CCCLXVII — A TROTS DAMES DE FLORENCE
Des vertus qui s'acquièrent dans la connaissance de soi-même, et de l'amour de Dieu envers nous.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -chères Filles dans le Christ, le doux Jésus, puisque la Ronté divine vous a retirées de la fange du monde , ne tournez pas la tête en arrière pour regarder la charrue , mais regardez toujours ce qu'il faut faire pour conserver en vous la sainte résolution que vous avez prise. Qu'est-ce qu'il faut voir et faire pour conserver cette volonté? Je vous dirai qu'il faut toujours rester dans la cellule de la connaissance de vous-mêmes. Vous y connaîtrez que vous n'êtes pas, et que vous tenez de Dieu seul l'existence ; vous connaîtrez vos défauts et la brièveté du temps , qui est si précieux pour nous ; car avec le temps on peut acquérir la vie éternelle ou la perdre , selon notre bon plaisir ; et lorsque le temps est passé nous ne pouvons plus faire aucun bien. Vous devez aussi connaître en vous la grande bonté de Dieu et l'amour ineffable qu'il vous porte. Cet amour, il vous l'a montré par le moyen du Verbe son Fils unique, et ce doux et tendre Verbe l'a montré par le moyen de son sang. Nous sommes les vases qui ont reçu ce sang , et nous sommes la pierre où a été planté l'étendard de la
très-sainte Croix. Ni la Croix , ni les clous, ni la terre ne pouvaient retenir, ainsi cloué et attaché, l'humble et tendre Verbe , si l'amour ne l'avait pas retenu. Mais Tamour qu'il avait pour nous l'a retenu et Ta fait rester sur l'arbre de la Croix. 11 faut que notre cœur soit uni à lui par l'amour, si nous voulons participer au fruit de son sang. Alors l'àme qui connaît Dieu si doucement aime ce qu'elle connaît de sa bonté , et déteste ce qu'elle connaît d'elle-même dans la partie sensitive.
2. C'est là qu'elle trouve l'humilité, qui est la gardienne et la nourrice de la charité. Et alors elle avance toujours, et ne retourne jamais en arrière , croissant de vertu en vertu , s'exerçant dans les vertus , les humbles prières , les saints désirs et les bonnes œuvres , qui sont cette prière continuelle que doit pratiquer toute personne raisonnable. Elle s'exerce aussi aux prières particulières , qui se font aux heures réglées et ordinaires ; ces prières, il ne faut pas les abandonner, à moins que ce ne soit par obéissance ou par charité, mais jamais pour un autre motif, ni à cause des tentations, ni à cause de la somnolence de l'esprit ou du corps. 11 faut secouer le sommeil du corps par les exercices corporels , par des prostrations et par les moyens que nous avons pour chasser le sommeil, quand nous en avons pris ce qui était nécessaire. La somnolence de l'esprit doit être chassée par la haine et le mépris de soi - même , et par une sainte résistance ; il faut monter sur le tribunal de la conscience et se reprendre soi-même, en disant : Quoi! tu dors, mon àme; tu dors, et la Bonté divine veille sur toi! Le temps passe et ne t'attend pas. Veux-tu être surprise dans le sommeil par le souverain Juge, lorsqu'il te demandera de lui rendre compte de tou
temps , comment tu l'as dépensé , et comment tu as été reconnaissante du bienfait de son sang?
3. Alors Tàme se réveille; et si elle ne peut s'appliquer à ce qu'elle voulait, elle travaille du moins à combattre son amour- propre; et de cette manière elle avance toujours, elle va de l'imperfection à la perfection , à laquelle , il me semble , vous voulez atteindre ; l'amour n'est jamais oisif, mais il fait toujours de grandes choses. En agissant ainsi vous vous revêtirez de la vertu de patience, qui est la moelle de la charité, et vous vous réjouirez des peines, afin que vous puissiez devenir semblables à Jésus crucifié. Il vous paraîtra doux de supporter ses peines et ses opprobres; vous fuirez les conversations et vous aimerez la solitude ; vous ne présumerez pas de vous-mêmes, mais vous vous confierez en Jésus crucifié, et votre esprit ne se remplira pas de fantômes, mais de vraies et solides vertus. Yous aimerez Dieu avec un cœur droit , simple , pur, généreux ; vous l'aimerez par -dessus toute chose, et vous aimerez le prochain comme vous-mêmes. Ni les attaques du démon, qui vous donnera de laides et mauvaises pensées , ni les faiblesses de la chair, ni les persécutions des créatures ne pourront vous troubler et vous décourager; mais vous direz avec une foi vive, comme l'apôtre saint Paul : Je puis tout par Jésus crucifié, qui est en moi et qui me fortifie (1). Croyez -vous dignes des peines et indignes des récompenses par humilité. Aimez - vous les unes les autres dans le Christ , le doux Jésus , aimezvous d'une charité fraternelle puisée dans l'abîme de sa charité. Je ne vous dis rien de plus. Que Dieu vous remplisse de sa très-sainte grâce.
(1) Ép. aux Philipp., iv, 13.
4. Je vous prie d'une chose, c'est de ne pas rechercher heaucoup de conseils; mais prenez un conseiller qui vous conseillera simplement, et que vous écouterez. S'adressera plusieurs est une chose dangereuse ; non pas que tout conseil fondé sur la charité ne soit bon ; mais , comme les serviteurs.de Dieu suivent des voies différentes , ils peuvent , en étant tous dans la charité , avoir des doctrines différentes. Si vous en consultez beaucoup, vous voudrez tous les suivre; et quand vous voudrez agir vous ne trouverez que doute et incertitude. Il est meilleur, il est nécessaire que l'àme n'ait qu'un directeur, et tâche de devenir parfaite en l'écoutant. Cela ne vous empêchera pas d'estimer les avis de tout le monde, sans vous en servir pour vous-mêmes; mais vous devez admirer les moyens différents que Dieu prend avec ses créatures; vous devez les respecter, en voyant que, dans la maison de notre Père, il y a bien des demeures. Baignez-vous, anéantissez - vous dans le sang de Jésus crucifié, le doux Amour. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CCCLXVin. — A UNE DAME QUI MURMURAIT.