‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 98 sur 160 · A ROME, LE 23 OCTOBRE · texte numérisé non relu

A ROME, LE 23 OCTOBRE

Le corps de Jésus -Christ est le livre où nous pouvons tout apprendre.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclaYe des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondé sur la Pierre vive , sur le Christ, le doux Jésus; car autrement l'édifice ne serait pas solide , et le moindre vent contraire le renverserait. Mais l'àme qui est fondée sur cette douce Pierre vive, c'est-à-dire qui suit la doctrine de Jésus crucifié, ne périt jamais. Quelle est cette doctrine qu'enseigne le doux et tendre Verhe , qui est appelé la Pierre vive ? où nous l'enseigne-t-il? Ce n'est pas au milieu des délices et des plaisirs du monde , mais sur la table de la trèssainte Croix. Elle nous enseigne à aimer Dieu en vérité, en détestant le vice et la sensualité, cause du vice, et en aimant la vertu et Dieu, cause de toute vertu. Elle nous enseigne à obéir aux commandements de la loi, elle nous fait aimer les conseils , et nous donne le désir de les acquérir sur la table de la très -sainte Croix , ou

Tànie se revêt de la charité de Dieu et du prochain. Mais considérez qu'on ne peut apprendre sans la lumière et sans le livre.

2. Nous avons besoin que l'œil de l'intelligence soit éclairé de la lumière de la très-sainte Foi , et que le livre soit écrit. C'est par l'Écriture que nous apprenons la doctrine. Si nous regardons bien , très-cher Frère , nous verrons que Dieu nous a donné l'œil de l'intelligence, et intérieurement la lumière de la Foi , qui ne peut nous être enlevée ni par le démon ni par les créatures, si nous ne la perdons nous mêmes par Tamour-propre. Jl nous a donné le livre écrit, le Verbe le Fils de Dieu; il a été écrit sur le bois de la Croix, non pas avec de rencre , mais avec du sang ; et les initiales sont les trèsdouces et très -sacrées plaies du Christ. Et quel est l'ignorant et l'esprit grossier qui ne saura pas lire ce livre? personne, excepté ceux qui s'aiment eux-mêmes, et cela non pas par défaut de science , mais par défaut de volonté. Ce qui est écrit à ^es pieds percés nous invite à fixer en lui notre affection, en nous dépouillant de toute volonté déréglée, et en ne cherchant et ne voulant que Jésus crucifié.

3. Celui qui voudra aller au Père par le moven de la Parole incarnée écrite sur ce livre , doit désirer souffrir sans l'avoir mérité, souffrir les peines du corps et de l'esprit , les tentations nombreuses que Dieu permet , les attaques du démon et des créatures ; il doit tout supporter pour la gloire et l'honneur de son nom ; et en suivant cette voie il accomplira en lui cette parole de notre doux Sauveur, qui disait : « Personne ne peut aller au Père , si ce n'est par moi (1). » 11 est la voie et la vérité, et

(Ij s. Jean, XIV, 6.

celui qui va par lui mai che dans la lumière et ne s'égare pas dans les ténèbres. De cette manière il perce les pieds de son affection , et en suivant la voie de la vérité il arrive au côté de Jésus crucifié , où il trouve la vie de la grâce. Il a dépouillé l'amour du vieil homme par la sainte haine du vice et de la passion sensitive ; et cette haine , il l'a trouvée dans le livre divin, car Notre -Seigneur a tant haï le péché , qu'il a voulu le punir sur son corps. Il trouve aussi l'amour sincère des vraies et solides vertus dans son cœur ouvert , car cette blessure nous a montré cet ardent amour ; elle nous a fait un bain de son sang , et ce sang était mêlé au feu de la divine charité, puisqu'il a été répandu par amour; c'est par amour pour l'honneur de son Père et pour notre salut que le Christ a couru avec transport à la mort honteuse de la Croix , afin d'accomplir les ordres de son Père.

4. Vous voyez donc bien la doctrine qu'il nous enseigne sur la table de la Croix : il nous apprend à être humble et doux de cœur. Avec cette humilité et cette douceur nous observerons les doux commandements de Dieu, et nous leur obéirons. Où les avons-nous trouvés? dans ce livre. Avec quelle lumière? avec la lumière de la très-sainte Foi. Et en ayant ainsi faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes , nous recevrons en nous la vie de la grâce. Peu à peu nous lirons sur la tête couronnée d'épines de Jésus crucifié, et sur sa bouche; nous couronnerons d'épines notre volonté, qui est ellemême une épine qui déchire et tourmente l'âme lorsqu'elle est en dehors de la douce volonté de Dieu. Cette douce tète couronnée d'épines de Jésus crucifié nous fait perdre cette douloureuse épine , et alors nous trouvons la paix dans sa bouche abreuvée du fiel et du vinaigre

de nos iniquités. Nos iniquités ont été un fiel amer et un vinaigre qui nous ont ôté la force de la grâce ; mais notre àine, en devenant semblable à Notre -Seigneur et en se revêtant de la douce volonté de Dieu, goûte la paix qu'il nous a acquise au prix de tant d'amertume, en pacifiant Dieu avec l'homme, qui était depuis longtemps son ennemi. Car, comme le dit le glorieux saint Paul, « le Christ béni est notre paix , il s'est fait le médiateur entre Dieu et l'homme (1). » Le doux apôtre nous exhorte à nous réconcilier et à faire notre paix avec lui, puisqu'il est venu pour être notre médiateur.

5. En suivant cette voie douce et droite, nous recevrons le fruit de cette paix en cette vie , nous mangerons les miettes de la grâce, et dans la vie éternelle nous jouirons de la nourriture abondante et parfaite qui rassasie parfaitement, sans laisser rien à désirer. C'est ce que veut nous apprendre le glorieux docteur saint Augustin lorsqu'il dit que le rassasiement y est sans dégoût, et la faim sans peine. La peine est bien loin de la faim , et le dégoût du rassasiement ; car dès que l'âme a goûté la paix , et qu'elle est arrivée à ce bonheur, elle a lu et elle lit sans cesse dans les mains clouées du Fils de Dieu le moyen de faire toutes ses œuvres spirituelles et mentales suivant la volonté de Dieu , en les faisant toutes pour la gloire de son nom. Si elle fait une œuvre spirituelle, elle s'applique à la faire selon la charité divine ; son cœur y est toujours uni par tous les exercices qu'on peut employer pour arriver à la vertu , autant que Dieu le permet et qu'elle le peut. Elle fait tout avec la sainte crainte de Dieu et en s'attachant à la Croix.

(l) I Ép. aux Tim., n, 5. — II Ép. aux Cor,, v, 18.

Le vrai serviteur de Dieu ne voudrait pas vivre sans souffrir. 11 veut prendre sa croix et suivre le Christ avec vérité, constance, patience et persévérance jusqu'à la mort, parce qu'il a pris pour fondement la Pierre vive , et qu'il a appris la doctrine dans le livre divin dont nous avons parlé, au moyen de la lumière de la très-sainte Foi. Les peines ne l'empêchent pas de persévérer dans la vertu ; elles sont au contraire sa joie , à l'exemple de l'humble Agneau, qui n'a pas craint la souffrance et la mort pour nous sauver et pour obéir à son Père ; il n'a pas été arrêté par notre ingratitude et par les Juifs, qui lui disaient : Descends de la Croix, et nous croirons en toi. C'est de Jésus crucifié qu'il apprend la persévérance ; mais s'il n'avait pas pour fondement cette Pierre vive, il tournerait la tête en arrière; il craindrait son ombre , et succomberait en toute occasion.

6. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir fondé sur la Pierre vive, sur le Christ le doux Jésus ; je vous conjure de le faire ; et je suis persuadée que si vous lisez dans ce doux livre , le livre qui vous trouble ne vous fera aucun mal. Si ce livre s'écarte de la vérité et de la doctrine des saints approuvés par la sainte Église, laissez-le, ou faites- le corriger, et ne vous en servez plus. Contentez -vous de ceux que vous savez être certainement conformes à la yérité. Si votre conscience est inquiète , et si le démon vous dit , pour vous troubler : Vois combien de temps tu as été dans l'erreur ; tu crois avoir servi Dieu , et tu as servi le démon , tu lui as été agréable; vous ne devez pas l'écouter, mais vous devez voir à la lumière que Dieu regarde seulement la bonne et sainte volonté qui nous fait agir. Admettons

que le livre ne soit pas selon Dieu : c'est la seule volonté mauvaise qui fait le péché, c'est la volonté qui fait le péché ou la vertu, selon qu'elle aime l'un ou l'autre. Vous ne devez donc pas vous affliger à ce sujet , mais vous devez vous rassurer en homme généreux, et chasser cette amertume avec la douceur de l'humble Agneau. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCCVIII (300). — A MARC BLNDI,

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