‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 15 sur 160 · DU MONASTÈRE DE SAINTE-AGNÈS, DE MONTEPULCIANO · texte numérisé non relu

DU MONASTÈRE DE SAINTE-AGNÈS, DE MONTEPULCIANO

Du vêtement nuptial qu'il faut pour plaire k Jésus crucifié.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

Chère et bien -aimée Fille dans le Christ Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave de Notre Seigneur Jésus-Christ et de ses serviteurs, je t'encourage, je te bénis et je t'écris dans le précieux sang du Fils de Dieu , avec le désir de te voir l'épouse fidèle et dévouée à l'Époux, tout ornée du vêtement des vertus. Tu sais, ma Fille bien-aimée, que l'épouse, quand elle va audevant de l'époux, se pare de ses plus beaux vêtements , et se colore de vermillon pour plaire à son époux. Je veux que tu fasses de même : je veux que tu portes le vêtement de la charité ; sans ce vêtement, tu ne pourrais aller aux noces , mais tu entendrais cette parole que le Christ dit à ce serviteur qui était entré sans vêtement nuptial : il commanda aux autres de le chasser , et de le jeter dans les ténèbres extérieures (1). Il ne faut pas que cela t'arrive , ma bien chère Fille ; et si tu es appelée

(1) s. Matth., XXII, 13.

pour aller aux noces, je ne veux pas que tu sois trouvée sans ce doux vêtement. Je veux et je demande que tu l'ornes des broderies d'une véritable et sainte obéissance, observant toujours fidèlement la règle, te soumettant À la supérieure et à la moindre des religieuses. Prends la vertu d'humilité pour nourrir en toi la vertu de la sainte obéissance, et reconnais humblement les dons et les grâces que tu as reçus de Dieu. Applique-toi à être une épouse fidèle. Sais-tu quand tu seras fidèle à ton Époux? Quand tu n'aimeras que lui. Oui, je ne veux pas qu'on trouve en ton cœur un autre que Dieu. Retranche tout amour -propre, toute affection sensible pour tes parents ou pour n'importe quelle chose; et cela sans aucune crainte de vie ou de mort; mais le cœur libre et revêtue de ce saiut vêtement, remets -toi entre les mains de ton céleste Époux, abandonne-toi à sa volonté, pour qu'il fasse et défasse ce qui sera le mieux pour son honneur et pour toi. Je termine. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCVII (161). — A LA SOEUR INERA,

PRIEURE DES MANTELÉES DE SAINT-DOMINIQUE, PENDANT QUE SAINTE CATHERINE ÉTAIT A LA ROCHE-AGNOLINO (1).

Commenl il faut travailler k riioiineur de Dieu et au salut des âmes.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-(^hrist, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir faire comme le hon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Vous devez faire de même, ma bien chère Mère ; vous devez vous appUquer à l'honneur de Dieu et au salut des brebis qui vous ont été confiées ; et cela sans négligence, pour ne pas être reprise de Dieu, mais avec un zèle véritable, en sacrifiant tout amour-propre et toute complaisance pour les créatures. Vous savez , ma très-chère Mère , que celui qui s'aime d'une manière sensible, s'il est supérieur, ne corrige pas,

(1) Les Mantelées étaient les tertiaires de Saint -Dominique, parmi lesquelles fut reçue sainte Catherine. Leur nom venait du manteau noir qui les couvrait. Elle svivaient dans leurs maisons, mais elles obéissaient à une prieure. {Voir Vie de sainte Catherine, I^r p., ch. 8.}

parce qu'il craint toujours; ou, s'il corrige, il le fait selon le jugement des créatures, et non sou\ent selon la "vérité. Quelquefois il le fera d'après son goût particulier, parce que la manière d'agir des autres ne lui plaira pas 11 ne faut pas faire ainsi, parce que les voies et les moyens que Dieu prend avec ses serviteurs sont trèsvariés. 11 doit nous suffire de les voir désirer suivre Jésus crucifié : autrement nous serions plutôt injustes que justes, car nous ne devons pas les corriger selon nos goûts, mais selon les défauts que nous trouvons en eux. 11 faut nous attacher doucement à l'honneur de Dieu, et ouvrir l'œil de l'intelligence sur ceux qui nous sont soumis , pour donner à chacun ce qui lui convient. Il faut agir différemment avec les moins parfaites et avec les plus parfaites. Il faut savoir condescendre à leurs besoins , en étant toujours ferme à corriger les défauts que vous apercevrez en elles , et à ne rien leur laisser passer par aucune considération humaine.

2. J'espère de l'ineffable et infinie charité de Dieu que vous ferez ainsi. Ouvrez l'œil de l'intelligence, et regardez l'amour de l'Agneau sans tache percé et cloué sur la Croix, et vous verrez que ce bon Maître a donné sa vie pour ses brebis. Et avec quelle tendresse, quelle bonté , il nous a parlé, souffert , supporté , nous , pauvres misérables ; il a travaillé sans cesse à l'honneur de son Père et à notre salut, ne se laissant arrêter ni par notre ingratitude , ni par les murmures des hommes , ni par la malice du démon. Rien n'a empêché le tendre Agneau de glorifier son Père et d'accomplir parfaitement l'œuvre de notre salut. J'espère de sa bonté que vous l'imiterez, ma très-douce Mère; vous ne vous laisserez pas décourager par l'ingratitude de vos pauvres filles et

de toute notre compagnie, ni par les murmures ou les propos des créatures, ni par la malice du démon , qui leur met sur la langue ce qu'elles ne devraient pas dire pour empêcher l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Agissez et poursuivez toute chose sans aucune crainte. Que votre cœur et votre intelligence ne s'éloignent jamais de la vérité ; car vous ne devez désirer autre chose que de voir Dieu honoré , et vos filles des modèles de vertus. Alors Dieu accomplira votre désir, vous trouverez votre consolation en elles et en vous-même ; car lorsque les autres acquièrent une vertu, ce doit être toujours pour vous une joie, une consolation. Faites donc ainsi pour l'amour de Jésus crucifié. Je termine. Demeurei dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCVIU (162) — A SOEUR DA^IELLA DORVIETE,

REVÊTUE DE l'HABIT DE SAINT-DOMINIQUE (1).

Du contentement et de la paix intérieure dont jouissent ceux qui se conforment h la volonté de Dieu. — Des obstacles à la perfection.

1. Tu vois donc que ceux-là goûtent les arrhes de la \ie éternelle en cette vie ; ils reçoivent les arrhes et non le paiement , mais ils espèrent le recevoir au ciel , où la vie est sans mort , le rassasiement sans dégoût , la faim sans peine. Ils évitent la peine de la faim parce qu'ils possèdent ce qu'ils désirent, et ils ne connaissent pas le dégoût du rassasiement , parce que cet aliment de vie est sans défaut. Il est vrai qu'en cette vie on commence à avoir un avant- goût de ce bonheur à mesure que l'àme est affamée de la nourriture de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Selon qu'elle a faim elle se satisfait, c'est-à-dire qu'elle se nourrit de la charité du prochain , dont elle a faim et désir : c'est là une nourriture qui, en la nourrissant, ne la rassasiera jamais. Elle est insatiable parce qu'elle éprouve une faim continuelle ; les arrhes sont un commencement de sûreté qu'on donne

(1) Cette lettre faisait suite à la cent soixante-dixième que sainte Catherine écrivit au frère Guillaume d'Angleterre.

à l'homme, et qui lui fait attendre le paiement. Les arrhes ne sont pas tout certainement , mais elles donnent par la confiance l'assurance de recevoir le reste. De même l'âme qui aime le Christ reçoit dès cette vie les arrhes de la charité de Dieu et du prochain; elle n'est pas encore parfaite , mais elle attend la perfection de la vie immortelle.

2. Je dis que ces arrhes ne sont pas parfaites , c'est-àdire que l'àme qui les goûte n'a pas encore la perfection , et qu'elle éprouve la peine en elle et dans les autres : en elle par l'offense que fait à Dieu la loi perverse qui lie nos membres, et dans les autres par les fautes du prochain. Elle a bien la perfection de la grâce, mais elle n'a pas la perfection des saints du ciel, comme je l'ai dit, parce que leurs désirs sont sans la peine , et que les nôtres sont avec la peine. Sais -tu comment est le ^rai serviteur de Dieu qui se nourrit à la table du saint désir? Il est à la fois dans la joie et dans la peine, comme était le Fils de Dieu sur le bois de la très- sainte Croix ; parce que la chair du Christ souffrait et était tourmentée, pendant que son âme était heureuse par l'union de la nature divine. Nous devons de même être heureux par l'union de notre désir en Dieu , en nous revêtant de sa douce volonté ; nous devons souffrir en compatissant à notre prochain , et en supportant en nous - mêmes les mouvements sensuels, en combattant notre sensualité. Mais écoute, ma Fille, ma bien-aimée Sœur ; jusqu'à présent j'ai parlé pour toi et pour moi en général; je vais maintenant parler pour toi et pour moi en particulier.

3. Je veux que nous fassions surtout deux choses, afin que l'ignorance n'empêche pas la perfection à

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laquelle Dieu nous appelle, et afin que le démon, sous le manteau de la vertu et de la charité du prochain, ne nourrisse pas dans notre âme la racine de la présomption. C'est ainsi que nous tombons dans les faux jugements ; nous croyons bien juger, et nous jugeons mal. En suivant notre opinion , souvent le démon nous fera voir des vérités pour nous conduire au mensonge, et nous jugeons l'intérieur des créatures, que Dieu seul a le droit de juger. C'est là une des deux choses dont je veux que nous nous corrigions; mais il faut le faire avec soin, et non pas légèrement. Voici la règle : Si Dieu nous a formellement montré, non pas une fois, deux fois, mais plus souvent les défauts du prochain, nous ne devons jamais reprendre directement celui qui les a, mais nous devons combattre d'une manière générale les vices que nous avons à juger, et nous devons prêcher la vertu avec charité , avec douceur, mettant, s'il le faut, de la sévérité dans cette douceur. Nous croyons souvent que Dieu nous montre les défauts des autres; mais, si ce n'est pas une révélation expresse, il faut prendre le parti le plus sûr pour éviter les pièges et la malice du démon , qui nous séduirait avec l'appât du bon désir.

4. Garde donc le silence, ou n'ouvre la bouche que pour louer la vertu et mépriser le vice. Le vice que tu crois reconnaître dans les autres, blâme -le d'une manière générale en toi et dans les autres , toujours avec une humilité sincère ; et si ce vice se trouve en la personne que tu as en vue, elle se corrigera bien mieux en se voyant reprise si doucement. A dresse- toi les reproches que tu voulais lui faire ; tu ne courras aucun danger, et tu fermeras le chemin à l'ennemi , qui ne pourra le

tromper et nuire à la perfection de ton âme. Apprends que nous ne devons pas nous fier à nos jugements : nous devons les mettre derrière nous et ne nous occuper que de la connaissance de nous-mêmes. S'il arrive quelquefois qu'en priant pour quelques personnes nous voyions jdans notre prière que quelques-unes jouissent des lumières de la grâce , et que d'autres qui servent Dieu en soient privées , leurs âmes nous paraissant dans la sécheresse et les ténèbres , nous ne devons pas y voir la preuve de quelques fautes graves en elles, car ton jugement pourrait bien être faux.

5. Une autre fois il arrivera que, priant pour la même personne , tantôt tu la verras devant Dieu avec une lumière et un saint désir tels, que son âme paraîtra s'engraisser de cet heureux état ; tantôt il te semblera que son esprit est loin de Dieu , et qu'elle est si remplie de ténèbres et de tentations , que c'est pour elle une fatigue de prier et de se tenir en la présence de Dieu. Il peut arriver sans doute que ce soit la faute de la personne qui prie ; mais , le plus souvent , ce ne sera pas sa faute : ce sera une épreuve que Dieu aura envoyée à cette âme ; il se sera retiré d'elle par le sentiment de la douceur et de la consolation, mais non par la grâce : c'est ce qui cause la stérilité , la sécheresse , la peine de cœur ; et c'est par bonté que Dieu permet que cela arrive à l'âme qui le prie , pour pouvoir lui aider à dissiper le nuage de r amour-propre. Ainsi tu vois, ma douce Sœur, combien serait ignorant et répréhensible le jugement que nous porterions sur cette simple apparence, si nous croyions cette âme coupable. Dieu nous la montre dans le trouble et les ténèbres ; nous ne devons pas croire qu'elle est privée de la grâce , mais seulement de la douceur de la

présence de Dieu. Oui, je t'en conjure, appliquons-nous, toi et les autres serviteurs de Dieu , à nous connaître parfaitement, afin de connaître plus parfaitement la bonté de Dieu. A sa lumière nous renoncerons à juger le prochain, nous ressentirons une compassion sincère, et nous aurons faim de prêcher la vertu et de reprendre le vice en nous et dans les autres , comme je viens de le dire.

6. Après t'avoir expliqué ce point, je vais te parler d'un autre défaut que nous devons corriger en nous. Quelquefois le démon, ou notre pauvre jugement, nous pousse à vouloir que tous les serviteurs de Dieu suivent la même route que nous. Il arrive souvent que, quand on suit la voie rigoureuse de la pénitence , on voudrait que tout le monde suivît la même, et si l'on voit quelqu'un qui ne le fait pas , on en a de la peine et on s'en scandalise ; on s'imagine qu'il ne peut rien faire de bien, et il arrivera cependant qu'il sera meilleur et plus vertueux que celui qui le juge. Admettons qu'il ne fasse pas d'aussi grandes pénitences que celui qui murmure : c'est que la perfection ne consiste pas à macérer et à tuer son corps , mais à mortifler et à détruire la volonté propre et perverse. C'est par cette voie de la volonté vaincue et soumise à la douce volonté de Dieu , que nous devons désirer voir tout le monde marcher. La pénitence et les macérations sont bonnes , mais il ne faut pas les donner comme une règle générale , parce que tous les corps ne se ressemblent pas. Il arrive souvent que les pénitences qu'on a commencées sont interrompues par des accidents et qu'il faut les abandonner. Si nous prenions ces pénitences pour fondement de notre vie spirituelle ou de celle des autres , ce serait un malheur et une

imperfection, parce que l'âme perdrait ainsi sa force et sa consolation ; elle serait privée de ce qu'elle aimait, de ce qu'elle avait pris pour fondement, et elle croirait être privée de Dieu. En se croyant privée de Dieu, elle tomberait dans l'ennui , la tristesse , l'abattement , et dans cet abattement elle abandonnerait ses pieux exercices et les prières ferventes qu'elle avait l'habitude de faire.

7. Tu vois combien il est dangereux de prendre la pénitence pour fondement de la perfection; ce serait une erreur, et nous nous exposerions à tomber dans le murmure , la tristesse et le découragement, nous n'offririons qu'une œuvre finie à Dieu , qui est le bien infini, et qui demande un désir infini. Il faut donc prendre pour fondement la mort et l'anéantissement de la volonté propre et perverse. En soumettant notre volonté à Dieu, nous pourrons offrir un désir ardent et inûni pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Nous nous nourrirons ainsi à la table du saint désir, et ce désir ne se troublera pas de ce qui arrivera en nous et dans le prochain, mais il trouvera en tout sa joie et son profit. Je regrette bien, misérable que je suis, de n'avoir jamais suivi cette doctrine. J'ai fait tout le contraire, et je reconnais qu'il m'est arrivé bien souvent de juger défavorablement le prochain. Aussi je te conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de me secourir dans cette infirmité et dans les autres. Commençons aujourd'hui à suivre la voie de la vérité ; que sa lumière nous apprenne à prendre pour fondement le saint désir, et à ne plus nous fier sur nos jugements. Ne sortons plus légèrement de nous-mêmes, et ne jugeons les défauts de notre prochain que pour en avoir compassion et les reprendre d'une manière gêné-

raie. Nous le ferons en nous nourrissant à la table du saint désir , autrement nous n'y parviendrons pas ; c'est du désir que vient la lumière , et la lumière donne le désir; ils se nourrissent mutuellement. Aussi je te dis que je désirais te voir avec la vraie lumière. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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