Ce sont ceux-là qui gagnent davantage ; ils courent
dans la lumière et la liberté sans connaître la peine, parce que leur volonté est morte; ils ne jugent pas, mais ils se réjouissent de la diversité des moyens que prennent les serviteurs de Dieu , parce qu'ils voient que dans la maison du Père céleste il y a plusieurs logements, et que Dieu a de quoi donner. Ils ne s'affligent pas de la perte des consolations, mais ils s'en réjouissent à cause de la haine qu'ils ont pour eux-mêmes, se jugeant dignes de la peine, et indignes de la récompense qui suit la peine. Ils ne se cherchent pas pour eux , mais pour Dieu ; et ils n'aiment pas Dieu pour la douceur qu'ils y trouvent , mais pour sa bonté , parce qu'il est digne de tout notre amour. Ils aiment le prochain parce que Dieu l'a commandé, et qu'ils ont vu à la lumière de la Foi vive que Dieu l'aime d'une manière ineffable ; et alors ils l'aiment aussi. Dès cette vie ils goûtent les arrhes de la vie éternelle , parce que leur volonté est morte non pas à moitié, mais entièrement, dans les choses spirituelles et temporelles. 0 très- chère Sœur, ne croyez pas que je méprise la pénitence corporelle : je la recommande au contraire comme moyen , mais non pas comme but principal. Autrement nous tomberions dans bien des erreurs.
7. Nous devons donc prendre pour fondement la connaissance de nous-mêmes et de Dieu , et nous devons courir simplement et généreusement à la table de la très-sainte Croix , où nous trouverons le feu de la divine charité, et là prendre avec empressement la nourriture de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, nous rassasiant d'opprobres, de mépris, d'injures et de souffrances jusqu'à la mort. De cette manière nous suivrons la doctrine de Jésus crucifié , qui est la voie , la vérité ,
la ^ie ; et celui qui Ya par lui ne va pas par les ténèbres, mais il arrive à la lumière. Le Christ est vraiment la vérité ; celui qui suit sa doctrine reçoit la lumière de la grâce, qui dissipe les ténèbres de l'amour-propre et de l'ignorance. 11 reçoit une lumière surnaturelle, qui lui fait voir et comprendre où il doit creuser ses fondements; il fait et il a bâti la cité de son ûme. Il a vu avec une grande prudence la cause qui empêche sa perfection , et il l'a éloignée de lui ; il a pris et embrassé ce qui pouvait l'aider à se conserver et à grandir dans la perfection ; il dilate son cœur et son amour dans l'ardeur de la charité divine ; il ne pense plus à lui , mais il pense seulement au mo}en de plaire davantage à Dieu, en cherchant son honneur et le salut des âmes; et, comme il voit qu'il ne pourra y réussir tant que sa volonté vivra , il s'applique à tuer et à anéantir entièrement cette volonté, à mortifier son corps, si bien qu'il ne semble occupé qu'à se revêtir de vertus.
8. Lorsque cette àme reçoit des consolations de Dieu ou des créatures pour Dieu, elle s'humilie et les reçoit avec reconnaissance, s'en jugeant indigne. Si elle éprouve des tribulations , des tentations et des ténèbres intérieures, elle les reçoit avec patience et amour, reconnaissant que tout ce que Dieu permet, de quelque source que ce soit, il le permet par amour, pour la faire arriver à la perfection qu'elle désire. Si elle est arrêtée dans les pénitences qu'elle faisait pour mortifier son corps , ou par obéissance ou par impuissance, elle conserve la paix , et ne ressent ni tempête ni amertume. Elle n'avait pas mis là son fondement, mais bien dans l'amour de la vertu, et elle n'éprouve alors aucune peine. Le contraire arrive à ceux qui ont pris pour base unique
la pénitence , parce que leur volonté est vivante , et non pas morte. Aussi leur chagrin est extrême, lorsque les circonstances ou la faiblesse de leur nature les obligent de cesser les pénitences qu'ils avaient commencées ; ils tombent dans l'impatience à l'égard d'eux-mêmes, et dans le murmure à l'égard de ceux qui les arrêtent; et en voulant parvenir à la perfection ils arrivent à l'imperfection.
9. Oui, très- chère Fille, prenons pour principe, pour fondement véritable, non pas une chose imparfaite, mais une chose parfaite, c'est-à-dire la vraie connaissance de nous-mêmes avec le désir des vertus qu'on ne peut pas nous enlever; nourrissons- nous à la table du vrai et saint désir, et rassasions-nous des opprobres de l'humble Agneau. Nous ne pourrons pas autrement pleurer par d'humbles et continuelles prières sur le Fils mort de l'humanité et sur le corps mystique de la sainte Église , que nous voyons maintenant dans de si grandes tribulations. Je ne vois pas de meilleur moyen de travailler en nous et dans les autres que de prendre ce principe , et je vous ai dit que je désirais vous voir établir un vrai et solide fondement , afin de pouvoir y élever ensuite l'édifice des vertus véritables. Je vous conjure de le faire pour l'amour de Jésus crucifié. Ne soyez pas indiscrète par défaut de lumière ; ne cherchez pas à tuer votre corps , mais bien votre volonté propre , ne voulant que ce que Dieu veut , selon son bon plaisir, et non selon le nôtre. Je ne vous en dis pas davantage.
10. Quant à ce que vous m'écrivez du voyage au Saint- Sépulcre, il me semble que vous ne devez pas le faire maintenant; je crois que c'est plutôt la douce volonté de Dieu que vous restiez où vous êtes, et que
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TOUS gémissiez sans cesse en sa présence, du fond de votre cœur et avec une grande amertume, de le voir tant offensé , surtout par l'hérésie qu'ont fait naître des hommes coupables pour souiller notre foi. Ils disent que le Pape Urbain VJ n'est pas le vrai Pape. Il est bien le vrai Souverain Pontife, le Vicaire de Jésus-Christ, je le déclare devant Dieu et devant toutes les créatures. Baignez -vous dans le sang répandu pour nous avec un si ardent amour, et pardonnez - moi si je vous ai parlé avec trop de présomption. Priez Dieu pour le Christ de la terre et pour moi, afin qu'il me fasse la grâce de donner ma vie pour sa douce vérité... Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.