CCCXLIX. —A MADAME COLOMBE
A LUCQUES
Du bon exemple que nous devons donner. — Comment on perd et on retrouve Notre-Seigneur.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Bien-aimée Sœur et Fille dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir comme un champ fertile qui reçoive la semence de la parole divine , et porte du fruit pour vous et pour les autres. Maintenant, que vous avez vieilli dans le monde et que vous êtes dégagée des liens du siècle , vous devez être un modèle de vertu pour les jeunes, qui sont encore attachées au monde par les liens du mariage. Hélas ! hélas ! je m'aperçois que nous sommes une terre stérile qui laisse étouffer la semence de la parole divine par les épines et par les ronces des affections déréglées et des désirs du monde ; nous suivons la voie de ses jouissances et de ses délices, clierchant plus à plaire aux créatures qu'au Créateur. Et ce n'est pas assez de nous faire si grand tort à nousmêmes : là où nous devrions donner des exemples de vertu et d'honnêteté, nous donnons des exemples de péché et de vanité. 11 semble que, comme le démon, qui
n'a pas voulu tomber seul, mais qui a voulu en entraîner beaucoup d'autres , nous voulons perdre aussi les autres avec nous dans les mêmes vanités , les mêmes plaisirs et les mêmes complaisances. Vous devez, puisque votre position ne le demande pas , vous retirer des vaines joies et des fêtes du monde , et vous appliquer à en retirer ceux qui veulent y aller ; vous le devez par amour de la vertu et de votre salut : et, au contraire , vous y invitez les jeunes personnes qui voudraient se retirer et ne pas y aller, parce qu'elles voient que c'est offenser Dieu. Je ne m'étonne donc pas si le fruit ne paraît pas , et si la semence est étouffée , comme je l'ai dit.
2. Peut-être vous voudrez vous excuser, en disant : 11 faut plaire à mes parents et à mes amis; sans cela ils se fâcheraient et se scandaliseraient à mon sujet. Ainsi , la crainte et une complaisance coupable nous ôtent la vie, nous donnent souvent la mort; elles nous éloignent de la perfection à laquelle Dieu nous appelait. Dieu n'admet pas cette excuse , car nous ne devons pas plaire aux hommes en ce qui offense Dieu et notre âme ; nous devons les aimer et les servir dans les choses seulement qui sont selon Dieu et selon notre état. Hélas ! pauvres misérables que nous sommes, ce ne sont pas les parents, les amis ou quelques créatures qui nous ont rachetés ; non, c'est le seul Jésus crucifié, cet Agneau qui s'est immolé avec tant d'amour ; il a été percé pour se donner à nous comme un bain, une médecine, une nourriture, un vêtement, un Ut où nous pouvons nous reposer. Il n'a pas écouté l'amour de lui-même et son bien-être; mais il a choisi les peines, les souffrances , les outrages ; il s'est abaissé volontairement pour l'honneur de son Père et notre salut. Il ne convient pas que nous, misé-
râbles; nous suivions une autre voie que celle de la douce Vérité suprême.
3 . Vous savez bien que Dieu ne se trouve pas dans les délices et dans les jouissances. Nous voyons que quand notre Sauveur fut perdu dans le Temple en allant à la fête , Marie ne put le retrouver parmi ses amis et ses parents ; mais elle le trouva dans le Temple , où il discutait avec les docteurs. Il l'a fait pour nous donner un exemple , car il est la règle , la voie que nous devons suivre. Comprenez pourquoi il s'est perdu pendant la fête, et apprenez, très -chère Sœur, que Dieu ne se trouve pas dans les fêtes, les danses, les jeux , les noces, les plaisirs : y aller est un moyen , une occasion de le perdre , en tombant dans les fautes , les péchés et l'amour des jouissances déréglées. Mais lorsque nous avons ainsi perdu Dieu par la grâce, quel est le moyen de le retrouver? Le voici : accompagner Marie pour le chercher avec elle , en nous repentant amèrement de la faute commise envers notre Créateur par complaisance pour la volonté des créatures. 11 faut aller au temple, c'est là qu'il se trouve. Que notre cœur se lève donc avec repentir, et qu'il aille au temple de son àme ; c'est là qu'on se connaît soi-même , et , en reconnaissant son néant , il connaîtra en lui la bonté de Dieu , qui est Celui qui est. La volonté se lèvera avec zèle pour aimer ce que Dieu aime , pour détester ce qu'il déteste ; et alors elle condamnera en elle-même la mémoire, qui a reçu les plaisirs et les jouissances du monde, et qui n'a pas reçu et gardé les grâces , les dons et les grands bienfaits dont Dieu nous a comblés avec tant d'amour ; elle condamnera son intelligence, qui a cherché plutôt à connaître la volonté dçs créatures et à écouter les opinions
da monde que la volonté de son Créateur, tellement, que la volonté, l'amour sensitif , s'est mis à aimer et à désirer les choses sensibles, grossières, qui passent comme le vent. 11 ne faut pas faire ainsi ; mais il faut s'appliquer à connaître la volonté de Dieu, qui ne cherche et ne veut autre chose que notre sanctification , car c'est pour cela qu'il nous a donné la vie. Il vous a séparée du monde parce que vous vous y perdiez par votre amour et vos désirs déréglés. Avez - vous plus d'une âme? Non. Si vous en aviez deux , vous pourriez en donner une à Dieu et l'autre au monde. Vous n'avez aussi qu'un corps, et c'est bien peu de chose.
oii 4. Donnez aux pauvres de vos biens temporels, soumettez-vous au joug de la sainte et vraie obéissance; tuez, tuez votre volonté, afin que vous ne soyez pas si enchaînée à vos parents ; mortifiez votre corps , et ne recherchez pas tant les délicatesses. Méprisez-vous vousmême, ne regardez pas tant à la noblesse et à la richesse , car il n'y a que la vertu qui nous rend nobles , et les richesses de cette vie sont une bien triste pauvreté quand nous les possédons avec un amour déréglé en dehors de Dieu. Rappelez-vous ce que disait le glorieux saint Jérôme, qui semble ne pouvoir jamais assez recommander aux veuves de ne pas rechercher les délices . de ne pas aimer les plaisirs , de ne pas orner leur visage , d'éviter de riches et élégants vêtements, et de fuir la société des personnes frivoles et dissolues , mais de se retirer dans leur cellule. Elles doivent faire comme la tourterelle, qui, lorsque son compagnon est mort, gémit toujours et vit solitaire, sans vouloir d'autre compagnie (t). Très-chère et très- aimée Sœur, ne connaissez (1) Bestiaires du moyen âge, Mélanges d' archéologie » t, III, p. 262,
plus maintenant que Jésus crucifié; mettez tout votre bonheur à le suivre par la voie des opprobres, de l'humilité, de la douceur ; unissez -vous à l'Agneau par les liens de la charité. Mon âme désire que vous, la vraie fille et l'épouse choisie de Jésus - Christ , vous soyez un champ fertile et non stérile, rempli des fruits des véritables vertus. Courez, courez, car le temps est court et le chemin est long ; quand même vous auriez le monde entier, le temps n'en poursuivrait pas moins son cours. Je ne vous dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez -moi si j'ai trop parlé ; c'est l'amour et le zèle que j'ai pris pour votre salut qui m'ont pressé de le faire. Soyez persuadée que je le désire plus que je ne puis le dire. Que Dieu vous remplisse de sa très -douce grâce. Doux Jésus, Jésus amour.
CCCL — A MADAME FRANCESCHINA,