‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 30 sur 100 · XII. — A GRÉGOIRE XL · texte numérisé non relu

XII. — A GRÉGOIRE XL

Elle demande la paix en déplorant les désordres des chrétiens et des ministres de la sainte Église.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-saint et très-doux Père dans le Christ Jésus , votre indigne et misérable petite fille Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu , écrit à Votre Sainteté, dans son précieux sang, avec le désir que j'ai depuis longtemps de vous voir un portier ferme et sans aucune crainte ; vous êtes le portier du cellier de Dieu, c'est-à-dire le gardien du sang de son Fils unique, dont vous tenez la place sur terre. Car personne ne peut avoir le sang du Christ, si ce n'est de vos mains. Vous paissez et nourrissez les chrétiens fidèles ; vous êtes la mère qui nous allaite sur le sein de la charité divine, parce que vous ne nous donnez jamais le sang sans le feu , ni le feu sans le sang , car le sang a été répandu a\ec le feu de l'amour. 0 notre seigneur et maître , je dis que , depuis bien longtemps , je désire vous voir un homme courageux et sans crainte, à l'exemple du doux et tendre Verbe, qui a couru avec courage à la mort ignominieuse de la très-sainte Croix pour accomplir la volonté du Père et notre salut. Le doux Verbe nous apporta la paix, parce qu'il fut le médiateur entre Dieu et nous.

2, Ce doux et tendre Verbe ne se laissa pas arrêter par notre ingratitude , par les injures, les mépris et les affronts, mais il courut à la mort honteuse de la Croix , parce qu'il était passionné pour notre salut, et que nous ne pouvions obtenir la paix que par ce moyen. 0 trèssaint Père , je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié de suivre ses traces. Hélas ! la paix , la paix , pour l'amour de Dieu ; ne regardez pas notre misère , notre ingratitude , notre ignorance , ni les persécutions de vos enfants rebelles ; mais que votre bonté , votre patience triomphent de leur malice et de leur orgueil ; ayez compassion de tant d'àmes et de corps qui périssent. 0 pasteur et gardien du sang de l'Agneau , ne vous laissez pas arrêter par la peine , les affronts , les reproches que vous pourrez recevoir , ni par la crainte servile et les mauvais conseils du démon , qui ne veut que la guerre et le désordre. Que tout cela, très-saint Père, ne vous empêche pas de courir à la mort ignominieuse de la Croix ; imitez le Christ, dont vous êtes le Vicaire; souffrez les peines, les opprobres, les tourments, les mépris, et portez la croix du saint désir. Je parle du désir de l'honneur de Dieu et du salut de vos enfants. Oui, ayez -en faim , et , avec le regard de votre intelligence , élevezvous sur la croix du saint désir, et regardez combien de maux produirait cette malheureuse guerre, et quel bien , au contraire , procurerait la paix.

3. Hélas! mon Père, mon âme se désole de voir que mes iniquités sont cause de tout ce mal. Il me semble que le démon a pris possession du monde , non par lui, qui ne peut rien , mais par nous , qui lui obéissons. De quelque côté que je me tourne, je vois que chacun porte la clef du libre arbitre avec une volonté corrompue ;

les séculiers , les religieux, les clercs poursuivent avec ardeur les délices, les honneurs et les richesses du monde à travers le désordre et la corruption. Mais ce qui m'afflige surtout, et ce qui est le plus abominable , - devant Dieu , c'est de voir les fleurs qui sont plantées , *- dans le corps mystique de la sainte Église, les fleurs qui devraient répandre une bonne odeur, ceux dont la vie devrait être le miroir des vertus, ceux qui devraient goûter et aimer l'honneur de Dieu et le salut des âmes, ceux-là, au contraire, répandent l'odeur infecte du péché ; ils s'aiment eux-mêmes, et unissent leurs vices à ceux des autres , surtout pour persécuter la douce Épouse du Christ et Votre Sainteté. Hélas ! nous sommes tombés sous la loi de la mort, et nous avons fait la guerre à Dieu. 0 mon Père , vous nous êtes donné pour négocier la paix ; je ne crois pas qu'elle puisse se faire si vous ne portez pas la croix du saint désir, comme je vous l'ai dit. Nous avons la guerre avec Dieu, et les enfants rebelles l'ont avec Dieu et avec Votre Sainteté. Dieu veut et vous demande que vous arrachiez , autant que vous le pourrez , le pouvoir des mains du démon . Travaillez à détruire la corruption des ministres de la sainte Église ; arrachez les fleurs infectes et plantez des fleurs de bonne odeur , des hommes vertueux qui craignent Dieu.

4. Je vous demande ensuite qu'il plaise à Votre Sainteté de consentir à la paix, et de l'accepter telle qu'on pourra l'avoir, en respectant toutefois la sainte Église et votre conscience. Dieu veut que vous pensiez aux âmes et aux choses spirituelles plus qu'aux choses temporelles. Agissez généreusement, parce que Dieu est pour VOUS; n'ayez aucune crainte, et si vous pré-

voyez bien des peines et des tribulations, ne vous en effrayez pas, mais fortifiez-vous dans le Christ, le doux Jésus. C'est du milieu des épines que naît la rose , et c'est du milieu des persécutions que viendront la réforme de la sainte Église , la lumière qui dissipera les ténèbres des chrétiens, la vie des infidèles et l'exaltation de la très-sainte Croix. Vous êtes notre instrument et notre moyen ; faites ce que vous pouvez faire avec amour, sans négligence et sans crainte. C'est ainsi que vous serez un bon ministre , et que vous accomplirez la volonté de Dieu et le désir de ses serviteurs, qui meurent de chagrin , sans cependant pouvoir mourir , en voyant une si grande offense contre leur Créateur, et une si déplorable profanation du sang du Fils de Dieu. Moi, je n'en puis plus; pardonnez- moi, très-saint Père, ma présomption; que l'amour et la douleur m'excusent devant vous. Je finis ; donnez-nous la vie en Jésus crucifié ; arrachez les vices et plantez des vertus ; prenez courage et ne craignez rien. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu.

5. J'ai un grand désir de me retrouver en présence de Votre Sainteté ; j'aurais beaucoup de choses à vous exposer, mais j'en suis empêchée par beaucoup d'affaires bonnes et utiles à l'Église, qui se sont présentées (1). La paix , la paix , pour l'amour de Jésus crucifié, et non pas la guerre ; c'est là l'unique remède. Je vous recommande Annibal, votre fidèle serviteur. Je vous écris de notre nouveau monastère que vous

(1) Sainte Catherine était alors en Toscane, et travaillait à y rétablir la paix. Sa lettre est écrite du monastère qu'elle avait fondé dans une maison de campagne que lui avait donnée Nanni. ( Voir Vie de sainte Catherine, p. ii, c. 7.)

m'avez accordé sous le titre de Sainte-Marie-des- Anges. Je vous demande humblement votre bénédiction. Vos fils négligents , maître Jean et frère Raymond, se recommandent à Votre Sainteté. Que Jésus crucifié soit avec vous. Doux Jésus, Jésus amour.

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