que son amour pour le prochain et pour Dieu est intéressé, et qu'elle n'a qu'une patience pleine de mépris et de haine, de cette haine qu'elle ne devrait pas avoir contre la créature , mais contre la faute seulement. Et ensuite que de murmures, de faux jugements , de blasphèmes et de maux. Il serait bien difficile de les raconter. Aussi, très -chère Sœur, sortons de cet aveuglement, et prenons la résolution de suivre Dieu en vérité, de l'aimer entièrement et sans partage, de l'aimer généreusement comme il doit l'être , sans penser à vous , et en le suivant dans la voie de la Croix , ne voulant pas souffrir à votre manière, mais à la sienne, aimant votre prochain comme vous-même, désirant voir en lui ce que vous voulez voir en vous. Offrez pour lui vos larmes , vos humbles et continuelles prières à la lumière de la Foi , et so} ez bien persuadée que tout ce que Dieu donne et permet , il le fait pour votre salut ; et vous souffrirez avec une humilité sincère, une patience parfaite , vous jugeant digne de la peine , et indigne du fruit qui vient après la peine.

10. Voyez si vous êtes sage vous-même! Ne faitesvous pas plus mal encore avec la chair, votre esclave, et le libre arbitre , votre époux , qui s'unit volontairement à cette esclave , pour maltraiter et avilir avec elle la raison, qui est la maîtresse? Certainement si. Vous devez donc plus haïr cette injustice, qui est en vousmême , que cette esclave et ce mari , qui sont hors de vous ; car ceux-ci n'affligent que votre corps avec leurs injures et leurs mauvais traitements, tandis que ceux-là

frappent votre Ame , incomparablement plus noble que votre corps ; car toute la noblesse du corps vient de l'àme, et l'âme vient de Dieu. Vous devez donc vous appliquer avec zèle à l'honorer, en veillant à ce que vous avez de plus noble , et en tournant toute votre haine contre vous-même; et faites en sorte que cette haine soit mortelle, c'est-à-dire, désirez toujours la mort de votre propre volonté , afin que vive toujours en vous l'éternelle volonté de Dieu. Baignez - vous , anéan^lissez-vous dans le sang de Jésus crucifié, qui vous fera aimer Dieu et les créatures purement , et faites en sorte que ce qui a été jusqu'à présent n'existe plus. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCCXXXYII. — A MADAME CATELLA,

A MADAME CECIA, APPELÉE PLANULA, ET A MADAME CATHERINE DENTICE,

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