‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 146 sur 160 · CCCLX. — A MADAME AGNES DE TOSGANELLA · texte numérisé non relu

CCCLX. — A MADAME AGNES DE TOSGANELLA

SERVANTE DE DIEU d'unE GRANDE PÉNITENCE.

Du vrai fondement que nous devons donner à l'édifice de notre âme. — La pénitence n'est qu'un moyen.

1 . Très-chère Sœur dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et T esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir creuser un vrai et solide fondement , de manière qu'il puisse supporter un grand et bel édifice , qu'aucun vent contraire ne puisse renverser. Ne vous étonnez pas si je vous dis que je désire vous voir creuser un véritable fondement. Il semblerait, à m'entendre , que nous commençons maintenant seulement à bâtir la cité de notre àme : il y a tant de temps cependant que nous paraissons vouloir creuser ce fondement , bien que, je le confesse , je ne l'aie jamais fait ; mais , ce qui me fait dire de commencer maintenant, c'est que l'âme, tous les jours, doit commencer à y travailler. Puisque nous avons vu qu'il faut creuser ce fondement , voyons où , comment et avec quoi. Le lieu est la vraie connaissance de nous-mêmes, et cette connaissance se creuse dans la vallée de la véritable humilité. De quelle manière? avec la lumière de la très -sainte Foi, en

ôlant avec les mains de la haine la terre qui encombre Fàme, c'est-à-dire l'amour déréglé de nous-mêmes, et en y mettant les pierres des vraies et solides vertus avec la main de l'amour , avec un ardent et saint désir.

2. Et que mettrons- nous dessus? la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes , en écoutant l'humble Agneau sans tache, en suivant sa doctrine. Cette doctrine ne nous enseigne qu'à aimer Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme nous-mêmes. Mais l'âme prudente, qui a creusé son fondement dans la sainte connaissance d'elle-même, y a connu la grande bonté de Dieu et l'amour ineffable qu'il nous porte ; elle s'attache alors à lui et à tout ce qu'il aime, c'est-à-dire à la créature raisonnable ; et elle s'asseoit aussitôt à la table du saint désir pour y prendre la nourriture des âmes , pour tuer en elle la volonté propre, et se revêtir de vertus pour l'honneur de Dieu; cette volonté doit se tuer tout entière, et non pas à moitié.

3. Savez -vous quand elle se tue à moitié? quand l'àme se détache des choses passagères en retranchant l'amour sensitif , et quand elle se met à faire la volonté de Dieu , qui veut que nous nous en dépouillions. Elle reste à moitié morte en mourant à ces choses, mais elle reste à moitié vivante dans les choses spirituelles, recherchant sa propre consolation , choisissant le lieu , le temps et les consolations à sa convenance , et ne les acceptant pas selon le bon plaisir de Dieu. Nous ne devons pas agir ainsi, nous devons servir notre Créateur sincèrement, généreusement, lui laissant discerner les lieux, les temps et les consolations comme il le veut. Il est le médecin , et nous sommes les malades ; c'est de lui que nous devons recevoir et prendre la

médecine. Elle est bien folle et bien insensée, l'àme qui veut se conduire elle-même ! Il semble qu'elle croit en savoir plus que Dieu , et elle ne s'en aperçoit pas. 11 en est ainsi parce qu'elle s'imagine être plus agréable en faisant ce qu'elle veut qu'en se soumettant à ce que Dieu permet ; et de cette manière elle tombe souvent dans de grandes erreurs.

4. D'où vient que la volonté n'est pas morte en cela ? de l'amour qu'elle a pour les consolations, dont elle a fait son fondement. D'autres âmes le placent dans les visions et les révélations ; elles y trouvent un grand plaisir quand elles les reçoivent , et elles souffrent beaucoup quand elles en sont privées. Ce fondement n'est pas bon ; car souvent nous croyons que cet état vient de Dieu, et il vient du démon ; le démon nous prend avec l'amorce qu'il sait être la plus propre à nous séduire. Quelquefois Dieu permettra que nous goûtions beaucoup de consolations spirituelles , non pas pour que nous y attachions notre cœur, mais pour que nous considérions plus l'amour de celui qui donne que ce qu'il donne. Il nous les refusera dans un autre moment , et nous livrera aux combats, aux ténèbres et à la sécheresse de l'esprit, tellement que Fàme en souffre beaucoup , et croit être privée de Dieu, parce qu'elle est privée de ce qu'elle aime. Dieu le permet pour la retirer de l'imperfection et la conduire à la perfection, pour la guérir de l'amour des révélations , et la faire asseoir à la table du sincère désir, qui doit être le principe de toute sa conduite.

5. Il y en a beaucoup aussi qui se trompent au sujet de la pénitence. Souvent la créature met tout son zèle dans la pénitence , et s'applique plus à tuer le corps que la volonté propre, tandis qu'elle devrait tuer la volonté,

et mortifier seulement son corps; mais elle s'attache tellement à la pénitence, qu'il lui semble ne pas pouvoir sans elle posséder Dieu. Ce fondement n'est pas suffisant pour porter un grand édifice : il est dangereux et nuisible à l'àme de s'appuyer uniquement sur la pénitence ; mais elle doit prendre pour base la charité et les \ertus intérieures de l'àme, qui ne détruisent ni le lieu ni le temps , si nous ne le voulons pas , et qui ne peuvent nous être enlevées par aucune créature. La pénitence doit se prendre comme instrument, et servir à augmenter la vertu en mortifiant le corps, mais elle ne doit pas être l'objet principal de l'àme. Celui qui ferait autrement se tromperait beaucoup lui-même. Il faut reconnaître que la pénitence dépend du temps, parce qu'il n'est pas toujours possible de continuer celle qu'on a commencée ; lé corps mortifié et macéré dans un moment ne peut l'être dans un autre : et l'àme souffre de cette impuissance ; elle s'imagine être réprouvée de Dieu , et se remplit de ténèbres , parce qu'elle a perdu la voie où il lui semblait recevoir la lumière et la consolation ; et cela lui arrive parce qu'elle a pris la pénitence pour fondement. Ceux qui agissent ainsi sont exposés à se fatiguer beaucoup pour recueillir peu de fruits ; ils sont disposés aux murmures et aux jugements à l'égard de ceux qui ne suivent pas la même voie qu'eux ; ils ne s'aperçoivent pas qu'ils semblent vouloir donner des lois à l'Esprit -Saint, qui nous appelle et nous conduit par des voies différentes, les uns par la pénitence, les autres par d'autres moyens ; les uns se mortifient peu ou beaucoup, selon que le permet la nature; les autres avancent seulement par l'ardeur du désir.

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