FILS DE JACQUES ATTACUSI THOLOMEI, DE SIENNE
De la bassesse de ceux qui servent le monde, et de la dignité de ceux qui servent Dieu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher et très -aimé Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir l'ami et le serviteur de Jésus crucifié; car nous ne pouvons autrement plaire à Dieu , et nous sommes obligés de le faire par reconnaissance. Toute créature raisonnable est obligée de l'aimer, car nous n'avons reçu de Dieu que des services , des grâces , des bienfaits ; il nous a aimés sans être aimé de nous ; nous n'étions pas , et il nous a créés à son image et ressemblance ; nous avions perdu la grâce par la désobéissance d'Adam, et il nous a donné le Verbe son Fils unique par amour seulement; car, au lieu de l'avoir servi , nous l'avions offensé par le péché ; nous étions en guerre avec Dieu , et ce Dieu offensé nous a donné le Verbe son Fils pour être notre rançon , notre médiateur, pour apaiser cette grande guerre avec le
précieux sang de l'Agneau. Son obéissance a détruit la désobéissance d'Adam. Et comme par la désobéissance nous avons contracté le péché, par l'obéissance du Fils de Dieu nous avons contracté la grâce ; et la grâce que nous recevons par le mo}'en du Verbe est infinie ; car toutes les fois que l'homme pèche , et recourt au sang de Jésus-Christ avec douleur et regret de sa faute, il reçoit miséricorde par ce sang, qui nous est appliqué dans le sacrement de pénitence ; puisqu'en vomissant les souillures de nos iniquités, c'est-à-dire en nous confessant fidèlement et sincèrement à un prêtre, il nous donne par l'absolution le sang de Jésus- Christ ; et ce sang lave la lèpre des péchés et des défauts qui sont en nous. Cette grâce. Dieu nous la fait par amour et sans y être obligé. Nous sommes donc tenus de l'aimer; nous devons l'aimer, si nous voulons éviter l'éternelle damnation.
2. Mais remarquez une chose : ceux qui agissent contre le Sang , ou qui s'unissent à ceux qui le persécutent , en poursuivant de leurs injures , de leurs mépris et de leurs outrages l'Épouse de Jésus-Christ, ceux-là, s'ils ne se convertissent pas , ne participeront jamais au fruit du Sang ; ils auront beau s'excuser sur les défauts de ceux qui distribuent le Sang , et dire : Nous poursuivons seulement les fautes des mauvais pasteurs , comme le disent tant de faux chrétiens qui semblent vouloir plaire à Dieu en persécutant son Église, cette excuse ne leur servira de rien. Admettons que ces ministres soient des démons incarnés remplis de misères, nous ne devons pas nous faire les justiciers et les bourreaux du Christ. Ce sont les oints du Seigneur, qui veut se réserver le droit d'en faire justice par lui ou par ceux qu'il en
a chargés. Aucun pouvoir temporel , aucune loi civile ne peut empêcher celui qui l'usurpe d'encourir la mort de son âme. Dieu ne le veut pas, et celui qui le fait ne montre pas son amour pour le Créateur, mais sa haine. 11 est bien ignorant et bien misérable , celui qui se voit tant aimé, et qui n'aime pas; et la patience de Dieu est bien grande, pour supporter une telle iniquité. N'oublions donc pas de servir et d'aimer notre Créateur, car nous sommes tenus de l'aimer ; et ce n'est pas une honte de le servir, car, servir Dieu , ce n'est pas être esclave , c'est régner; plus on le sert, plus on se soumet à lui, plus on est libre , plus on est maître de soi-même ; on n'est pas sous la dépendance du néant, c'est-à-dire du péché , et il ne peut pas arriver de plus grand malheur à l'homme que de se faire le serviteur et l'esclave du péché ; car il perd l'être de la grâce , il sert le néant et devient un néant.
3. Qu'il est donc malheureux, l'homme assez insensé, assez privé de toute lumière pour s'avilir au point d'abandonner son Créateur et de servir le démon , le monde, ses délices qui passent, et sa propre sensualité ! Il ne sert plus cette Bonté infinie qui l'aime d'un amour ineffable , ce doux et glorieux Maître qui Ta racheté , non pas avec de l'or et de l'argent , mais avec le précieux sang de son Fils unique. Personne ne peut se refuser à lui ; car nous sommes vendus, et nous ne pouvons plus nous vendre au démon ni aux créatures, en les servant hors de Dieu. Nous sommes bien obligés de servir notre prochain , mais jamais en ce qui est contraire à la volonté de Dieu. Oh ! combien est glorieuse cette puissance que l'âme acquiert en servant son Créateur ! Elle règne sur le monde entier, dont elle méprise les lois et
les usages; elle règne sur elle-même, et ne se laisse jamais commander par la colère, par l'impureté, par aucun vice; mais elle les domine tous par l'amour de la vertu.
4. Il y en a beaucoup qui possèdent des villes et des châteaux, et ne se possèdent pas eux-mêmes ; mais toute puissance sans celle-là est misérable et dure peu; on l'exerce mal, sans consulter la raison et la justice, en n'écoutant que la sensualité, l'amour de soi-même et les caprices des autres. Ce n'est pas alors la justice, mais l'injustice; car la justice ne veut pas être corrompue par l'amour -propre, par les présents, l'argent et les flatteries des hommes , et celui qui l'aime voudra plutôt mourir que d'offenser Dieu en cela ou en autre chose ; c'est un serviteur fidèle, et il est maître de lui-même en gouvernant la sensualité et le libre arbitre par la raison. Puisque aimer et servir Dieu est si noble , si nécessaire à notre salut , et que le contraire entraîne tant de danger et de misère, je le veux et je vous en conjure, très-cher Frère, servez Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme. Ne comptez pas sur le temps, vous n'êtes pas sûr de l'avoir, car nous sommes tous condamnés à mort , et nous ne savons pas quand ; nous ne devons pas perdre le temps présent à cause de celui qui est incertain.
5. Et parce que nous avons dit que nous sommes obligés d'aimer Dieu, j'ajoute que celui qui aime doit être utile à celui qu'il aime, et le servir. Mais je vois que nous ne pouvons être utiles à Dieu. Quel profit lui cause notre bien? quel tort lui fait notre mal? Que devons -nous donc faire? Nous devons rendre gloire
• et louange à son nom , orner notre vie de vertus , et nous
fatiguer pour le prochain ; nous devons travailler à lui être utile , le servir en toutes les choses qui sont selon Dieu, et supporter ses défauts avec une charité bien entendue et non pas déréglée. L'amour déréglé fait quelquefois commettre des fautes pour sauver le prochain, ou pour lui plaire; il ne doit pas en être ainsi, car l'amour bien réglé en Dieu ne veut jamais sacrifier son âme , même pour sauver le monde entier. S'il était possible, en commettant un péché, d'assurer la vie éternelle à toutes les créatures raisonnables, il ne faudrait pas le faire ; mais on doit sacrifier la vie du corps pour l'âme de son prochain, et sa fortune pour sauver son corps. C'est ainsi , c'est par le moyen du prochain que nous devons aimer Dieu , et que nous montrerons que nous l'aimons.
6. Vous savez bien ce que le Christ disait à saint Pierre : « Pierre, m'aimes -tu. » Et Pierre répondait qu'il savait bien qu'il l'aimait. Et, après trois fois, le Sauveur ajouta : « Si tu m'aimes, pais mes brebis (1). >» Il semblait lui dire : « C'est à cela que je verrai si tu m'aimes ; tu ne peux m'être utile , mais tu peux secourir ton prochain, le nourrir et lui donner à la sueur de ton front la sainte et vraie doctrine. Nous devons donc aussi le secourir selon nos aptitudes, les uns par l'enseignement, les autres par la prière, d'autres par leur fortune ; et celui qui n'en a pas peut le faire par ses amis, afin que nous exercions tous la charité, et que nous nous servions des moyens que Dieu nous a donnés. C'est ce que je vous demande par grâce et par miséricorde. Je vous redis la parole du Christ : « Pierre,
(1) s. Jean, xxi, 17.
aimes-tu ton Créateur, et m'aimes-tu? il faut alors me servir dans ton prochain , qui a besoin et qui souffre. » Il faut le faire de tout notre pouvoir, en cherchant toujours l'honneur de Dieu, et sans jamais l'offenser.
7. J'ai appris que Louis des Vignes de Capoue , frère de Frère Raymond , a été pris par les gens du Préfet lorsqu'il était avec les troupes de la Reine (1). On l'a taxé à quatre mille florins , et il est dans l'impossibilité de les donner, car il est pauvre. Je vous prie donc et je vous conjure, au nom de l'ineffable charité que Dieu nous a montrée en répandant pour toute créature le sang de son Fiîs, de vous employer autant que vous le pourrez auprès du Préfet , afin que , par amour pour Jésus crucifié , il fasse grâce et miséricorde à son prisonnier, et ne lui demande pas ce qu'il ne peut donner. Dites -lui que c'est une aumône qui lui obtiendra de Dieu le temps de corriger sa vie, et d'arriver à la vertu , à la paix, au repos de l'âme et du corps, et surtout au respect et à l'obéissance de la sainte Église comme un bon serviteur et un fidèle chrétien. Et après cela il jouira de la vie éternelle, où la vie est sans mort, la lumière sans ténèbres, le rassasiement sans dégoût, et la faim sans peine. Et moi, je m'engage envers lui et envers vous , tant que je vivrai , à offrir sans cesse des prières , des larmes , des désirs pour votre salut , autant que Dieu m'en fera la grâce. Je n'ai pas d'autre chose à vous donner. Faites cela pour lui et pour moi , par amour de Jésus crucifié ; vous montrerez ainsi les
(1) Louis des Vignes était au service de la reine de Naples, et combattait pour l'Église ; il faisait partie d'une troupe qui allait attaquer Viterbe, et qui fut battue par le préfet de Rome François de Vico, en guerre avec Grégoire XL
sentiments que vous avez pour lui, pour moi, pour le Frère Raymond , qui est le père de mon àme. Saluez de ma part le Préfet, et dites -lui de suivre les traces de Jésus crucifié. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.
CCXGIII (285). — A GABRIEL DE DAYINO