‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 81 sur 160 · CCLXX\7I (268). — A MATTHIEU DE THOMUCIO · texte numérisé non relu

CCLXX\7I (268). — A MATTHIEU DE THOMUCIO

d'orviete.

Nous devons bâlir solidement sur la Pierre vive, qui est le Christ.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-cher Frère et Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une pierre ferme et non pas une feuille qui vole à tous les vents. Car l'âme qui n'est pas fondée sur la Pierre vive, sur le Christ, le doux Jésus, en plaçant son amour et ses désirs en Dieu , et non pas dans les choses passagères du monde qui disparaissent comme le vent , cette âme se meurt , parce qu'elle est privée de la grâce divine ; et c'est cette grâce qui conserve l'âme , et lui donne la vie et la lumière parfaite en éloignant d'elle les ténèbres, et en l'affermissant dans la vraie patience et la sainte crainte de Dieu par l'humilité parfaite et la charité fraternelle à l'égard du prochain. Elle ne s'abandonne pas par l'impatience au vent de la tribulation , et elle ne se laisse pas agiter par le vent de la consolation en jouissant

dune manière déréglée; elle ne s'enfle pas d'orgueil au vent de la richesse et à la fumée des honneurs du monde.

2 II en est ainsi parce qu'elle est ferme , et que son fondement est Jésus crucifié Aussi lorsque soufflent les trois vents dangereux d'où vient tout le mal , elle ne s'en inquiète pas. Le démon souffle de sa bouche le vent des pensées tumultueuses et des combats. Tantôt ce sont les combats de la vanité , qui rend le cœur inconstant et léger, et cette vanité augmente l'ambition et le désir des honneurs du monde ; tantôt ce sont des apparences de vertu , et ce vent est le plus dangereux et le plus difficile à connaître; il n'y a que l'humble qui le connaît, et ne se laisse pas tromper. C'est par l'apparence de la vertu que le démon cherche à séduire l'âme ignorante qui n'est pas humble, et qui ne se connaît pas elle-même. Supposons qu'elle commence à désirer Dieu et à donner quelques signes de vertu, mais parce qu'elle est encore imparfaite, et qu'elle ne se connaît pas assez, elle examine les actions du prochain temporellement et spirituellement, c'est- à dire dans les choses temporelles et spirituelles. Alors le démon lui souffle le vent des faux jugements; elle juge son prochain, les serviteurs de Dieu et ceux du monde injustement, et elle ne s'en aperçoit pas. Elle veut ainsi ôter à Dieu sa puissance de juge, car lui seul doit juger.

3. Pourquoi ne s'en aperçoit- elle pas ? Parce que le démon a caché son jugement sous le manteau de la vertu. Elle croit bien faire, et il lui semble quelquefois être agréable à Dieu ; mais elle s'abuse à cause de l'orgueil qui est en elle. Si elle était véritablement humble et si elle se connaissait mieux elle-même, elle aurait

honte de tomber dans de pareils jugements , parce qu'elle verrait qu'elle veut donner des lois à Dieu , quand elle se scandalise de ses serviteurs , et qu'elle veut conduire les créatures à sa manière, et non comme Dieu les appelle. Celui au contraire qui sera fondé sur la Pierre vive, sur le Christ, résistera à ces mouvements et n'y consentira pas ; mais il s'appliquera avec une humilité sincère à se réjouir et à rendre grâces à Dieu des actions et de la conduite de ses serviteurs. Il aura compassion des imparfaits, et il priera la Bonté divine de jeter un regard de miséricorde sur eux pour les retirer du péché et les conduire à la vertu. Il tire ainsi de l'épine la rose, et il a toujours l'esprit libre; il ne s'égare pas, et ne remplit pas sa mémoire de fantaisies spirituelles et temporelles, comme le font les fous, les insensés, les présomptueux , qui ne se connaissent pas eux-mêmes et qui veulent juger les actions des autres, sous prétexte de bien ; ils se laissent aller à ce vent coupable , qui est si dangereux. 0 bouche maudite! comme tu as empoisonné le monde, et corrompu ceux qui sont dans le siècle et ceux qui sont hors du siècle. Celui qui juge intérieurement répand ensuite l'infection du murmure ; il est dans le trouble, et son esprit est vide de Dieu et du prochain. Il faut donc éviter ce vent avec une vraie et sainte sollicitude.

4. L'autre vent dangereux est le monde, qui nous tente par l'amour déréglé de nous- même, et nous offre ses plaisirs et ses consolations , cachant aux yeux de l'intelligence ses ténèbres, sa misère, son peu de durée sous l'apparence de la beauté et de la joie. Il trompe en promettant une vie longue, tandis qu'elle est courte , et en faisant croire que tous ses plaisirs, ses jouissances,

ses richesses sont durables, tandis qu'ils changent à chaque instant. Tout nous est prêté pour notre usage, pour nos besoins ; mais il faut que ces choses quittent l'homme, ou que l'homme les quitte. Elles nous quittent quand nous les perdons , et qu'elles nous sont enlevées par quelqu'un ou par quelque accident ; elles s'usent, et disparaissent. Nous les quittons aussi lorsque la Vérité suprême nous appelle en séparant l'àme et le corps. Avec le corps on abandonne le monde et ses délices ; et dans cette séparation, personne ne peut conserver ses richesses et ses honneurs. L'àme est bien faible et bien aveugle, si elle n'écarte pas de l'œil de son inteUigence la poussière du monde , si elle en fait au contraire l'objet de ses désirs. Elle vole alors comme la feuille de l'arbre au gré du vent , de l'amour déréglé de soi - même et du monde ; et de cette bouche maudite sort l'envie contre le prochain et l'estime de soi-même; elle murmure, et bien souvent elle tombe dans la haine et la vengeance. Souvent aussi elle s'approprie les biens des autres. Pour le faire, elle emploiera les serments, les parjures, les faux témoignages ; et le mal deviendra si grand , qu'elle désirera la mort de son prochain. Ceux qu'elle doit aimer comme elle-même, elle les déchire et les ruine. Elle n'a aucune force ; et la bonne œuvre qu'elle entreprend, elle la conduit rarement à fin. Celui qui agit de la sorte bâtit sur le sable , où tout ce qu'on élève est bientôt renversé. 11 est privé de la vie de la grâce, et il a perdu la lumière de la raison; il vit comme la brute, et non comme une créature raisonnable.

5. Il est donc absolument nécessaire de bâtir sur la Pierre vive. Ceux qui ont ainsi fixé là le regard de leur intellijîence et les saints désirs de leur cœur

ne peuvent être renversés , et ne se laissent pas ébranler par ce vent mauvais. Ils résistent, et se défendent en méprisant le monde, ses vanités, ses jouissances; ils abattent l'orgueil par une humilité profonde et par l'amour de la pauvreté volontaire. Celui qui possède la richesse et les grandeurs les conserve, mais il ne les possède pas avec un amour déréglé, en dehors de la volonté de Dieu ; il les garde avec une tendre et sainte crainte, se considérant comme l'économe du Christ. Il secourt les pauvres, nourrit les serviteurs de Dieu, et les vénère en pensant qu'ils offrent sans cesse en la présence de Dieu des prières, d'ardents désirs, des sueurs, des larmes pour le salut de toute créature. Ceuxlà sont heureux en tout temps et en toute position, parce qu'ils sont exempts des chagrins que cause la volonté déréglée, qui a pour fondement l'amour-propre. Puisqu'il est si avantageux de prendre pour fondement la Pierre vive, hàtons-nous de profiter du temps, car nous ne sommes pas sûrs de l'avoir.

6. Le troisième vent est la chair, qui répand une infection telle, que non -seulement elle déplaît à Dieu, mais qu'elle répugne au démon même ; elle abrutit l'homme, et le rend semblable à l'animal. Il fait comme le pourceau , qui se roule dans la fange ; il se roule dans la fange de l'impureté, et s'avilit dans quelque état qu'il se trouve. S'il est lié à l'état du mariage, il le corrompt par un amour déréglé ; il devrait user de ce sacrement avec la crainte de Dieu , et il le souille par ses désordres et ses excès. Le malheureux ne considère pas à quelle dignité a été élevée notre humanité par Tunion que Dieu a contractée avec notre misérable chair; s'il ouvrait l'œil de l'intelligence pour la regarder, il aimerait mieux

mourir que de s'abandonner à une telle misère. Et savezvous quelle corruption répand cette bouche, qui empoisonne tous ceux qui l'approchent? Le cœur devient soupçonneux, la langue murmure et blasphème. Il juge les autres d'après lui-même, comme le malade dont l'estomac dérangé trouve mauvais tous les aliments, surtout ceux que le médecin lui a ordonnés; et lorsqu'il les voit prendre par ceux qui se portent bien , il le souffre avec peine , et ne comprend pas qu'ils n'y trouvent pas le même goût que lui-même.

7. Les insensés qui s'abandonnent aux jouissances de la chair ont le goût si dépravé, qu'ils ne se scandalisent pas de ceux qui vivent dans les mêmes défauts , mais de ceux qui sont sains, et de leur propre nourriture, c'est-à-dire de la femme que Dieu leur a donnée pour condescendre à leur faiblesse. Cette nourriture leur fait mal, parce qu'ils la prennent d'une manière déréglée, parce qu'ils sont soupçonneux et jaloux, jugeant mauvaise une chose bonne , et ayant de la haine et du mépris où ils devraient avoir de l'amour. Celui-là voit mal, parce que son œil est malade; s'il était sain, il n'en serait pas ainsi. Que de malheurs et de ruines cause ce vent maudit ! Lorsqu'il a péché par la langue et mal jugé sa femme, il tombe dans une autre faute. Si, par l'inspiration divine, il a conçu d'embrasser un état plus parfait, le ver rongeur du soupçon qui est entré en lui détruit le parfum de la vertu , et il retourne à ses premières faiblesses. Ce qui lui plaisait d'abord lui déplaît; il n'est ni constant ni persévérant dans la vertu; il tourne la tête en arrière, et il ne s'examine pas lui-même pour connaître ses défauts et ses infirmités. Et tout cela lui arrive parce qu'il n'a pas pris

pour fondement la Pierre vive, et qu'il est assailli et attaqué par le vent contraire.

8. Il ne faut donc pas qu'il s'appuie sur cette chair corrompue, mais bien sur la Pierre vive, qui est le Christ. Alors le vent aura beau s'élever , il ne pourra lui nuire ; mais il lui résistera par la vertu de continence et de la pureté , en réglant sa volonté déréglée selon les lois de la raison et de la sainte crainte de Dieu. Il se dira à lui-même : « N'as- tu pas honte , mon âme , de vouloir souiller ton visage et corrompre ton corps par la débauche? N'es-tu pas faite à l'image et ressemblance de Dieu? Et toi, chair, n'es-tu pas ennoblie par l'union de la nature divine faite en toi avec la nature humaine , qui est élevée au-dessus du chœur des anges? » Alors il sentira le parfum de la pureté et le désir de se corriger au moyen des veilles et des prières , par la haine et le mépris de ce vice; il se servira des instruments de pénitence pour châtier son corps lorsqu'il voudra se révolter contre l'esprit, mais il emploiera surtout les veilles , les humbles prières et la parfaite connaissance de lui-même. Qu'il ne s'arrête jamais à discuter les pensées qui l'agitent et les mouvements qui peuvent le troubler; mais qu'il recoure sur-le-champ aux remèdes qui peuvent les chasser, et qu'il les emploie comme l'eau, pour éteindre le feu de la sensualité. Qu'il ne craigne rien ; mais qu'il prenne généreusement l'étendard de la très -sainte Croix, et qu'il s'appuie sur elle. Ceux qui s'avancent ainsi prennent pour fondement la Pierre vive, et persévèrent jusqu'à la mort, parce qu'ils voient bien que ce n'est pas en commençant, mais en persévérant qu'on obtient la couronne.

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