XV. — A URBAIN VI
De la charité et de ses effets. ■— La justice doit être unie à la miséricorde. — Sainte Catherine invile le Souverain Pontife à réformer les abus et à pardonner aux rebelles.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-saint et très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus , moi Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir affermi dans la vraie et parfaite charité , afin que vous donniez, comme le bon Pasteur, votre vie pour votre troupeau. Il est bien vrai , très-saint Père, que celui qui est affermi dans la charité est le seul qui soit disposé à mourir pour l'amour de Dieu et le salut des âmes ; il est libre de l'amour de luimême , tandis que celui qui reste dans l'araour-propre n'est pas prêt à donner sa vie. Non-seulement il ne la donne pas, mais il semble ne vouloir pas souffrir la moindre peine , parce qu'il craint de perdre la vie du corps et son bien-être. Aussi toutes ses actions sont
(l) Cette lettre est écrite de Florence, vers la fin du mois de juin 1378. Sainte Catherine continuait la mission que lai avait confiée Grégoire XI et venait d'échapper aux fureurs d'une sédition. ( Vie de sainte Catherine, p. m, c. 6.) Elle avait connu à la cour pontificale d'Avignon Urbain VI , qui était alors le cardinal Prignani, archevêque de Bari.
imparfaites et corrompues , parce que l'amour qui le porte à les faire est mauvais; et dans toutes les conditions où il se trouve , qu'il commande ou qu'il obéisse , il agira avec peu de vertu.
2. Le pasteur qui est affermi dans la vraie charité n'agit pas de la sorte ; mais toutes ses actions sont bonnes et parfaites , parce que l'amour qui le guide est uni à la perfection de la divine charité. Il ne craint ni le démon ni la créature ; il craint seulement son Créateur, et il ne s'arrête pas aux attaques du monde , aux opprobres , aux insultes, aux affronts, aux scandales et aux murmures de ceux qui se plaignent et s'irritent quand ils sont repris parleur supérieur. Il ne s'en trouble pas, parce que son cœur viril est revêtu de la force de la charité. Rien ne ralentit l'ardeur de son saint désir, et ne lui ôte la perle précieuse de la justice qu'il porte sur la poitrine, brillante et unie à la miséricorde. Car si la justice était sans la miséricorde , elle serait dans les ténèbres de la cruauté , et elle deviendrait plutôt l'injustice que la justice. La miséricorde sans la justice serait pour l'inférieur comme le baume sur la plaie qui a besoin d'être brûlée avec le feu. Si on y met le baume sans la brûler, elle se corrompt plutôt qu'elle ne guérit ; mais l'union de la justice et de la miséricorde donne la vie au supérieur qui les possède, et la santé à l'inférieur, s'il n'est pas déjà un membre du démon , qui ne veut jamais se corriger. Lors même que l'inférieur résisterait mille fois , le supérieur ne doit pas cesser de le reprendre , et sa vertu ne sera pas moins grande parce que le coupable ne voudra pas en profiter.
3. C'est là ce que fait la pure et vraie charité dans Tàme de celui qui s'aime non pour lui , mais pour Dieu ,
qui cherche Dieu pour l'honneur et la gloire de son nom, parce qu'il voit qu'il est digne d'être aimé à cause de son infinie bonté. Il ne recherche pas le prochain pour lui , mais pour Dieu , et il désire lui rendre les services qu'il ne peut rendre à Dieu; car il voit et comprend que celui qui est notre Dieu n'a pas besoin de nous. Alors il travaille avec zèle à être utile au prochain , et surtout à ses inférieurs qui lui sont confiés ; il ne cesse jamais de poursuivre le salut de leur âme et de leur corps, malgré l'ingratitude qu'il trouve en eux , malgré les menaces et les pièges des hommes; mais, véritablement revêtu de la robe nuptiale , il suit la doctrine de l'humble Agneau sans tache, le doux et bon Pasteur, que l'ardent désir de notre salut fit courir à la mort ignominieuse de la trèssainte Croix. C'est ce que fait faire l'amour ineffable que lame a conçu en Jésus crucifié , son modèle.
4. Très-saint Père , Dieu vous a établi pasteur de ses brebis dans toute la chrétienté ; il vous a choisi pour administrer le sang de Jésus crucifié, dont vous êtes le Vicaire , et il vous a choisi à une époque où l'iniquité des fidèles est plus abondante qu'elle ne l'a jamais été , dans le corps du clergé et dans le corps universel de la religion chrétienne. C'est aussi une très-grande nécessité pour vous d'être affermi dans la charité parfaite, avec la pierre précieuse de la justice, comme je l'ai dit. Ne vous inquiétez pas du monde , ni des malheureux habitués du vice et de leurs injures; mais, comme un vrai chevalier, un bon pasteur, réformez avec courage, arrachez le vice, plantez la vertu, et so}'ez prêt à donner votre vie s'il le faut. Très-doux Père, le monde n'en peut plus, tant les vices abondent , surtout en ceux qui sont placés dans le jardin de la sainte Église comme des fleurs odoriférantes,
pour y répandre le parfum de la vertu; et nous les voyons s'abandonner à des vices si honteux et si coupables, qu'ils en infectent le monde tout entier.
5. Hélas! où est cette pureté de cœur, cette honnêteté parfaite qui rendait continents ceux qui ne l'étaient pas ? Us font tout le contraire , car souvent ceux qui étaient chastes sont entraînés au vice par leur impureté. Hélas ! où sont ces largesses de la charité , ce zèle des âmes, ces aumônes aux pauvres pour le bien de l'Église et pour leurs nécessités? Vous savez bien qu'ils font le contraire. Ah! malheureuse que je suis, je le dis avec douleur, leurs enfants se nourrissent de ce qu'ils doivent au sang du Christ, et ils n'ont pas honte d'agir comme des fourbes, et déjouer avec ces mains très-saintes, consacrées par vous , le Vicaire du Christ , sans parler de tant d'autres fautes qu'ils commettent. Hélas! où est cette humilité profonde qui devrait confondre l'orgueil de leur sensualité. C'est la sensualité qui les rend simoniaques par avarice , et leur fait acheter des bénéfices avec des présents , des flatteries , de l'argent , des plaisirs et des frivolités , indignes des clercs et pires que celles des séculiers. 0 mon doux Père, appliquez le remède, et donnez quelque soulagement aux désirs embrasés des serviteurs de Dieu, qui se meurent de douleur sans pouvoir mourir. Ils désirent ardemment que vous , le vrai Pasteur, vous entrepreniez la réforme, non-seulement par des paroles , mais par des faits , unissant en vous la pierre précieuse de la justice avec la miséricorde, et reprenant sans aucune crainte servile ceux qui se nourrissent sur le sein de la douce Épouse, et qui sont devenus les ministres du Sang.