‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 154 sur 160 · A FLORENCE, LE 20 OCTOBRE · texte numérisé non relu

A FLORENCE, LE 20 OCTOBRE

De la lumière nécessaire pour connaître la vérité de Dieu et la vérité des créatures. — Comment nous devons juger noire prochain.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE"

1. Très- chère Sœur et Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir posséder la vraie et parfaite lumière; car sans la lumière nous ne pourrons connaître la vérité de Dieu et la vérité des créatures , et nous tomberons dans de faux et misérables jugements. Pourquoi? Parce que nous serons privés de la lumière. L'àme qui est éclairée et délivrée de la passion sensitive discerne et connaît la vérité , et alors elle juge bien et avec discrétion. 'Quel jugement devons-nous porter de Dieu? quelle vérité devons -nous connaître en lui et dans le prochain? Je vous le dirai. Nous devons connaître cette vérité, qui n'est pas aperçue par les yeux du corps, mais par ceux de Fintelligence à la lumière intérieure de la très -sainte Foi. Nous devons savoir que Dieu nous aime d'un amour ineffable, et que par amour il nous a créés à son image et ressemblance , pour que nous recevions et nous goûtions son suprême et éternel

bonheur. Et qu'est-ce qui nous montre cette vérité? le sang de l'humble Agneau sans tache, répandu avec tant d'amour sur le bois de la très-sainte Croix.

2. Dès que l'âme a vu et connu cette vérité, elle l'aime et la goûte avec amour ; elle juge que tout ce que Dieu donne et permet pour la créature raisonnable, il le permet pour notre bien , pour que nous soyons sanctifiés en lui. Elle juge justement, à la lumière de la discrétion. Si elle est dans la prospérité, elle reconnaît que cette prospérité vient de son Créateur, qui la lui a donnée non à cause de son mérite , mais à cause de son infinie bonté; et cette connaissance fait qu'elle l'aime d'un amour raisonnable , l'aimant pour Dieu , et la possédant comme une chose prêtée, qui n'est pas à elle, puisqu'elle ne lui appartient pas. Nous le voyons; car, quand nous voulons la conserver, elle nous est enlevée ; non-seulement les biens temporels , mais la vie, la santé de l'homme et tout le reste, passent comme le vent, et personne ne peut retenir ces choses qu'autant qu'il plaît à Celui qui les a données. L'âme juge ainsi parce qu'elle est éclairée de la douce vérité. Si elle est éprouvée par la tribulation, elle la reçoit humblement, avec une vraie et parfaite patience, se jugeant digne de la peine, et indigne de la récompense qui suit la peine ; elle pense humblement qu'elle reçoit le châtiment de ses péchés , parce qu'elle sait que le souverain Juge récompense tout bien et punit tout mal; elle est pleine de reconnaissance pour Dieu , qui est si miséricordieux à son égard, puisque ce qui méritait une peine infinie, comme offense du Bien infini , Dieu le punit d'une manière finie dans le temps fini , en nous donnant des peines et des tribulations. Quelle que soit la manière dont elle les donne, ni. 44

Fëternelle Vérité nous les donne ou pour que nous nous corrigions de nos défauts, ou pour que nous arrivions à la perfection ; de quelque manière qu'elle les donne, nous sommes certains qu'elle les donne par amour et non par haine. C'est ce que yoit et connaît l'àme éclairée par la douce Vérité, et elle reçoit tout avec respect ; elle juge justement la volonté de Dieu et sa providence envers elle , parce que sa providence pourvoit à tous nos besoins , et sa volonté ne veut pas autre chose que notre bien.

3. Lorsque l'àme a eu le bonheur de connaître ainsi la vérité dans son Créateur, et qu'elle a jugé de même en bien tous ses desseins secrets, elle applique cette même vérité à juger son prochain, parce que la charité du prochain sort de la charité de Dieu. La règle de ceux qui craignent Dieu est de ne jamais juger personne, si ce n'est en bien , à moins qu'ils ne voient évidemment commettre un péché mortel ; et même alors ils ne jugent pas, mais ils ressentent une sainte compassion devant Dieu, et ils disent : Aujourd'hui c'est lui, demain ce sera moi, si la souveraine bonté de Dieu ne me conserve. Ils abandonnent tout jugement au souverain Juge, qui doit juger les bons et les méchants , et au juge de la terre , qui est établi pour rendre à chacun selon ce qu'il mérite. L'àme se garde bien de juger sur les paroles , les habitudes et les actes extérieurs des créatures, parce qu'elle voit que le Christ béni l'a défendu dans l'Évangile, en disant : « Ne jugez pas sur le visage. » Elle aime dans le prochain la Vérité elle-même, sans songer à ses intérêts; et, avec l'amour pur qu'elle a pour Dieu , elle juge saintement la volonté de Dieu (Jans ses créatures , voyant en elles le bien , et laissant

Dieu juger le mal. Elle ne se scandalise ni des mystères de Dieu , ni de la conduite du prochain ; elle ne diminue pas sa charité , son amour et son respect, envers le Créateur à cause des tribulations qu'il permet , ou envers les créatures à cause des injures et des préjudices qu'elle en reçoit, parce qu'elle a jugé saintement que Dieu le permet , pour éprouver sa charité envers ceux qui lui font injure, ou pour la punir de ses péchés. Elle dit : Seigneur, vous permettez tout ceci justement , car, si je n'ai pas offensé cette créature qui m'outrage, je vous ai bien offensé ; c'est pour mon bien que vous me l'avez envoyé, comme un moyen de me corriger de mes défauts. Je vous dis, très-chère Fille, que cette âme goûte dès cette vie la vie éternelle, parce qu'elle juge tout en Dieu et dans le prochain avec la lumière de la vérité.

4. Je vous invite à vous appliquer tant que tous vivrez à suivre cette règle, afin que vous évitiez le souverain mal, et que vous parveniez à l'éternel et souverain bien, car comme nous jugeons les autres, nous serons jugés nous-mêmes. Ne soyons pas comme ces insensés qui font tout le contraire ! ils veulent juger la volonté des hommes sans indulgence et sans raison; leurs passions les aveuglent et leur font prendre la vérité pour le mensonge , et le mensonge pour la vérité. Oh! combien leur voie est fausse! ils sont aveugles, et ils veulent juger la lumière ! Ils prétendent juger à leur manière les mystères de Dieu , et ce qu'il fait dans ses serviteurs. 0 orgueil de l'homme 1 la créature ne devrait-elle pas rougir d'usurper les fonctions du Créateur, tandis qu'au lieu de juger, elle doit être elle-même jugée. Mais elle ne le voit pas , parce qu'elle est privée de la lumière de la vérité , et elle juge légèrement , elle con-

damne ce qu'elle a entendu dire de son prochain et ce qu'elle n'a pas vu , et elle égare ainsi sa conscience ; elle se scandalise de Dieu et du prochain , elle perd la charité, et tombe dans toute sorte de fautes et d'erreurs. Son goût se gâte , et ne sait plus distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais, et ce qui est mauvais de ce qui est bon . Elle en vient à haïr et à mépriser les mystères de Dieu et les œuvres des créatures; elle se prive du prix du sang de Jésus crucifié, s'éloigne du bien, et tombe dans le mal. Elle méconnaît les bienfaits qu'elle a reçus et qu'elle reçoit, et son ingratitude tarit en elle la source de la piété; elle devient insupportable à elle-même , recherchant et aimant en dehors de Dieu les richesses, les délices et les honneurs du monde. Elle souffre les peines avec impatience, ne les attribuant point à ses péchés, mais bien souvent à celui qui n'en est pas cause. C'est ce qui arrive aujourd'hui dans le monde et surtout dans votre ville. Les grandes tribulations et les révolutions que nous avons et que nous devons éprouver encore à cause de nos fautes et de nos vices (1), nous voulons en charger les autres , comme ces insensés qui jugent mal les intentions les plus saintes , et qui applaudissent au contraire les desseins coupables de ceux qui n'écoutent que leur amourpropre. Cela est causé par la privation de la lumière; mais les pierres retombent sur celui qui les jette.

5. Il ne faut pas faire ainsi, ma très -chère Fille, mais il faut que chacun de nous attribue tout le mal à ses fautes. En le faisant, nous apaiserons la colère de Dieu , nous fuirons le mal et bien des peines , et nous

(1) La république de Florence était alors troublée par des révolutions continuelles.

obtiendrons miséricorde. Je suis certaine que si , vous et les autres, vous êtes affermies dans la lumière, avec cette lumière vous connaîtrez la vérité , et vous vous y conformerez, mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir fondées dans la vraie et parfaite lumière, et je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, de vous appliquer à l'acquérir. Mettez désormais un terme à votre passion , et ne prêtez plus l'oreille à ce que vous ne devez pas entendre; mais, comme une personne qui ne veut pas la damnation de son àme, attachez -vous à la vérité, et ne vous scandalisez plus si facilement. Considérez l'affection de Celui qui vous aime avec tendresse. Je suis persuadée que si vous voulez user de l'intelligence que Dieu vous a donnée , vous pourrez parfaitement comprendre ce que je vous écris pour votre salut. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Fuyez la mort du mensonge et du faux jugement, vous et les autres ; ne dormez plus, et ne comptez pas sur le temps que vous n'avez pas. Doux Jésus, Jésus amour.

Page 1