‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 47 sur 160 · CCXLIV (236). — A RENAUD DE CAPOUE · texte numérisé non relu

CCXLIV (236). — A RENAUD DE CAPOUE

ESPRIT DISTINGUÉ DE NAPLES , QUI ÉTUDIE LES MYSTÈRES DE DIEO ET DE LA SAINTE ECRITURE (1).

De la lumière de la foi, nécessaire pour ne pas se tromper. De ses effets dans l'âme.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et TesclaYe des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la vraie et parfaite lumière , c'est-à-dire la lumière de la très-sainte Foi, car sans cette lumière, nous marcherions dans les ténèbres, et il nous arriverait malheur. Il faut donc avoir la lumière. Voyons ce qui la donne, ce qui l'ôte, ce qui fait que Tàme a en elle cette lumière, et le fruit qu'elle en retire.

2. Si nous considérons bien comment se perd la vue du corps, nous voyons qu'elle se perd par le glaive qui frappe l'œil ou par la pierre, la terre ou l'objet qui le blesse , ou encore par une chaleur déréglée , comme

(1) Ce Renaud de Gapoue était peut-être parent du bienheureux Raymond.

il arrive à ceux qui sont aveuglés par la chaleur et l'éclat d'un bassin, qui dessèche la prunelle (1). On perd ainsi la lumière corporelle. Il en est de même de la vue de l'intelligence qu'aveuglent la chaleur et l'éclat, la chaleur de l'amour- propre et l'éclat de la vaine gloire. Quel glaive la blesse? la haine de la vertu. Et les pierres sont les vices, dont la main du libre arbitre aveugle l'intelligence en rendant T homme infidèle à Dieu, et fidèle au monde. La même main jette la terre dans l'œil ; car aussitôt que l'intelligence s'attache à la terre, la nuit arrive, et l'àme est toujours dans les ténèbres. 11 y a bien des causes qui nous privent de la lumière, mais celles-ci sont les principales.

3. Quel est le moyen de fuir les ténèbres, et d'acquérir la lumière. Je dis que l'homme peut retrouver la lumière de la même manière qu'il l'a perdue, non par le même sentiment, mais par le même acte et avec la même main du libre arbitre, de ce libre arbitre que ni le démon ni les créatures ne peuvent enchaîner , si nous ne le voulons pas, en l'enchaînant par notre volonté propre. Et quel est ce bassin brûlant que nous devons placer devant les yeux de notre inteUigence ? C'est Jésus -Christ, qui, dans le bassin de notre humanité, entretient une grande chaleur, et nous montre le feu et l'abîme de l'ineffable charité de Dieu, avec l'éclat de la nature divine unie et mêlée au feu et à notre nature. Cet objet, ce doux Verbe, Jésus crucifié,

ri) A Constantinople, et au moyen âge, on forçait ceux qui étaient condamnés à perdre la vue, à fixer leur regard sur un bassin de bronze rougi au feu. L'éclat et la chaleur leur paralysait les yeux sans les défigurer. L'empereur Manuel fit subir ce supplice à Henri Dandolo, ambassadeur de Venise à Constantinople.

jette tant de chaleur et de lumière , qu'il dessèche l'humidité de l'amour -propre, dissipe les ténèbres par sa lumière, et l'àme reçoit une lumière surnaturelle répandue dans l'intelligence.

4. Aussitôt que la lumière est dans l'âme, elle commence à éloigner d'elle ce qui ôte la lumière, et elle prend ce qui la donne; puis elle saisit le glaive de la haine du vice et les pierres de l'amour de la vertu pour en frapper sa vue : c'est-à-dire qu'elle fixe ses regards sur les vertus , et qu'elle voit leur excellence , combien elles sont agréables à Dieu , et combien elles lui sont utiles à elle-même. Et aussitôt qu'elle le voit, s'élèvent comme un vent léger la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes et le désir de suivre la doctrine de la vérité. Ce désir est un vent léger qui enlève la terre de l'œil, et le purifie par d'humbles et continuelles prières ; et par ces prières, l'âme attire sur elle la clémence du Saint-Esprit, qui dirige son affection dans un amour bien réglé. Cette affection attire le ciel et la terre, c'est-à-dire le prochain, qu'il faut regarder avec les yeux de la foi pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, et qu'il faut assister dans ses nécessités corporelles autant qu'on le peut. C'est ainsi que le libre arbitre, en changeant d'affection, retrouvera sa lumière.

5. Il y a beaucoup d'autres moyens, mais ce sont là les principaux.. Voyons maintenant ce que fait la lumière de la foi dans l'âme. Elle y fait naître l'amour; elle l'a conçu dans la doctrine de Jésus crucifié , et elle le nourrit dans la charité du prochain. Sans cette charité, son amour périrait, parce que l'amour du Créateur ne peut exister et se conserver sans l'amour de

la créature pour Dieu. Aussi je yous ai dit que la lumière enfante l'amour, car on n'aime une chose qu'autant qu'on la connaît ; et on la connaît autant qu'on la voit, et on la voit aussi parfaitement que la lumière est parfaite. L'amour et la lumière se nourrissent ensemble comme la mère nourrit son enfant sur son sein ; et Tenfant, lorsqu'il a grandi, nourrit sa mère par son travail ; ils se soutiennent mutuellement. De même le fils de la divine charité nourrit la lumière, et donne à l'âme de doux , de tendres et ardents désirs en la présence de Dieu. Elle suit les traces de Jésus crucifié, elle s'entoure d'une humilité véritable, se glorifie des opprobres de Jésus crucifié ; et dans toutes ses peines , elle se réjouit de souffrir corporellement et spirituellement; elle est toujours patiente, quelles que soient les épreuves que Dieu lui envoie. Et qui la fait agir ainsi? la Foi. Car c'est à sa lumière qu'elle connaît dans le sang du Christ que Dieu ne veut pas autre chose que notre sanctification, et qu'il ne nous donne les tribulations, les consolations, les tentations que dans le but de nous voir sanctifiés en lui. Ainsi le fidèle est patient ; il ne peut et ne doit pas se plaindre de son bien.

6- Cet humble fidèle ne cherche pas à pénétrer les secrets mystères de Dieu en lui ou dans les autres , et à comprendre les choses visibles et invisibles ; mais il cherche seulement à se connaître lui-même, à comprendre, à voir en tout l'éternelle volonté de Dieu, goûtant intérieurement l'ardeur de sa charité. Il ne veut pas s'élever comme le superbe ou le présomptueux, qui , avant de se connaître et de vouloir entrer dans la vallée de l'humilité, prétend examiner la conduite de Dieu, disant et pensant : Pourquoi Dieu agit-il ainsi?

Pourquoi ne pas plutôt agir de telle manière ? Pourquoi m'a-t-il donné ce qu'il ne donne pas à un autre? Ce présomptueux voudrait faire des lois à Dieu, tandis qu'il devrait connaître et admirer dans tout ce qu'il voit sa grandeur et sa bonté, comme le fait l'humble fidèle, qui sait voir en toute chose sa grandeur , sa puissance et sa bonté infinies.

7. Il y en a beaucoup qui, sans humilité et sans application à connaître leurs défauts, subtiUseront et voudront , avec l'œil obscurci de leur intelligence , comprendre la sainte Écriture et pénétrer sa profondeur; ils voudront l'exposer et la comprendre à leur manière ; ils étudieront l'Apocalypse, non pas avec humilité et avec la lumière de la Foi , mais avec orgueil et en s'égarant dans des difficultés dont ils ne peuvent sortir. Ils tirent ainsi de la vie la mort, et de la lumière les ténèbres. L'àme qui devait être pleine de Dieu est remplie de fantômes , et le fruit qu'elle acquiert n'est que confusion et ténèbres. Cela lui arrive parce qu'au lieu de descendre elle a voulu monter. Quelle honte pour nous de ne pas encore nous connaître nous-mêmes! Je n'observe pas les lois qui me sont imposées, et je veux en donner à Dieu , et connaître tous ses secrets ! Si nous voulons voir les étoiles de ses mystères, descendons dans l'abîme d'une humilité profonde : ainsi fait le fidèle qui se jette à terre pour reconnaître sa bassesse ; et alors Dieu l'élève. Il ne va pas chercher comment les choses peuvent être , parce que la sainte Foi lui fait voir clairement que c'est le démon ou la passion qui lui inspirent ses doutes. Il se regarde dans le miroir de la prière continuelle , en se regardant sans cesse dans la vérité ; et la vérité lui inspire un saint et vrai désir qui lui fait offrir

l'encens d'une humble prière. Cette Foi rend le cœur sincère , et Ijji fait confesser ses fautes simplement ; il ne les cache pas par honte ni par crainte de la peine, mais il les confesse par haine de la faute et pour se purifier de toute souillure ; il n'est arrêté ni par peur des reproches, ni par aucune autre considération. Voilà ce que fait la Foi.

8. Voyons maintenant quel fruit elle nous donne. En ce monde elle nous donne la plénitude de la grâce , et dans l'autre la vie éternelle. Et comment Dieu nous en fait -il jouir? par l'espérance. Par quelle vertu .^^ parla vertu du sang de l'humble Agneau. C'est cette humble espérance qui n'espère pas en sa propre vertu , et ne désespère pour aucune des fautes où l'âme est tombée ; mais elle espère dans le Sang , et chasse le désespoir, en jugeant la miséricorde de Dieu, quelle trouve dans le Sang , plus grande que sa misère.

9. 0 Espérance ! douce sœur de la Foi, tu es celle qui , avec les clefs du Sang , ouvre la vie éternelle ; tu gardes la cité de l'âme contre l'ennemi de la confusion ; tu ne ralentis point tes pas lorsque le démon , par le poids des fautes commises, veut troubler l'âme et la porter au désespoir ; mais tu persévères généreusement dans la vertu , en mettant dans la balance le prix du Sang ; tu places la couronne de la victoire sur la tète de la persévérance , parce que tu espères l'avoir par la vertu du Sang. Tu es celle qui enchaînes le démon de la confusion dans les liens d'une foi vive ; tu réponds à toutes les perfidies dont il use contre l'âme pour la tenir dans les ténèbres et l'agitation.

10. 11 arrive que quelquefois fâme aura confessé sincèrement sa faute, qu'elle n'en aura rien caché

volontairement : le démon, cependant, pour embarrasser l'esprit et empêcher l'àme de recevoir avec amour le fruit de la confession , voudra lui faire croire qu'elle ne s'est pas bien confessée de ses fautes. Il lui dira : Tu n'as pas dit toutes tes fautes , et celles que tu as dites , tu ne les as pas expliquées comme tu le devais. Il jette ainsi dans l'àme des pensées qui la font souffrir. Si l'âme alors n'écoute pas la prudence et l'espérance , elle reste dans la tiédeur, la crainte , le trouble et les ténèbres ; elle entrave ses saints désirs et se condamne à la confusion ; elle se prive de toute joie , et devient insupportable à elle-même.

11. Quel est le moyen d'empêcher qu'elle ne tombe alors dans le désespoir ? Jl n'y en a pas d'autre que d'examiner sa conscience à la lumière de la Foi , et de voir si c'est volontairement et par malice qu'elle ne s'est pas purifiée du poison du péché par la confession. Qu'elle se confesse avec humilité d'avoir dit ses fautes imparfaitement, de ne pas les avoir accusées autant qu'elle le pouvait ; mais que cette confession soit appuyée par l'espérance du sang de Jésus- Christ, dont le mérite peut suppléer à ce qui lui manque. Un autre moyen est de regarder à la lumière combien Dieu l'aime d'un amour ineffable. Cet amour ne méprise pas le témoignage d'une bonne conscience, et il ne souffrirait pas qu'il restât dans l'àme quelque chose qui lui déplût. Avec cette foi, cet amour, cette espérance, elle s'abîme dans la miséricorde de Dieu, se méfiant d'elle-même, et se confessant avec une grande simplicité de cœur ; mais qu'elle ne se tourmente pas davantage , qu'elle ne pense plus à elle , pour penser à la miséricorde que Dieu a montrée et montre toujours à son égard. Et si le combat et les

tentations reviennent toujours , qu elle méprise la peine qu'elle en éprouve, et qu'elle y trouve seulement un moyen de s'humilier, de se connaître et de pratiquer la vraie et parfaite espérance , pensant qu'en souffrant et en suivant le chemin de la Croix elle sera plus agréable à Dieu que par tout autre moyen, et qu'elle recevra plus abondamment le fruit du précieux Sang. C'est là , très- cher Frère, le remède que Dieu vous donne contre votre faiblesse. Ainsi, nous avons vu ce qui ôte la lumière et ce qui la rend ; nous avons vu ce que fait la Foi, comment elle abat l'orgueil et détruit la présomption, et le fruit que porte la Foi, c'est-à-dire l'espérance.

12. Puisque nous l'avons vue, d'une manière bien imparfaite sans doute, je vous en supplie et je vous en conjure par l'amour de Jésus -Christ, suivons cette lumière glorieuse, pour traverser les orages de cette vie avec une ferme espérance et une vraie connaissance de nousmêmes ; foulons aux pieds notre volonté et nos opinions avec une humilité sincère ; cherchons à nous revêtir des vraies et solides vertus par la doctrine de Jésus crucifié. Je suis persuadée que si vous avez en vous la lumière de la Foi , vous le ferez, mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désire voir en vous cette douce lumière , et je vous prie de vous appliquer à l'acquérir. Pensez que Dieu est plus disposé à pardonner que vous ne l'êtes à pécher. Espérez , et soyez fidèle au sang, à la sainte Église et au Souverain Pontife Urbain VI. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.

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