XX XVII
de bons jardiniers dans le jardin de la sainte Église ; ils ne recherchaient pas le jeu , les beaux équipages , les grandes richesses, et ils ne dépensaient pas, dans une vie coupable , le bien de l'Église et ce qui doit appartenir aux pauvres ; la charité , leur mère , les fortifiait contre les vents et les flots de la tempête. Pour détruire les vices et faire naître les vertus, ils se sacrifiaient euxmêmes et obtenaient des fruits qu'ils offraient à Dieu (1). »
« Hélas ! hélas ! où est la pureté des ministres du Fils de Dieu? Vous demandez la pureté du calice dont vous vous servez à l'autel , et vous le refuseriez s'il était souillé ; pensez aussi que Dieu , la souveraine , l'éternelle Vérité , demande que votre àrae soit pure et nette de toute tache du péché mortel. Hélas! infortunée que je suis, nous voyons tous les jours le contraire. Ceux qui devraient être les temples de Dieu et porter le feu de sa parole , se font des étables d'animaux immondes; ils portent le feu de la colère, de la haine, de la vengeance, de la méchanceté dans l'intérieur de leur âme, et ils y entassent des impuretés , où ils se vautrent continuellement comme le pourceau dans la fange. Quelle confusion de voir ceux que le Christ a consacrés se livrer à tant de misères et d'iniquités. Ils ne respectent pas la création qui les a faits à 1" image et à la ressemblance de Dieu , ni le Sang qui les a rachetés (2). »
Dans un autre passage , elle montre celui qui devait
(1) Lettre lxxxi. A l'évèque de Florence.
(2) Lettre xciii. A un prêtre de Semignaao.
se consacrer au service de l'Église et aux pauvres, vivant au contraire comme un grand seigneur dans les honneurs et les plaisirs. « Il semble que rien ne puisse le satisfaire : quand il a un bénéfice , il en veut deux ; quand il en a deux , il en cherche trois , et U ne s'arrête ainsi jamais. Il fréquente les mauvaises compagnies et s'arme comme un soldat ; il porte l'épée au côté, comme s'il voulait se défendre contre Dieu , avec lequel il est en guerre (1). »
Ce triste état de choses venait principalement du séjour des Papes à Avignon. Les Souverains Pontifes, en désertant la ville sainte et prédestinée , avaient été infidèles au plan de la Providence; ils s'étaient éloignés du tombeau des Apôtres, dont le contact sacré doit sans cesse renouveler les forces du successeur de Pierre. La papauté, en descendant du trône sublime que lui font les souvenirs de Rome , avait perdu cette suzeraineté glorieuse qui lui permettait de dominer et de bénir tous les horizons. Le Souverain Pontife n'était plus aux yeux des peuples ce juge impartial dont la voix paternelle décidait toutes les questions et apaisait toutes les querelles ; ce n'était plus qu'un Français , suivant une politique nationale et oubliant les intérêts de l'Église au milieu des séductions d'une cour brillante et d'un luxe corrupteur. La France elle-même avait perdu, dans cet asservissement de la papauté , ce dévouement traditionnel qui était une de ses gloires. Le Pape ne lui (1) Lettre xcvi. Au prêtre André de Vitroni.
semblait plus qu'un prince comme un autre, qui se ménageait des partisans par des nominations imméritées , et qui remplissait ses coffres par des impôts arbitraires. L' Église de France , au lieu de profiter de la présence de son chef, partageait sa dépendance, et ne trouvait plus contre les convoitises des princes la protection qui lui venait autrefois de Rome.
L'Italie surtout était à plaindre : elle avait perdu son soleil, son bienfaiteur, son père. Rome était un corps sans âme, et son enceinte désolée n'offrait plus qu'une solitude dévastée par les violences des nobles et par les émeutes populaires. Tous les vœux y rappelaient celui qui seul peut en être la gloire et la vie. Les républiques de la Toscane se déchiraient entre elles, et perdaient dans les excès des guerres civiles cette liberté que le' Pape Innocent III leur avait procurée. Des tyrans s'élevaient de toute part à la faveur de l'anarchie ; les bandes de condottieri , à la solde de toutes les ambitions , achevaient de ruiner cette terre déjà ravagée par la peste et la famine. L'Italie succombait : la voix de ses poètes et le génie de ses artistes ne semblaient lui préparer que d'illustres funérailles.
Les Papes d'Avignon entendaient ces cris de détresse, et envoyaient des légats français qui augmentaient le mal au lieu de l'arrêter. Leur conduite et leurs exactions irritaient les peuples, et l'Église perdait de jour en jour son influence et ses possessions. A chaque élection, le Souverain Pontife promettait de retourner où Dieu et
sa conscience l'appelaient; mais il subissait bientôt le charme de la patrie , et les cardinaux , au lieu de l'aider à le rompre, n'étaient que les gardiens de sa captivité. Urbain V cependant lit un généreux eflfort; mais il revint mourir sous le ciel de France, et ce fut Grégoire XI qui eut la gloire de rendre à l'Église son indépendance en rétablissant à Rome le trône pontifical. Nous verrons bientôt la part que sainte Catherine prit à ce grand événement.
La troisième chose que sainte Catherine appelait de tousses vœux, c'était l'organisation d'une croisade; elle la désirait avec toute l'ardeur de saint Bernard, et elle la prêcha jusqu'au dernier instant de sa vie. L'insuccès des croisades les avait rendues de plus en plus nécessaires. L'islamisme menaçait le monde chrétien ; il frappait déjà aux portes de Constantinople, et l'empire grec étaità l'agonie. La Hongrie opposait encore quelque résistance à ce flot qui allait envahir l'Europe. Que pouvaient contre l'ennemi commun ces princes acharnés les uns contre les autres? La France et l'Angleterre se combattaient; le Portugal et l'Espagne s'épuisaient dans des révolutions sanglantes, et l'Italie était bouleversée et ravagée par des troupes mercenaires, qui vivaient de ses discordes civiles. Une croisade pouvait seule conjurer ce péril , et tourner contre les barbares les armes de ceux qui déchiraient leur patrie.
Sainte Catherine le comprenait bien, et criait sans cesse au Souverain Pontife : « Levez l'étendard de la sainte
Croix : c'est par cet étendard protecteur des chrétiens que nous serons délivrés de la guerre, de nos divisions, de nos iniquités, et que les infidèles seront délivrés de leurs erreurs (1). » Grégoire XI se rendit à ses pressantes sollicitations , et fit de nobles efforts pour organiser une croisade.
Il est difficile de préciser l'époque à laquelle sainte Catherine s'occupa directement des affaires de l'Église , on ne trouve pas de traces de ses relations avec Urbain Y; mais il est certain qu'elle fut en rapport avec (îrégoire Xï dès les premières années de son pontificat. Les lettres écrites en 1372 au légat de Bologne, le cardinal Pierre dEstaing, montrent une autorité déjà conquise; elle avait alors vingt- cinq ans. A la même date le nonce apostolique de Toscane s'adressait à elle pour lui demander des conseils. Ce nonce était l'abbé de Marmoutier Gérard du Puy, parent de Grégoire XI et gouverneur de Pérouse. 11 fut une des causes principales de la guerre entre les Florentins et le Saint-Siège. La réponse de sainte Catherine est aussi surprenante par la beauté de la forme que par la sagesse et l'élévation des idées. Après lui avoir tracé d'une manière générale la route que doit suivre un bon prêtre, elle lui parle de l'Église et de ce que doit faire le Souverain Pontife.
« J'ai reçu , mon doux Père , votre lettre avec grande joie et consolation, en pensant que vous n'oubliez pas une créature aussi vde et aussi misérable que moi. J'ai
(1) Lettre v. A Grégoire XI.
compris ce qu'elle disait, et pour répondre à la première des trois choses que vous me demandez au sujet de notre doux Christ de la terre , je crois et je pense devant Dieu qu'il ferait bien surtout de réformer deux choses qui corrompent l'Épouse du Christ. La première est la trop grande affection pour ses parents ; la seconde est la trop grande douceur fondée sur trop d'indulgence. Hélas! hélas ! c'est la cause de la corruption des membres qu'on ne reprend pas.
Notre- Seigneur a surtout en aversion trois vices détestables, l'impureté, l'avarice et l'orgueil qui régnent dans l'Épouse du Christ, c'est-à-dire dans les prélats qui ne recherchent autre chose que les plaisirs , les honneurs et les richesses. Ils voient les démons de l'enfer emporter les âmes qui leur sont confiées , et ils ne s'en inquiètent pas, parce qu'ils sont des loups, et qu'ils trafiquent de la grâce divine. Vous devez surtout travailler avec le Saint -Père, et faire tous vos efforts pour éloigner de la bergerie ces loups , ces démons incarnés qui ne songent qu'à la bonne chair et à avoir des palais magnifiques et de beaux équipages. Hélas! ce que le Christ a gagné sur le bois de la Croix se dépense en plaisirs coupables. Je vous en conjure, dussiez -vous exposer votre vie, dites au Saint -Père qu'il porte remède à tant d'iniquités quand viendra le moment de choisir des pasteurs et des cardinaux. Priez- le autant que possible de ne s'arrêter qu'à la vertu et à la bonne et sainte réputation des personnes ; qu'il ne regarde plus
si elles sont nobles ou roturières. La vertu est la seule chose qui rende l'homme noble et agréable à Dieu (1). »
Les orages qui s'élevèrent à cette époque contre le Saint-Siège augmentèrent le zèle et les relations de sainte Catherine. La puissance que le cardinal Albornoz avait rendue à l'Église par ses talents diplomatiques et militaires s'affaiblissait de jour en jour. Les seigneurs cherchaient à agrandir leurs États et à s'affranchir des tributs qui leur avaient été imposés. Barnabe Visconti était le chef et le type de ces tyrans qui renouvelaient , dans leurs étroits domaines , toutes les persécutions des empereurs d'Allemagne. C'était le plus redoutable ennemi du Saint-Siège. Il avait, au service d'une ambition sans borne , des talents militaires auxquels il joignait les ruses de la plus insigne mauvaise foi et les violences de la plus odieuse tyrannie; Sans cesse en guerre avec Innocent VI et Urbain V, il se moquait de leurs excommunications avec une impiété révoltante. Quand il craignait une défaite , il avait recours aux négociations , et obtenait la paix à force de promesses et d'hypocrisie. L'origine de la guerre qu'il fit à Grégoire XI montre bien l'état déplorable où était l'Italie, livrée à l'anarchie, à l'ambition des princes et au pillage des condottieri.
En 1371 , la ville de Reggio était gouvernée par Feltrino Gonzague, feudataire du Saint-Siège. Le marquis d'Esté, seigneur de Ferrare et de Modène, lia des intrigues avec les principaux habitants pour s'emparer du
(1) Lettre lxxxvii. A l'abbé de Marmoutier, nonce apostolique.
pouvoir; il prit à sa solde une compagnie d'aventuriers allemands commandée par Lucius Lando, et la lança contre la ville. Lando s'en empare, la met au pillage; mais, au lieu de livrer sa conquête à celui qui l'avait pavée, il trouve plus avantageux de la vendre pour 25,000 florins à Barnabe Visconti. Celui-ci en reste le maître après avoir traité avec Feltrino Gonzague. Les droits du Saint-Siège étaient lésés dans ce conflit de voleurs. Barnabe ne se contenta pas de cette usurpation, et s'empara, de concert avec son frère Galeas Visconti , de plusieurs autres possessions de l'Église.
Grégoire XI réclama inutilement , et finit par excommunier Visconti ; mais cet impie redoutait peu les armes spirituelles de l'Église. Lorsque Urbain V voulut les employer contre lui, il rencontra sur le pont du Lambro les légats qui portaient les bulles d'excommunication ; il leur fit manger le parchemin où elles étaient écrites , en les menaçant de les jeter à l'eau s'ils ne s'exécutaient pas sur-le-champ. Il faisait habiller de blanc les ambassadeurs du Souverain Pontife et les promenait dans les rues de la ville , au milieu des huées de la populace. Il disait à l'archevêque de Milan, qui ne voulait pas se prêter à ses caprices : « Ne sais -tu pas que je suis pape, empereur et roi sur mon territoire? et Dieu lui-même ne pourrait y faire ce que je ne voudrais pas. »
Personne n'osa porter à Barnabe Visconti l'excommunication de Grégoire XI. Dès qu'il en eut connaissance, il fit revêtir d'ornements ridicules un prêtre dont la
raison était dérangée , et lui fit excommunier le Pape publiquement. Il joignit à cette indigne parodie des tragédies sanglantes. 11 traita ceux qui voulurent rester fidèles au Saint-Siège avec la plus affreuse barbarie. Des ecclésiastiques furent attachés à la queue de chevaux indomptés et mis en pièces. Il opprima les couvents, et leur donna à nourrir ses chiens de chasse, dont le nombre dépassait cinq mille. Lorsqu'un de ces animaux était malade , il faisait fouetter jusqu'au sang les moines qui étaient chargés de les soigner. Il insulta aussi le Pape par les plus cyniques pamphlets.
Contre un pareil ennemi , il fallait d'autres moyens que l'excommunication. Grégoire XI lui déclara la guerre. Barnabe s'y était préparé; il attaqua le marquis de Ferrare, remporta une sanglante victoire sur ses troupes , et fortifia les villes de Reggio , de Modène et de Parme. Le Pape eut recours alors à l'Empereur, au roi de Hongrie , à la reine de Naples ; il organisa une ligue puissante, et prit à sa solde le fameux chef anglais Jean Hawkwood. En présence de forces si redoutables, Barnabe employa la ruse et la dissimulation. Il envoya un ambassadeur à Avignon, corrompit les conseillers du Souverain Pontife , et finit par obtenir une trêve.
Ce fut à cette époque sans doute qu'il fut en relation avec sainte Catherine. La lettre qu'elle lui adresse est une réponse à un message que le seigneur de Milan avait envoyé à la pauvre fille d'un teinturier de Sienne. Ou
y retrouve cette parole libre des saints qui ne se tait pas devant les plus cruels tyrans, et qui leur rappelait, au moyen âge, les vérités de l'Evangile. Elle recommande à Barnabe Visconti de ne pas se laisser aller à l'orgueil , à cause de sa grandeur et de sa puissance. « Le maître du monde entier doit reconnaître son néant , car il est sujet à la mort comme la plus vile créature. Les folles jouissances du monde passent pour lui comme pour les autres, et il ne peut empêcher que la vie, la santé, toutes les choses créées ne disparaissent comme le vent. Toute la puissance que nous avons ici-bas ne doit pas nous faire croire puissants. Qu'est-ce qu'une puissance qui peut m' être enlevée et qui ne dépend pas de ma liberté? »
Elle le conjure de ne rien faire contre le Souverain Pontife , et lui reproche sa conduite à l'égard des ministres de l'Église, qu'il emprisonnait et qu'il dépouillait de leurs biens, sous prétexte de les réformer. « Dieu ne veut pas, lui dit -elle, que vous ni les autres, vous vous fassiez les justiciers de ses ministres; il s'en réserve le droit, et il l'a confié à son Vicaire. Si ce Vicaire ne l'exerce pas (il doit le faire, et il fait mal s'il ne le fait pas ) , nous devons attendre humblement la sentence et la punition du souverain Juge, du Dieu éternel. Conservez en paix vos villes , punissez vos sujets quand ils commettent quelque crime, mais ne jugez pas ceux qui sont les ministres du glorieux et précieux Sang ; c'est par leurs mains que vous pouvez le rece-
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Yoir, et, si vous ne le recevez pas, vous ne jouirez pas du fruit du Sang, et vous serez comme un membre gâté , et retranché du corps de la sainte Église. »
Enfin elle cherche à employer l'activité de ce prince ambitieux à organiser une croisade , qui pouvait seule arrêter les maux de l'Italie. « Vous avez, lui dit -elle, exposé vos biens et votre vie en combattant contre votre Père ; je vous invite maintenant , de la part de Jésus crucifié , à la paix véritable et parfaite avec le Christ de la terre , qui est un Père indulgent, et à la guerre contre les infidèles, 11 faut secourir celui que vous avez combattu, lorsque le saint Père lèvera l'étendard de la trèssainte Croix ; c'est là son plus grand désir et sa volonté. Je veux que vous soyez le premier à soUiciler et à presser le saint Père pour qu'il accomplisse bientôt son dessein . Quelle honte pour les chrétiens de laisser posséder par ces méchants infidèles ce qui nous appartient légitimement ! Et nous nous conduisons comme des insensés; nous combattons contre nous-mêmes, nous sommes divisés les uns les autres par la haine , tandis que nous devrions être unis par les liens d'une divine et ardente charité (1). »
Cette croisade devenait possible , par la paix que le cardinal d'Estaing conclut en 1373 avec Barnabe Visconti, à la solUcitation de sainte Catherine (2). Grégoire XI déploya un grand zèle pour l'organiser; il
(1) Lettre lxxiv. A messire Barnabe Viscouti, seigneur de Milan,
(2) Lettre xxiv. Au cardinal Pierre d'Ostie.
adressa des lettres pressantes au roi de Hongrie , à l'empereur d'Allemagne et au roi de Bavière. Il s'occupa de l'équipement d'une flotte, et envoya des bulles aux Hospitaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem répandus en Bohème, en France, en Navarre et en Portugal ,* promettant des indulgences nombreuses à tous ceux qui contribueraient en quelque manière au succès de l'entreprise. La promulgation de la croisade en Italie fut confiée au provincial des Frères-Prêcheurs , à celui des Frères-Mineurs et au bienheureux Baymond, le confesseur de sainte Catherine.
Cette circonstance indique combien notre Sainte avait influencé la détermination du Souverain Pontife (1). Grégoire XI objectait qu'il faudrait avant tout rétablir la paix parmi les chrétiens. Sainte Catherine lui répondait : « Saint Père, il n'y a pas de meilleur moyen de rétablir la paix parmi les chrétiens que d'entreprendre une croisade. Tous les gens de guerre qui entretiennent la division parmi les fidèles iront volontiers combattre pour la cause sainte. Bien peu refuseront de servir Dieu dans la profession qui leur plaît, et ce sera un moyen d'expier leurs péchés; alors le feu s'éteindra faute d'aliments. Yous ferez, très -saint Père, plusieurs choses excellentes à la fois; vous donnerez la paix aux chrétiens qui la demandent, et vous sauverez, en les éloignant, de grands coupables. S'ils remportent quelques importantes vic^ toires, vous pourrez agir ensuite auprès des princes
(1) Voir les lettres xxiii et xxviii.
chrétiens; s'ils succombent, vous aurez sauvé leurs âmes qui se perdaient, et, de plus, beaucoup de Sarrazins peuvent se convertir (1). »
Cette croisade devait surtout pacifier l'Italie, et replacer le Souverain Pontife à la tête de l'Europe et de la civilisation. Aussi sainte Catherine déploya un grand zèle à la réaliser. La ligue formée contre Barnabe Visconti l'avait mise en rapport avec les alliés du Saint- Siège; elle leur écrivit des lettres nombreuses, pour solliciter leur concours. L'adhésion la plus importante à obtenir était celle de la reine Jeanne, de Naples. Sainte Catherine ne négligea rien pour toucher et convertir cette femme, qui a laissé un si triste nom dans l'histoire. Elle ne lui reproche pas ses vices, mais elle cherche à lui inspirer un amour sincère et efficace pour Dieu et pour l'Éghse. « Vous savez, lui dit -elle, que nous sommes toujours comme des serviteurs en présence du Maître ; son œil, qui voit dans le secret, est sans cesse sur nous. Dieu , l'éternelle Vérité , distingue bien celui qui le sert et celui qui ne le sert pas. L'àme doit donc craindre d'offenser son Créateur, car ce Maître punit le mal et récompense le bien , et personne , ni par sa puissance , ni par ses richesses , ni par son talent , ne peut s'affranchir de ce Maître, le doux Jésus. J'ai de douces et bonnes nouvelles à vous apprendre. Notre doux Christ de la terre , le Souverain Pontife , a envoyé une bulle à trois religieux qu'il a choisis : au provincial des Frères
(1) Vie de sainte Catherine^ n* part., cli. 11. *
Prêcheurs, au ministre des Frères Mineurs, et à un de nos frères, serviteur de Dieu. Il leur a commandé de rechercher et de faire connaître, en Italie et dans les autres pa} s, tous ceux qui ont le désir de mourir pour le Christ au delà des mers, et de combattre les infidèles. Ceux-là doivent écrire ou se présenter, en déclarant que, si les chrétiens veulent entreprendre la croisade, ils sont prêts à leur donner tout le secours de leur puissance et de leurs armes. Je vous en prie et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié , embrasez-vous d'un saint désir et préparez-vous à fournir les secours et les forces nécessaires, quand le moment sera venu, afin de retirer le saint tombeau de notre doux Sauveur des mains du démon , et de faire participer comme nous les infidèles au sang du Fils de Dieu. Je vous prie, ma mère , de daigner me faire connaître votre saint et bon désir au sujet de cette sainte entreprise (1). »
La reine Jeanne lui répondit favorablement, car nous lisons dans une autre lettre : « Je vous dirai , Madame , que mon àme a été dans la joie et l'allégresse lorsque j'ai reçu votre lettre. Elle m'a bien consolée, par la sainte et bonne disposition où vous paraissez être de sacrifier vos biens et votre vie pour la gloire du nom de Jésus-Christ. Le plus beau sacrifice, le plus grand amour qu'on puisse offrir, c'est d'être prêt à donner sa vie pour lui. Oh! quelle douceur ce serait de donner sang pour sang ! et je vois tellement augmenter en vous le
(!) Lettre xxxv. A la reine de Naples.
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feu du saint désir pour le souvenir du sang du Fils de Dieu , que vous avez pris le titre de Eeine de Jérusalem. Vous serez le chef et la cause de cette sainte croisade, et les Saints -Lieux ne seront plus possédés par les méchants infidèles, mais par des chrétiens qui les honorent, et par vous, comme votre bien. Sachez que le Saint -Père a le plus grand désir d'apprendre de vous-même le dessein que le divin Époux a mis dans votre âme; je voudrais que vous lui écriviez que vos désirs augmentent de plus en plus, et que vous lui demandiez d'entreprendre vous-même la croisade avec tous les chrétiens qui voudraient vous suivre : car, si vous vous prononciez et si vous preniez l'initiative, vous entraîneriez certainement beaucoup de monde (1). »
Sainte Catherine désirait donner pour chef à la croisade le roi Louis de Hongrie, le prince le plus remarquable de cette époque. Dans la lettre qu'elle adresse à la reine sa mère, elle lui dit : « Priez et conjurez votre fils d'assister et de servir la sainte Église ; et, si notre Christ de la terre le demande et veut le charger de cette entreprise, pressez-le d'écouter favorablement cette demande, de s'offrir lui-même, et d'encourager le Saint- Père dans son projet de faire une croisade contre les infidèles. N'est-ce pas une honte pour les chrétiens de leur laisser posséder ce saint et vénérable lieu qui nous appartient à tant de titres? Il ne faut plus le souffrir, mais, comme des fils affamés de
(1) Lettre xxxvi. A la reine de Naples.