‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 137 sur 160 · FEMME DE SALVATICO , DE LUCQUES · texte numérisé non relu

FEMME DE SALVATICO , DE LUCQUES

C'est de l'amour de Dieu que viennent la patience et le désir de souffrir. — Du renoncement h la volonté , et de la persévérance.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-chère et très-aimée Sœur dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteui's de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir toujours vous reposer et vous nourrir sur le sein de la charité ; car je sais que sans le lait de cette glorieuse mère , personne ne peut avoir la vie. Elle est si douce, si agréahle à l'àme qui la goûte , que toute chose amère devient douce, et tout fardeau légei^; et je n'en suis pas surprise, car celui qui est dans la charité et l'amour est en Dieu. Saint Jean l'a dit : « Dieu est charité, et celui qui est dans la charité est en Dieu , et Dieu en lui (1). » Dès qu'on a Dieu, on ne peut avoir aucune amertume, car il est le souverain bonheur, la douceur, la joie parfaite. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu se réjouissent toujours : ils se réjouissent lorsqu'ils souffrent de la faim , de la soif, de la pauvreté, lorsqu'ils sont affligés, éprouvés, persécutés par les

(1)1 Ép. de s. Jean, IV, IC.

créatures. Toutes les langues se déchaîneraient contre le serviteur de Dieu , qu'il ne s'en inquiète^ait pas ; il se réjouit de toute chose , parce qu'il possède Dieu , qui est tout son repos , et parce qu'il goûte le lait de la divine charité.

2. Comme un enfant qui attire à lui le lait du sein de sa mère , celui qui aime Dieu l'attire à lui par le moyen de Jésus crucifié. Pour suivre toujours ses traces, il veut suivre la voie des opprobres , des peines et des injures ; il ne veut se plaire qu'en Jésus crucifié, et il fuit toute autre gloire que celle de la Croix. Ceux-là disent avec saint Paul : « Je me glorifie dans les tribulations pour l'amour de Jésus-Christ , mon Seigneur, par qui le monde est crucifié pour moi , et par qui je suis crucifié pour le monde (1). » Alors l'àme s'attache au bois de la Croix , et élève le regard du saint désir pour contempler cet amour infini qui a porté notre Sauveur à répandre son sang de toutes les parties de son corps. Je ne m'étonne plus alors si l'âme est patiente dans les tribulations, puisque par amour, elle a volontairement renoncé aux consolations du monde, et qu'elle s'est passionnée pour les peines et les persécutions. Elle a vu que c'était le vêtement que le Fils de Dieu avait choisi comme le plus précieux et le plus glorieux qu'il pouvait trouver. C'est cette belle perle dont parle notre doux Sauveur : l'homme qui l'a trouvée doit tout vendre pour l'acheter. Quelle est cette chose qui est à nous , que Dieu nous a donnée, et que le démon et les créatures ne peuvent nous enlever ? la volonté.

3. A qui vendrons- nous le trésor de notre volonté? à Jésus crucifié : c'est-à-dire que nous renoncerons gé-

(1) Ép. aux Gai., VI, 14.

néreusement et avec patience à notre volonté propre , qui , une fois qu'elle est en Dieu , est un trésor ; et avec ce trésor nous achèterons la perle précieuse des tribulations, et nous mériterons par la vertu de patience la récompense dont nous jouirons au festin de la vie éternelle. C'est à cette nourriture, à cette table, à celait que je vous invite , ma très-douce Fille, et je vous conjure de faire tous vos efforts pour y parvenir. Sortez du sommeil de la négligence, parce que je ne veux pas que vous soyez trouvée à dormir, quand la Vérité suprême vous appellera. 0 doux et tendre appel, qui nous délivre du fardeau de notre corps, de cet obstacle qui se révolte toujours contre son Créateur par ses désirs et ses mouvements déréglés , et qui se fait notre dieu par son amour coupable ! Notre aveuglement est si grand , que nous ne regardons plus notre néant , et que dans notre orgueil nous croyons passer par la porte étroite avec le fardeau de cet attachement au monde , qui est la mort de notre âme.

4. Je veux donc que nous nous déchargions du poids de la vanité du monde et de l'amour de nous-mêmes. Savez -vous pourquoi il est dit que la porte par laquelle nous devons passer est étroite? Parce que nous devons étouffer notre amour et nos désirs pour les jouissances et les consolations du monde , et nous transformer tout entiers dans cette maternelle charité. Je dis aussi que nous devons baisser la tête, parce que la porte est basse, et qu'en la relevant nous nous la briserions. Baissons donc la tête avec une sainte et véritable humilité, en voyant que Dieu s'est humilié jusqu'à nous. Vous devez vous regarder, et je veux que vous vous regardiez comme la plus vile des créatures, et que rien ne vous fasse dé-

tourner la tête , ni les illusions du démon , ni les paroles que vous entendrez dire par votre mari , ou par quelqu'autre personne.

5. Persévérez courageusement dans votre sainte entreprise. Vous savez que le Christ a dit de ne pas regarder derrière soi quand on a mis la main à la charrue , car la persévérance seule est couronnée. A l'exemple de la tendre Madeleine, embrassez avec amour la sainte Croix, et vous y trouverez les douces et royales vertus, parce que nous y trouvons l'Homme-Dieu. Pensez que l'ardeur de la charité a fait une telle violence à son corps adorable , que le sang a coulé de tous ses membres, et avec tant d'amour et de patience , qu'on n'entendit pas cet Agneau proférer une seule plainte. Il est toujours humble, méprisé, abreuvé d'opprobres. Que votre cœur et votre âme se consument d'amour sur le sein de la charité par le moyen de la chair de Jésus crucifié; autrement vous ne pourrez en goûter et posséder la vertu ; car ^il est la voie, et il est la vérité, et celui qui la suit ne peut être trompé. Oui , quand même le monde entier serait contre vous , il faut avoir un cœur fort et généreux, ne pas détourner la tête, mais parer tous les coups, le bouclier à la main.

6. Vous savez qu'un bouclier a trois parties; il faut aussi avoir en vous trois vertus. D'abord la haine et le regret de la faute que vous avez commise envers votre Créateur, surtout autrefois, lorsque vous étiez un démon, puisque vous suiviez ses traces. Il faut ensuite avoir l'amour, en contemplant la bonté de Dieu , qui vous a aimée non par devoir, mais par grâce et à cause de son ineffable amour. Il n'a pas séparé votre âme de votre corps au moment où vous étiez révoltée contre lui ; mais

le doux Jésus vous a tirée des mains du démon , et vous a fait rentrer en grâce. Et aussitôt que vous aurez parfaitement cet amour et cette haine , vous verrez naître la troisième vertu, c'est-à-dire une patience qui vous empêchera de vous plaindre des paroles et des injures qui vous seront dites , des peines qui vous seront faites ; et non -seulement vous n'éprouverez pas d'impatience, mais vous les supporterez avec joie, vous les recevrez avec respect, vous regardant indigne d'une pareille grâce.

7. Avec le bouclier de la haine, de l'amour et de la vraie patience , aucune attaque du démon ou des créatures ne pourra vous nuire, parce que ces vertus sont trois colonnes puissantes qui protègent et soutiennent la faiblesse de l'âme. La douce Madeleine a si bien pris le moyen, qu'elle s'oublie elle-même pour se revêtir généreusement de Jésus crucifié ; elle ne retourne pas à ses richesses , à ses grandeurs , à ses vanités ; elle a perdu tout désir, tout amour du monde , et elle n'a plus d'autre soin et d'autre pensée que de suivre Jésus- Christ. Aussitôt qu'elle a mis son affection en lui , et qu'elle s'est connue elle-même, elle embrasse et prend la voie de l'abaissement, elle se méprise elle-même, parce qu'elle ne voit pas d'autre moyen de le suivre et de lui plaire. Elle se regarde comme la plus vile créature qui soit au monde. Dans le transport de son amour, elle ne fait pas attention si elle est seule ou accompagnée ; si elle avait réfléchi , elle ne serait pas restée au milieu des soldats de Pilate ; mais elle va seule , elle reste au sépulcre. L'amour Tempêche de se dire : Ne pensera-t-on pas, ne dira -t- on pas du mal de moi , car je suis belle et d'un haut rang. Non, elle n'y songe pas , elle cherche

seulement à trouver et à suivre son Maître. C'est cette compagne que je vous donne et que je veux que vous suiviez ; car elle sait si bien la voie , qu'elle peut nous l'apprendre. Courez, ma Fille, courez, mes Filles; ne dormez plus, car le temps fuit et n'attend pas. Je ne veux pas en dire davantage. Encouragez M™* Colombe ; je m'adresse à elle comme à vous , et aussi à M""* Jeanne d'Azzolino. Mille bénédictions à M"* Melina , à Catherine , à M"® Lagma et à toutes mes autres Filles dans le Christ Jésus. Qu'elles ne s'étonnent pas et ne s'affligent pas si je ne leur ai point écrit. Je les unis toutes ensemble , et je fais ainsi parce que les plantes nouvelles ont plus besoin de soins que les autres. Toutes vous saluent dans le Christ Jésus. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu, Doux Jésus, Jésus amour.

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