‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 99 sur 160 · MARCHAND · texte numérisé non relu

MARCHAND

De la vertu de patience et de la manière de l'acquérir.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondé dans la vraie et sainte patience. Sans elle nous ne pouvons plaire à Dieu , et nous perdons le fruit de nos peines. Cette glorieuse vertu de la patience est donc bien nécessaire ; et si vous me dites , très-cher Frère : J'ai de grandes épreuves , je ne me sens pas assez fort pour avoir cette patience , et je ne connais pas les moyens de l'acquérir, je vous répondrai que tous ceux qui veulent écouter la raison peuvent l'avoir ; mais je reconnais aussi que nous sommes faibles et fragiles par nous-mêmes , selon la sensualité, surtout quand l'homme s'aime beaucoup lui-même, et qu'il s'attache aux créatures et aux biens de ce monde. Car, lorsqu'il les aime d'une manière trop sensible, s'il les perd il en éprouve une peine insupportable. Mais Dieu est notre force ; et si nous voulons , avec notre raison ,

avec la puissance de la volonté et la main du libre arbitre , triompher de notre faiblesse, Dieu ne méprisera pas la violence que nous nous ferons à nous-mêmes pour ne pas nous plaindre sans mesure ; il tient compte des saints désirs, et nous donnera cette douce et solide vertu; nous supporterons toutes les peines avec une vraie et sainte patience. Vous voyez donc que tout le monde peut l'avoir, s'il veut user de la raison que Dieu lui a donnée , et ne pas écouter seulement sa faiblesse. Ne serait-ce pas une chose bien honteuse, si nous, des créatures raisonnables , nous ne nous servions pas plus de notre raison que les animaux. Ils ne peuvent se servir de la raison, puisqu'ils n'en ont pas; mais nous, qui l'avons , nous devons nous en servir ; et en ne nous en servant pas , nous devenons impatients , nous nous scandalisons des choses que Dieu nous envoie , et ainsi nous l'offensons.

2. Quel moyen devons-nous prendre pour avoir cette patience? Car je puis et je dois l'avoir, et si je ne l'ai pas j'offenserai Dieu. Il y a quatre choses principales qu'il faut rechercher et acquérir. Je dis d'abord qu'il faut avoir la lumière de la Foi , car c'est par la lumière de la Foi qu'on acquiert toute vertu ; et sans cette lumière nous marcherions dans les ténèbres comme l'aveugle , pour lequel le jour devient la nuit. Il en est de même pour Tàme qui n'a pas cette lumière : ce que Dieu a fait par amour comme un jour plus brillant que la lumière, elle le prend pour les ténèbres de la haine , en s'imaginant que Dieu permet par haine les tribulations et les fatigues qu'elle éprouve. Vous voyez donc bien qu'il faut avoir la lumière de la très-sainte Foi. Le second moyen d'avoir la patience s'acquiert avec cette lumière, c'est-à-

dire qu'il faut croire en vérité, et non-seulement croire, mais être bien certain que tout ce qui a l'être procède de Dieu, excepté le péché, qui est un néant. C'est la volonté coupable de l'homme qui commet le péché , Dieu ne le fait pas ; mais tout le reste , ce qui arrive par le feu , par l'eau , par un accident quelconque , tout vient de lui. Aussi le Christ dit dans l'Évangile, qu'il ne tombe pas une feuille d'arbre sans sa providence ; il dit encore que tous les cheveux de notre tête sont comptés, et qu'il n'en tombe pas un sans qu'il le sache (1). S'il parle ainsi des choses insensibles , combien plus ne doit-il pas avoir soin de nous , ses créatures raisonnables ! Aussi, tout ce que donne et permet sa providence , c'est dans un but mystérieux , par amour, el non par haine.

3. La troisième chose qu'il faut voir et connaître à la lumière de la Foi, c'est que Dieu est l'éternelle et souveraine Boulé, et qu'il ne veut autre chose que notre bien. Sa volonté est que nous soyons sanctifiés en lui; tout ce qu'il donne et permet est pour cette fin. Si nous doutions qu'il ne veuille autre chose que notre bien , je vous dirais que ce doute devient impossible en regardant le sang de l'humble Agneau sans tache. Le Christ déchiré , accablé , tourmenté par la soif sur la Croix , nous montre que son Père nous airiie d'un amour ineffable , puisque par amour pour nous, qui étions devenus ses ennemis par le péché , il nous a donné le Verbe son Fils unique , et ce Fils nous a donné sa vie en courant avec transport à la mort honteuse de la Croix. Quelle en fut la cause? l'amour qu'il avait pour notre salut. Vous voyez donc bien que le Sang doit nous empêcher de

(1) s. Luc, XXI, 18.

douter que Dieu ue veuille autre chose que noire bien. Et comment la souveraine Bonté pourrait-elle faire autre chose que le bien? C'est impossible. L'éternelle Providence ne peut cesser un instant d'être Providence. Celui qui nous a aimés avant que nous fussions, Celui qui nous a créés à son image et ressemblance ne peut s'empêcher de nous aimer, et de pourvoir à tous les besoins de notre àme et de notre corps. Dieu aime toujours ses créatures en tant que créatures ; il n'y a que le péché qu'il déteste en nous ; et s'il permet pendant cette vie que nous souffrions de différentes manières dans nos corps ou dans nos biens temporels, c'est qu'il voit que nous en avons besoin ; il est comme un bon médecin qui donne la médecine nécessaire à notre maladie : il le fait pour punir nos fautes dans cette vie , afin de les moins punir dans l'autre , ou pour exercer en nous la vertu de patience, comme il le fit à l'égard de Job , qu'il éprouva en lui ôtant ses fils, tout ce qu'il possédait, et en affligeant son corps d'une maladie qui engendrait des vers. Il lui laissa sa femme, qui était sa croix , et qui l'accablait de reproches et d'injures. Et lorsque Dieu eut bien éprouvé sa patience, il lui rendit le double de ce qu'il avait perdu. Job, dans tous ses malheurs, ne se plaignait jamais, et il disait : « Dieu me l'a donné. Dieu me l'a ôté; que son saint nom soit béni. »

4. Quelquefois Dieu permet ces malheurs pour que nous nous connaissions nous-mêmes, et que nous connaissions aussi l'inconstance et la fragilité du monde. Tout ce que nous possédons, la vie, la santé, une femme, des enfants, des richesses, les honneurs et les plaisirs du monde , il faut les posséder comme des choses que Dieu nous a prêtées pour notre usage , mais qui ne nous

appartiennent pas ; nous devons nous en servir en conséquence. Cela est évident, puisque nous ne pouvons rien garder qui soit à nous et qui ne puisse nous être enlevé, excepté la grâce de Dieu. Cette grâce, ni le démon, ni les créatures , ni tous les malheurs ne peuvent nous l'enlever si nous ne le voulons pas. Quand l'homme connaît bien la perfection de la grâce et l'imperfection du monde et de la vie corporelle, il déteste le monde avec ses délices et sa propre fragilité , qui souvent lui fait perdre la grâce lorsqu'il aime d'une manière sensuelle ^ et il aime la vertu, qui est le moyen de nous conserver dans la grâce. Tous voyez donc bien que Dieu permet ces choses par amour, afin que nous méprisions généreusement le monde , et que nous cherchions avec une sainte ardeur les biens éternels. Oui , abandonnons la terre avec ses corruptions, et cherchons le ciel. Nous n'avons pas été faits pour nous nourrir de terre, mais nous sommes en cette vie comme des pèlerins pour avancer sans cesse vers notre but, qui est la vie éternelle, au moyen des vraies et solides vertus; et nous ne devons pas nous laisser arrêter sur la route par les joies et les plaisirs que le monde nous offre, ni par l'adversité ; mais nous devons marcher avec courage, sans nous attarder par des joies déréglées ou par l'impatience; nous devons triompher de tous ces obstacles par la patience et la sainte crainte de Dieu. Cette épreuve vous était très -nécessaire. Dieu vous a donné le désir de vous délivrer de vos liens, et de purifier votre conscience; le monde vous tirait d'un côté, et Dieu de l'autre. Maintenant Dieu, par amour pour votre salut , vous a délié ; il vous donne la vie , si vous savez la prendre. Il a donné à vos enfants la viç

éternelle , et vous , il vous y appelle par le trésor de la tribulation , non pas pour que vous en soyez privés , mais pour que, pendant le temps qui vous reste, vous reconnaissiez vos fautes et sa bonté.

5. La quatrième chose qu'il faut avoir pour pouvoir arriver à la vraie patience est celle-ci : Considérer nos péchés et nos défauts, combien nous avons offensé Dieu , qui est le bien suprême, infini. La plus petite de nos fautes mérite une peine infinie; nous sommes mille fois dignes de l'enfer, et nous devons comprendre combien nous sommes malheureux d'avoir ainsi offensé notre Créateur. Et quel est le Créateur que nous avons offensé? C'est Celui qui est le bien suprême, et nous ne sommes rien par nous-mêmes. L'être et toutes les grâces qui y sont ajoutées, nous les tenons de lui; et quoique . nous soyons malheureux par notre faute , et que nous méritions une peine infinie, sa miséricorde veut bien nous punir en cette vie , parce qu'en souffrant maintenant avec patience, nous expions et nous méritons, tandis qu'il n'en est pas de même des peines que l'àme endure dans l'autre vie. Les peines du purgatoire la purifient, mais ne lui acquièrent pas de mérites. Nous devons donc supporter volontiers ces petites épreuves : je dis petites, à cause de la brièveté du temps, car la peine n'est pas plus longue que la vie. Et combien dure-t-elle, la vie? un instant. La peine est donc bien courte? Elle n'est rien lorsqu'elle est passée; et pour celle qui nous menace, nous ne sommes pas certains d'avoir le temps de la souffrir, car nous devons mourir, et nous ne savons pas quand. Nous n'avons donc à supporter que la peine du moment présent, et pas davantage.

6. Souffrons donc avec une grande joie, car tout bien est récompensé, et toute faute punie. Saint Paul dit que les souffrances de cette vie ne sont pas comparables à la gloire future de l'Ame qui souffre avec patience (1). C'est ainsi que vous pourrez acquérir la vertu de la vraie patience. La patience acquise par amour à la lumière de la très -sainte foi fera fructifier vos peines : autrement vous perdriez à la fois les biens de la terre et les biens du ciel ; vous ne devez pas en douter. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans la vraie et sainte patience, et je vous conjure de le faire. Souvenez-vous du sang de Jésus crucifié, et toute amertume deviendra douce, tout fardeau deviendra léger. Ne prétendez pas choisir le lieu et le temps à votre gré; mais soyez content de ce qu'il plaît à Dieu de vous donner. J'ai bien compati à ce qui vous est arrivé, et l'épreuve m'a semblé bien forte; c'est cependant la Providence qui vous l'envoie, et pour votre salut. Je vous prie de prendre courage, et de ne pas vous laisser abattre sous la douce main de Dieu. Je termine en vous disant de savoir apprécier le temps pendant que vous l'avez. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Ép. aux Rom., viii, 18.

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