‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 145 sur 160 · GRANDE SERVANTE DE DIEU, DANS LE COMTÉ DE NARNI , A CAPITONE · texte numérisé non relu

GRANDE SERVANTE DE DIEU, DANS LE COMTÉ DE NARNI , A CAPITONE

De la charilé parfaite. — De l'amour-propre temporel el spirituel. — De l'union de l'àme avec Dieu qui naît de la charilé parfaite.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chère et bien -aimée Mère dans le Christ, le doux Jésus 5 moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir brûlée et consumée dans le feu de la divine charité. Celui qui a cette charité ne cherche pas ses intérêts ; il ne se cherche pas , et il ne cherche pas le prochain pour lui-même; mais il se cherche et cherche le prochain pour Dieu , et Dieu pour Dieu même, parce qu'il est digne d'être aimé, et qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté. Ce feu brûle, il consume et ne consume pas, c'est-à-dire qu'il ne consume pas et ne dessèche pas l'àme, mais il l'engraisse par l'onction de la vraie et parfaite humilité, de l'humilité, qui est la gardienne et la nourrice de la charité ; il consume tout amour-propre , spirituel et temporel , avec tout ce qui, dans l'àme, se trouve opposé à la douce volonté de Dieu.

2. Je dis que ce feu consume l'amour-propre temporel , parce qu'il fait connaître à la lumière que toutes

les choses temporelles et passagères sont des instruments de mort pour l'âme qui les possède avec un amour déréglé ; elle commence alors à les haïr et à les chasser de son cœur et de sa pensée ; et , comme l'âme ne peut vivre sans amour, elle dirige aussitôt ses affections vers les richesses de la vertu ; et ce feu d'amour, par la force de son ardeur, consume entièrement tout autre amour. Lorsque l'âme s'est ainsi purifiée , elle n'est pas encore parfaite , et tant qu'elle n'est pas arrivée à la perfection, il lui reste un amour -propre spirituel ou pour la créature ou pour le Créateur, et même l'un n'est pas sans l'autre ; car, comme nous aimons Dieu , nous aimons la créature raisonnable. A quoi s'aperçoit -on que cet amour-propre spirituel est dans l'âme? Quand elle aime sa propre consolation , et qu'elle néglige le salut du prochain, parce qu'elle \oit diminuer alors la paix et le calme de son esprit , ou qu'elle se voit gênée dans les exercices qu'elle voulait faire pour sa consolation. Quelquefois aussi elle aime la créature d'un amour spirituel, et il lui semble que la créature ne répond pas à son amour et qu'elle lui préfère une autre personne ; elle souffre beaucoup et s'indigne de cette préférence, et souvent elle jugera intérieurement cette créature, et s'en éloignera sous prétexte d'être humble et de mieux conserver la paix, mais c'est l'amour qu'elle a pour ellemême qui la fait agir. Cette conduite envers la créature montre que l'amour- propre spirituel de l'âme n'est pas encore consumé à l'égard du Créateur.

3. Quand l'âme est tourmentée par les ténèbres, les combats et la privation de ses consolations ordinaires, elle se laisse aller quelquefois au trouble, à l'ennui; ce trouble et cet ennui lui feront souvent négliger lé

doux exercice de la prière , ce qui ne devrait pas être , car elle devrait s'y attacher comme à une mère , et ne s'en éloigner jamais. Si elle l'abandonne surtout, si elle abandonne quelqu'autre acte de vertu , c'est une preuve que son amour est mercenaire , c'est-à-dire qu'elle aime sa propre consolation, et que l'attachement aux jouissances spirituelles n'est pas encore déraciné de son cœur. Je dis que le feu de la divine charité consume et détruit l'imperfection. Il rend l'âme parfaite dans l'amour de Dieu et l'amour du prochain; elle ne craint pas, pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, de perdre sa propre consolation ; elle ne refuse pas le travail , mais elle se plaît à s'asseoir à la table des pénibles désirs dans la compagnie de Fhumble Agneau sans tache. Elle pleure avec ceux qui pleurent, et se fait malade avec ceux qui sont malades , parce qu'elle prend les fautes d'autrui pour les siennes; elle se réjouit avec ceux qui se réjouissent, dilatant son cœur dans la charité du prochain, tellement qu'elle est plus heureuse du bonheur, de la paix des autres, que de sa propre consolation. Celui qu'elle aime, elle voudrait le voir aimé par tout le monde. Elle ne se scandalise pas de se voir moins aimée que les autres , mais elle est contente de tout par humilité , parce qu'elle se trouve pleine de défauts, et qu'elle trouve les autres remplis de vertus; il lui paraît juste et convenable que ceux qui ont plus de vertus soient aimés davantage.

4. Cette charité unit l'âme à Dieu, en détruisant la volonté propre, et en la revêtant, en l'unissant avec l'éternelle Volonté, si bien que rien ne peut la scandaliser et la troubler, excepté les offenses faites à son Créateur et la perte des âmes. La charité est un feu qui

convertit tout en lui, et qui élève l'âme au-dessus d'ellemême. Son union est si grande dans l'extase de la charité divine, que le corps qui la contient perd tout sentiment, si bien qu'il voit sans voir, qu'il entend sans entendre, qu'il parle sans parler, qu'il marche sans marcher, qu'il touche sans toucher. Tous les sens du corps paraissent enchaînés ; il semble qu'ils ont perdu leur vertu, parce que la sensibilité s'est perdue ellemême en s'unissant à Dieu. Dieu, par sa vertu et sa charité , attire tout à lui , et la sensibilité du corps même n'existe plus. L'union de l'âme avec Dieu est plus parfaite que celle de l'âme avec le corps. Dieu attire à lui toutes les puissances de l'âme et toutes ses opérations. La mémoire est remplie du souvenir de ses bienfaits et de son ineffable bonté ; l'intelligence contemple la doctrine que Jésus crucifié nous a donnée par amour, et la volonté se précipite avec ardeur pour l'aimer.

5. Alors toutes les opérations de l'âme sont réglées et réunies en son nom. Elle goûte le lait de la divine douceur; elle s'enivre du sang du Christ, et dans son ivresse elle ne veut se rassasier que d'opprobres ; elle embrasse les mépris, les injures, les outrages, le froid, le chaud, la faim, la soif, les persécutions des hommes et les attaques des démons. Elle se glorifie toujours avec le glorieux saint Paul dans le Christ , le doux Jésus. J'ai dit que la charité ne se recherche pas , parce qu'elle ne choisit pas le lieu et le temps selon son bon plaisir, mais selon que le veut la divine Bonté • elle accepte tous les lieux et tous les instants. La tribulation ne lui pèse pas plus que la consolation, parce qu'elle cherche l'honneur de Dieu dans le salut des âmes , avec le désir d'acquérir et d'augmenter les vraies et solides vertus. Elle

n'a pas placé la perfection dans les consolations spiritnelles, dans les révélations, dans la mortification du corps , mais dans la mort de la volonté , parce qu'elle a vu à la lumière que ce n'est pas en cela que consiste la perfection , mais dans la mort de la volonté spirituelle et temporelle ; aussi elle la jette généreusement dans la fournaise de la charité divine ; et, quand elle y est, il faut bien qu'elle y brûle et qu'elle y soit consumée. Tout ce que nous avons dit n'est rien auprès de ce qu'est et de ce que donne la charité , cette douce mère. Voyons maintenant où elle s'acquiert, et comment.

6. Je vous le dirai en peu de mots. On l'acquiert avec la lumière de la très -sainte Foi , et cette Foi est la prunelle de l'œil de l'intelligence. Avec cette lumière, l'àme voit ce qu'elle doit aimer et ce qu'elle doit haïr. En voyant elle connaît , et en connaissant elle aime et elle hait. Elle aime ce qu'elle a connu de la Bonté divine, et elle hait ce qu'elle a vu de sa propre malice ; et sa misère lui fait comprendre ce qui est nécessaire à son 'salut. Quelle en est la cause? la lumière, d'où vient la connaissance, et de la connaissance vient l'amour. Car ce qu'on ne connaît pas, on ne peut l'aimer. La lumière nous conduit donc à la chaleur; l'une est inséparable de l'autre : il n'y a pas de feu sans lumière , et de lumière sans feu. Où le trouverons -nous? dans la cellule de la connaissance de nous-mêmes. C'est en nous que nous trouvons ce doux et tendre feu , puisque par amour Dieu nous a donné l'être à son image et ressemblance ; par amour nous avons été régénérés à la grâce dans le sang de Jésus crucifié ; car c'est l'amour qui l'a attaché et cloué sur la Croix. Nous sommes les vases qui ont reçu l'abondance du sang, et toutes les grâces spiri-

tiielles qui nous ont été données avec l'être, nous les avons reçues par amour. Ainsi l'àme trouve et connaît en elle-même ce doux feu. Allons donc avec la lumière dans la cellule de la connaissance de nous-mêmes, et nous nous y nourrirons de la divine charité, en nous voyant aimés de Dieu d'une manière ineffable. La charité nourrit les vertus sur son sein, et fait vivre l'âme dans la grâce. Sans elle nous serions stériles et privés de la vie.

7. Ces pensées m'ont fait dire que je désirais et que je désire , pour vous comme pour moi , nous voir brûlées et consumées dans la fournaise de la divine charité. Je prie la clémence du Saint- Esprit de nous en faire la grâce , afin que la Bonté divine soit glorifiée en nous , en consumant notre vie dans la douleur amère des fautes commises contre Dieu, et en lui offrant sans cesse d'humbles et fidèles prières pour la sainte Église et pour toute créature raisonnable. Anéantissez -vous dans le sang de l'Agneau. Je ne vous dis rien de plus. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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