‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 144 sur 160 · CCCLVIII. — A MADAME BARTHÉLEMI · texte numérisé non relu

CCCLVIII. — A MADAME BARTHÉLEMI

d'andreà mei^ de sienne.

Du renoncemenl h la volonté propre, et de l'amour de Dieu . dans notre création et dans notre rédemption.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -chère Mère et Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir affermie dans la vraie et solide vertu , parce que sans la vertu nous ne pourrons plaire à notre Créateur; Dieu a toujours voulu nous donner la vie de la grâce par son moyen. Vous savez bien que , quand le premier homme, Adam , tomba dans le péché par la désobéissance, ce péché fut suivi de la mort éternelle ; et Dieu , voulant le rétablir dans la grâce et lui donner la vie éternelle , le fit par le moyen de son Fils unique , en le chargeant de tuer par l'obéissance notre désobéissance, de nous rendre la vie par sa mort, et de consumer, de détruire notre mort. Il en fut vraiment ainsi dans le tournoi du Calvaire. Le doux et tendre Yerbe jouta contre la mort; et par sa mort il vainquit la mort. La mort tua la vie, c'est-à-dire que la mort de notre péché tua le Fils de Dieu sur le bois de la très -sainte Croix; mais par sa

mort il nous délivra de la mort, et nous rendit la vie parfaite. Ainsi la vie est restée maîtresse; elle a défait le démon infernal, qui tenait l'homme en sa puissance, et l'homme ne devait avoir d'autre maître que Dieu seul , l'éternel Seigneur.

2. Mais nous revenons à cette première mort, et nous perdons la vie que nous avons par le sang de Jésus crucifié , lorsque l'àme se met à servir la sensualité par ses désirs déréglés pour les honneurs, les richesses, les enfants ou les autres créatures, et par tout autre sentiment qui n'est pas selon Dieu. Quelquefois aussi l'àme devient spirituellement servante et esclave de la volonté propre, sous prétexte d'être plus fervente, et de posséder Dieu davantage ; c'est lorsque nous désirons la consolation, la tribulation, la tentation du démon, le temps ou le lieu à notre manière, en disant souvent : Je voudrais avoir cette épreuve autrement , parce qu'elle me fait perdre Dieu. Je la supporterais alors patiemment, tandis que je ne le puis pas de cette manière. Si je n'offensais pas Dieu, je l'accepterais; mais je me plains, parce que je crains d'offenser Dieu. Très -chère mère, si vous ouvrez l'œil de l'intelligence, vous verrez que c'est la volonté propre sensitive qui se couvre du manteau de la spiritualité. Car si l'àme était sage, il n'en serait pas ainsi; mais elle croirait avec une foi vive que Dieu ne permet jamais plus qu'elle ne peut en porter, et plus qu'il n'est nécessaire à son salut , car il est notre Dieu , qui ne veut autre chose que notre sanctification. Nous faisons souvent de même pour les consolations de l'àme; elle ne les reçoit pas quand elle veut, dans les moments et les lieux qu'elle désire; elle éprouve, au contraire, des combats, des eu-

nuis , des sécheresses ; et alors elle tombe dans la peine , l'affliction, le dégoût et le découragement.

3. Souvent le démon lui fait croire que tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle fait alors n'est pas agréable à Dieu. Il semble lui dire : Puisque tu ne peux lui plaire , parce que tu es mal disposée, reste tranquille; et une autre fois, si tu te sens mieux disposée, tu pourras reprendre la prière. Le démon agit ainsi pour nous faire abandonner l'exercice corporel et spirituel de la sainte prière actuelle , vocale et mentale , parce qu'en ôtant les armes avec lesquelles le serviteur de Dieu se défend des coups du démon , de la chair et du monde , il obtient de nous ce qu'il veut ; la cité de l'càme est obligée de se rendre , et il y entre en maître. Il ne peut en ctre autrement dès qu'elle a perdu les armes et la force de la prière ; la prière nous donne les armes de l'humilité véritable et de l'ardente charité, parce que la sainte prière nous fait parfaitement connaître notre néant, notre faiblesse et la bonté, la charité infinie de Dieu. L'une et l'autre se connaissent mieux dans le temps de l'épreuve et de la sécheresse, et l'àme devient plus humble et plus vigilante. Si elle est prudente, elle ne cédera pas à la volonté propre dans la consolation , et elle n'écoutera pas le démon ; mais elle persévérera généreusement et avec une sainte haine dans la prière, que Dieu lui envoie des douceurs ou des amertumes. Elle gagne plus dans les peines et les amertumes que Dieu lui accorde que dans les douceurs; car, quand elle est dans le besoin , elle court avec zèle et humilité vers son bienfaiteur, sachant bien que par elle-même elle ne peut rien, et qu'il n'y a que Dieu, en qui elle espère, qui peut et veut la secourir. Sans ce moven,

nous ne pourrions jamais arriver à la pratique de la vertu , nous n'en aurions que le désir. Pour y arriver, il faut souffrir avec une vraie et solide patience les peines intérieures que nous causent les créatures par leurs persécutions et leurs scandales.

4. Nous parviendrons ainsi à la vertu, parce que ce sont ces moyens qui nous font enfanter la vertu. La vertu est éprouvée par la peine, comme l'or par le feu ; car si dans la peine l'àme non-seulement ne montre pas sa patience , mais encore faiblit pour cela ou pour autre chose , ce sera une preuve qu'elle ne sert pas son Créateur et qu'elle ne lui obéit pas, en recevant humblement et avec amour ce que le Maître lui donne. Elle ne montre pas non plus sa foi dans l'amour de Notre- Seigneur; car, si elle croyait en être véritablement aimée, rien ne pourrait la scandaliser : elle recevrait aussi bien , et avec autant de respect , l'adversité que la prospérité et la consolation , parce qu'elle verrait que tout lui est donné par amour. Mais elle ne le voit pas , et elle montre qu'elle s'est faite l'esclave de la sensualité et de la volonté propre. Dans toutes les circonstances dont nous avons parlé elle se laisse commander et tyranniser par elles. Cette servitude, la servitude du monde et de la volonté propre spirituelle, nous donne la mort. Il faut donc la fuir, puisqu'elle nous empêche d'être les serviteurs fidèles de Dieu, et qu'elle nous pousse à vouloir le servir, non pas selon son bon plaisir, mais selon le nôtre , ce qui est coupable et nous rend des serviteurs mercenaires. Puisqu'il en résulte tant de mal, et que Dieu veut faire toute chose selon ses desseins , je dis que nous devons suivre cette voie et la doctrine qu'il nous a donnée.

5. Nous voyons bien que nous ne nous sommes pas créés nous-mêmes, mais que nous devons l'existence à l'infinie Charité. C'est par pur amour que Dieu nous a créés à son image et ressemblance, pour que nous partagions son bonheur et que nous jouissions de son éternelle vision ; mais nous l'avons perdue par la faute et par r amour-propre de notre premier père. Alors , pour rendre à l'homme ce qu'il avait perdu. Dieu nous donna son Fils pour médiateur ; et ce médiateur, afin de réconcilier Dieu et l'homme , a reçu lui-même le châtiment. La paix ne pouvait se faire autrement, caria guerre était grande ; un Dieu infini avait été offensé, et l'homme fini, qui l'avait offensé, ne pouvait par aucune peine, aucune souffrance , satisfaire ce Dieu infini. C'est pourquoi l'ardeur de son ineffable charité trouva le moyen de faire la paix , et, pour que la justice fût satisfaite, il s'unit luimême , il unit la nature divine à notre nature humaine ; Finfini de Dieu et le fini de l'homme s'unirent dans la personne du Christ , qui souffrit sur le bois de la trèssainte Croix pour satisfaire son Père et apaiser sa colère contre l'homme. D'un seul coup , sur le bois de la Croix , le doux Verbe a ainsi satisfait la miséricorde, en nous donnant la grâce que nous avions perdue , et il a satisfait la justice , qui demandait une punition de la faute ; cette punition, il l'a soufferte dans son corps, dans cette même nature qui avait commis l'offense , car la chair du Christ venait de la chair d'Adam. Mais nous, ingrats que nous sommes, bien souvent nous perdons la grâce par nos péchés , et nous entrons en guerre avec Dieu.

6. Quelquefois cette guerre est mortelle, quelquefois seulement indigne d'un ami. La guerre est mortelle

quand Tàme est plongée dans la mort du péché mortel, en faisant son dieu du monde, de la chair et de ses misérables plaisirs. Ceux-là ont véritablement perdu la vie ; mais ils peuvent la recouvrer, tant qu'ils sont sur terre, par la confession et par le moyen du sang de Jésus- Christ. Vous le voyez donc bien , sans ce moyen on ne peut vivre en état de grâce et parvenir à la vie éternelle. Ceux qui méprisent l'amour sont ceux qui servent Dieu sans être en péché mortel ; ils sont en état de grâce , et veulent être de vrais serviteurs de Dieu ; mais ils tombent souvent dans une erreur qui vient de la volonté propre spirituelle. Cette volonté, qui s'est rendue maîtresse, les éloigne de la vérité , pas assez cependant pour qu'ils tombent dans le péché mortel , mais ils nuisent à la perfection qu'ils voulaient atteindre, parce qu'ils prétendent choisir le lieu, le temps, la consolation, l'épreuve et la tentation à leur manière. Alors Dieu se refroidit pour l'âme qu'il aimait, parce qu'il ne la voit pas marcher avec la liberté et la générosité qu'elle devrait avoir. Il nous a donné un moyen , et il veut que nous nous en servions , si nous voulons éviter de lui déplaire et détruire l'obstacle qui s'oppose à notre perfection ; il veut que nous renoncions à notre volonté propre , afin de ne chercher et de ne vouloir autre chose que Jésus crucifié. Tout le bonheur de l'âme doit être de se reposer dans les opprobres du Christ et d'enfanter les vertus conçues par un saint désir dans la charité du prochain , avec une humilité véritable. En supportant les peines et les fatigues comme Dieu nous les envoie , et la sécheresse de l'âme avec une vraie et sainte patience , nous serons affermis dans la vertu , et nous aurons la force et l'intelligence de l'homme fait, et non de l'enfant, qui ne

veut marcher et agir qu'à sa manière. Je ne vois pas que nous puissions avancer par une autre voie, et c'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous \oir fondée sur la vraie et solide vertu; et, comme je veux que votre àme soit unie à Dieu par l'amour, je vous ai dit que cela ne pouvait être sans le moyen de la vertu , parce que tout doit se faire par le moyen dont nous avons parlé. Je suis persuadée qu'avec le secours de l'infinie bonté de Dieu, vous accomplirez sa volonté et mon désir. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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