FEMME DE BARTHÉLEMI BALBANI, A LUCQUES
De l'amour parfait que nous devons avoir pour Dieu, et de celui que nous devons avoir pour toutes les créatures.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Ma Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi; Jésus -Christ, je t'écris et je t'encourage dans son précieux sang , avec le désir de te voir unie et transformée dans l'ardeur de la divine charité, tellement qu'aucune créature, qu'aucune chose ne puisse jamais t'en séparer. Tu sais, ma chère et bien -aimée Fille, que, pour unir deux choses, il faut qu'il n'y ait entre elles aucun obstacle qui empêche leur parfaite union : pense aussi que Dieu ne veut entre lui et toi aucun amour de toi-même ou de quelque créature , car Dieu nous aime sans partage , généreusement , gratuitement , sans obUgation , sans avoir été d'abord aimé. L'homme ne peut aimer de cet amour, car il est toujours tenu d'aimer par devoir, puisqu'il est toujours l'objet des bienfaits et de la bonté de Dieu. Nous devons donc l'aimer d'un amour recon-
(1) La tradition veut qu'en 1375, pendant son séjour à Lucques, sainte Catherine ait reçu Thospitalité de la famille Balbani, une des plus puissantes de la ville.
naissant, et cet amour doit être sincère, généreux, en n'aimant rien en dehors de Dieu, ni créature ni chose créée , spirituellement ou temporel le ment. Et si tu me dis : Comment puis-je avoir cet amour? je te répondrai , ma Fille, que nous ne pouvons l'avoir qu'en le puisant à la source de la Yérité suprême. A cette source tu trouveras la dignité , la beauté de ton àme ; tu verras le Verbe , l'Agneau immolé qui s'est donné à toi pour nourriture et pour rançon , uniquement poussé par le feu de sa charité, et non par les services de l'homme, dont il n'avait reçu que des offenses. Je dis donc que l'àme qui regarde à cette source devient altérée et affamée de vertus; elle y boit aussitôt, ne voyant, n'aimant plus ni elle ni autre chose pour elle-même, mais voyant tout dans la fontaine de la bonté de Dieu , aimant pour lui tout ce qu'il aime , et rien sans lui. L'àme , lorsqu'elle a vu l'infinie bonté de Dieu, pourrait-elle s'empêcher de l'aimer? C'est à cela que semble nous inviter la douce Vérité suprême , nous criant dans le Temple , de toute l'ardeur de son amour ; « Qui a soif vienne à moi et boive , car je suis la fontaine d'eau vive (1). » Tu vois bien, ma Fille, que tous ceux qui ont soif sont invités. Notre- Seigneur ne dit pas, celui qui n'a pas soif, mais, celui qui a soif.
2. Dieu demande que nous portions le vase du libre arbitre avec la soif et la volonté d'aimer. Allons donc à la fontaine de la douce bonté de Dieu , comme nous l'avons dit. Dans cette fontaine nous trouverons la connaissance de nous-mêmes et de Dieu, où l'homme puise avec son vase , et tire l'eau de la grâce divine , qui
(1) s. Jean, VII, 37.
seule peut donner la vie éternelle ; mais pense que pour sui\re cette voie il faut nous défaire de tout fardeau. Aussi je ne veux pas que tu conserves de l'affection pour moi, ou pour quelque créature, si ce n'est en Dieu. Je te dis cela parce que je vois , d'après ce que tu m'écris , que tu as souffert de mon départ; mais je veux que tu suives Texemple de la Vérité suprême, que l'amour de sa Mère et de ses disciples n'a pas empêchée de courir à la mort honteuse de la Croix. Il a laissé Marie et ses disciples, et il les aimait hien cependant, pour l'honneur de Dieu et le salut des créatures. Les Apôtres se sont aussi séparés, parce qu'ils ne s'arrêtaient pas à eux-mêmes; ils renonçaient à leur propre consolation pour louer et glorifier Dieu, pour se nourrir et se rassasier des âmes. Il faut croire qu'au temps de la trihulation , ils seraient restés bien volontiers avec Marie , qu'ils aimaient tendrement; mais ils se sont tous éloignés, parce qu'ils ne s'aimaient pas, et qu'ils n'aimaient pas le prochain et Dieu pour eux-mêmes. Ils aimaient Dieu parce qu'il est digne d'être aimé , parce qu'il est infiniment bon , et ils aimaient en Dieu le prochain et toutes choses.
3. C'est ainsi qu'il faut vous aimer et aimer les autres. Ne songez qu'à l'honneur de Dieu et au service du prochain. Si vous éprouvez quelque tristesse de voir partir ceux que vous aimez, vous ne vous laisserez pas au moins abattre ; votre amour doit être véritablement fondé sur l'honneur de Dieu , et s'arrêter plus au salut des îlmes qu'à vous mêmes. Faites en sorte de ne plus vous affliger à mon sujet , car ce serait là un obstacle qui vous empêcherait de vivre avec Jésus crucifié et de lui ressembler. Dieu s'est donné généreusement, et il nous
demande la même chose. C'est pourquoi je t'ai dit que je voulais que toi et mes autres Filles vous soyez unies et transformées en Dieu par l'amour, vous séparant de toute affection qui pourrait s'y opposer, et ne conservant que celle de la divine charité. Cette douce et glorieuse affection ne divise jamais, mais elle unit. Elle fait comme le maître qui bâtit un mur avec beaucoup de pierres : ces pierres s'appellent un mur quand la chaux les a unies ; mais s'il n'avait pas pris ce moyen, elles seraient tombées , et se seraient brisées et séparées plus que jamais. Pense aussi que notre âme doit s'unir à toutes les créatures par l'amour et le désir de leur salut , afin qu'elles aient part au sang de l'Agneau; alors le mur est solide : il y a beaucoup de créatures, mais elles ne font phis qu'une. 11 semble que saint Paul nous y invite, lorsqu'il dit qu'il y en a beaucoup qui courent vers le prix, mais qu'un seul le gagne (1) : c'est celui qui prend le moyen de la divine charité.
4. Tu peux me dire, comme les disciples à Jésus- Christ leur disant : « Un peu de temps , et vous ne me verrez plus; un peu de temps, et vous me verrez. » Ils disaient alors entre eux : « Que veut -il dire par ces mots : Un peu de temps , et vous ne me verrez plus ; un peu de temps , et vous me verrez ? » Tu peux me dire aussi : Pourquoi dire que Dieu ne veut pas de lien, et dire ensuite qu'il doit y en avoir ? Je te répondrai que je parle du lien de la divine charité : ce lien n'est pas un lien , car il ne fait qu'un avec la chose qu'il unit, comme il arrive au bois qu'on met dans le feu. Diras- tu alors que le bois est bois? ne fait -il pas une même chose
(1) I Ép. aux Cor., jx, 24.
avec le feu? Mais si tu prenais le lien de F amour-propre, ce serait un lien qui nous priverait de Dieu et nous conduirait au néant ; car le pécLé n'est que néant , et tous les péchés ne sont fondés que sur l'amour- propre, sur les plaisirs et les jouissances hors de Dieu, tandis que la charité enfante et vivifie toute vertu. L'amourpropre au contraire engendre tous les vices , donne la mort , et détruit toute vertu dans l'âme. Aussi je vous ai dit que Dieu ne voulait pas de lien , et que toute affection qui n'est pas fondée sur la véritable charité ne dure pas. Courez donc, mes bien-aimées Filles, et ne dormons plus. J'ai eu compassion de vos peines, et je vous en indique le remède : c'est d'aimer Dieu sans partage ; et si vous voulez m'aimer aussi, moi, pauvre misérable, je veux vous dire où vous me trouverez , afin que vous ne vous éloigniez jamais du véritable amour. Allez à cette douce , à cette adorable Croix (1) avec la bonne et tendre Madeleine; là vous trouverez l'Agneau, vous me trouverez , et vous pourrez nourrir et satisfaire tous vos désirs.
5. Voilà de quelle manière je veux que vous me cherchiez, moi et toute chose créée. Que ce soit là votre étendard et votre consolation , et ne pensez pas que mon éloignement diminue mon affection et mon zèle pour votre salut ; je m'en occupe même plus absente que présente. Ne savez -vous pas que les saints Apôtres, après le départ du Maître, le connurent et l'aimèrent davantage, parce qu'ils jouissaient de son humanité, et ne cherchaient pas autre chose. Mais lorsqu'ils furent pri-
(1) Sainte Catherine fait peut-être allusion au célèbre crucifix appelé le sacro volto, qu'on dit peint par Nicodème, et qu'on vénère dans la cathédrale de Lucques depuis le viue siècle.
vés de sa présence , ils purent connaître et comprendre sa bonté ; la Térité suprême leur dit : « Il est bon que je m'en aille ; autrement vous ne recevriez pas le Consolateur. » Moi je vous dis de même : Il était bon que je m'éloignasse de vous, afin que vous cherchiez Dieu en vérité et sans partage. Je vous assure que vous y gagnerez, en méditant en vous-mêmes les paroles et la doctrine que vous avez reçues; et vous recevrez ainsi la plénitude de la grâce par la grâce même de Jésus- Christ. Je ne vous écris pas plus longuement parce que je n'ai pas le temps de le faire. J'adresse cette lettre à toi surtout, Mellina, puis à Catherine, à M™® Claire, à M°'' Barthélemi, à M"' Lagine et à M™' Colombe. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.