XVII. — A URBAIN VI
De la lumière nécessaire pour gouverner l'Église, et des désordres qu'il faut combattre. —Elle déplore le schisme qui commence.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très- saint et très -doux Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir affermi dans la vraie lumière, afin que l'œil de votre intelligence étant éclairé , vous puissiez connaître et voir la vérité , et en la connaissant vous l'aimerez , et son amour fera briller les vertus en vous.
2. Et quelle vérité connaîtrons-nous, très-saint Père? Nous connaîtrons la Vérité éternelle, cette Vérité qui nous aima avant que nous fussipns. Et où la connaîtronsnous? Dans la connaissance de nous-mêmes, en voyant que Dieu nous a créés à son image et ressemblance , contraint par le feu de sa charité. C'est cette Vérité qui nous a créés , pour que nous participions à lui-même et que nous jouissions de son éternel et suprême bonheur. Qui nous a découvert et manifesté cette vérité ? Le sang de l'humble Agneau sans tache, dont vous êtes le Vicaire
(1) Cette lettre est écrit de Sienne, le 18 septembre 1378.
et le cellerier. Vous tenez les clefs de ce sang dans lequel nous avons été régénérés par la grâce ; et toutes les fois que l'homme sort du péché mortel et reçoit ce sang dans la sainte confession , on peut dire qu'il renaît de nouveau. Ainsi, nous trouvons sans cesse la vérité manifestée dans ce sang, lorsque nous en recevons le fruit.
3. Qui connaît cette vérité? C'est l'àme qui a dissipé le nuage de l'amour -propre, et qui a la pupille de la lumière de la sainte Foi dans l'œil de son intelligence. Avec cette lumière, elle connaît cette vérité dans la connaissance d'elle-même et de la bonté divine , et elle en goûte avec un ardent désir la douceur et la suavité Cette douceur est si grande , qu'elle adoucit tout ce qui est amer ; elle rend légers les pesants fardeaux, elle dissipe les ténèbres et les obstacles , elle revêt celui qui est nu, rassasie celui qui a faim. Elle unit et elle divise, parce qu'elle est dans l'éternelle vérité. L'âme connaît dans cette vérité que Dieu ne veut autre chose que son bien , et alors elle conclut avec raison que tout ce que Dieu donne ou permet dans cette vie, nous le tenons de son amour pour notre sanctiflcation en lui , pour les besoins de notre salut ou pour l'accroissement de notre perfection. Dès que l'àme connaît ces choses à la lumière de la vérité , elle reçoit avec respect toutes les fatigues , les calomnies , les mépris , les injures , les affronts , les injustices et toutes les pertes avec une vraie patience, cherchant seulement la gloire et l'honneur du nom de Dieu dans le salut des âmes. Elle gémit plus de l'offense de Dieu et de la perte des âmes que de ses propres injures. Elle est patiente, mais non pas indifférente, lorsqu'on attaque son Créateur. L'âme alors montre
dans la patience qu'elle est dépouillée de l'amourpropre et revêtue du feu de la divine charité.
4. En revêtant cette charité de l'amour ineffable, très- saint Père, Tamertunie où vous vous trouvez deviendra pour vous d'une grande douceur et suavité Le poids qui vous accable, l'amour le rendra léger, parce que vous connaîtrez que, sans souffrir beaucoup , il est impossible d'apaiser votre faim et celle des serviteurs de Dieu , cette faim de voir la sainte Église réformée par de bons, d'honnêtes, de saints pasteurs. En supportant sans cause les coups des méchants qui , avec le bâton de l'hérésie , veulent frapper Votre Sainteté (1) , vous recevrez la lumière ; car la vérité est ce qui nous délivre ; la vérité est que vous avez été choisi par le Saint-Esprit et par eux ; vous êtes son Vicaire. Les ténèbres du mensonge et de l'hérésie qu'ils ont fait naître ne peuvent rien contre cette lumière , et plus ils voudront augmenter les ténèbres , plus vous recevrez une lumière parfaite.
5. Cette lumière porte avec elle le glaive de la haine du vice et de l'amour de la vertu , et c'est le lien qui he l'àme en Dieu et dans l'amour du prochain. 0 très saint et très-doux Père, c'est ce glaive que je vous prie de prendre ; voici le moment de le tirer du fourreau et de haïr le vice en vous , en vos sujets et dans les ministres de la sainte Église. Je dis en vous, parce que dans cette vie, personne ne peut se dire sans péché, et la charité doit d'abord commencer par soi-même. Il faut donc la mettre, par l'amour de la vertu, en nous d'abord,
(1) Les cardinaux s'étaient déjà séparés d'Urbain VI, et nommaient à Fondi l'antipape Clément VII, le 20 septembre, deux jours après la date de cette lettre.
puis ensuite dans le prochain. Attaquez le \ice; et si le cœur de la créature ne peut être changé et corrigé de ses défauts qu'autant que Dieu y agit et que l'homme s'efforce avec son aide d'en ôter le poison du vice , du moins , très-saint Père , éloignez de vous ceux qui vivent d'une manière coupable et déshonnête. Qu'il plaise à A'otre Sainteté de les rendre réguliers chacun à son rang, comme la Bonté divine l'exige. Ne souffrez plus les actes de la débauche , je ne dis pas les désirs , parce que vous ne pouvez commander aux volontés, mais au moins les actes, que vous pouvez empêcher: plus de simonie, plus d'excès de plaisirs, plus de joueurs de ce Sang qui est le bien des pauvres et de la sainte Église. Ces joueurs font un tripot d'un lieu qui doit être le temple du Seigneur. Comme clercs et comme chanoines, ils devraient être des fleurs et des miroirs de sainteté ; ils sont semblables à des fripons, répandant partout l'infection de la débauche et le poison de l'exemple.
6. Hélas! hélas! hélas! mou doux Père, c'est dans la peine, la. douleur, l'amertume et l'angoisse que je vous écris ces choses ; et si ce que je dis paraît trop fort et trop audacieux, que la douleur et l'amour m'excusent devant Dieu et Votre Sainteté. Car de quelque côté que je me tourne, je ne sais où reposer ma tête. Si je me tourne là où le Christ doit être la vie éternelle, je vois qu'auprès de vous , qui êtes le Christ sur la terre, se trouve un enfer d'iniquités tout empesté par l'amourpropre. Cet amour les pousse à s'élever contre vous, et ils ne veulent plus soutenir Votre Sainteté , qui vit au milieu de tant de misères. Mais ne vous découragez pas ; faites briller sur votre poitrine la perle de la sainte justice sans aucune crainte et avec un cœur d'homme ,
car vous n'avez rien à redouter. Si Dieu est pour nous, personne ne sera contre nous. Réjouissez -vous (1), réjouissez-vous , car votre allégresse sera parfaite dans le ciel; réjouissez- vous dans ces fatigues, parce qu'après ces fatigues viendront le repos et la réforme de la sainte Église.
7. Bien que vous soyez abandonné de ceux qui devraient être votre soutien , ne ralentissez point vos pas ; mais courez , au contraire , plus vite , en vous fortifiant toujours par la lumière de la très -sainte Foi, dans la connaissance de la vérité , et par les prières et l'assistance des serviteurs de Dieu; entourez -vous de ceux qui , au milieu des fatigues de cette vie , seront votre espérance et voire consolation (2) ; cherchez à avoir, avec le secours de Dieu , l'aide de ses serviteurs , qui vous conseilleront avec foi et sincérité , sans passion et sans écouter les inspirations empoisonnées de l'amourpropre. Il me semble que ce secours vous est absolument nécessaire, et je suis persuadée que vous le rechercherez avec zèle , parce que l'œil de votre intelligence est éclairé des lumières de la vérité. Sans cela vous ne pourriez faire fleurir la vertu dans ceux qui vous sont soumis, vous ne pourriez les ramener à leur devoir, et mettre des plantes bonnes et vertueuses dans l'Église.
8. Je vous ai dit que je ne sais où trouver quelque repos; et c'est la vérité , car le mal , qui est partout, se trouve principalement dans cette ville. Du temple de Dieu, qui est le lieu de la prière, ils ont fait une caverne de voleurs, avec tant de misère, qu'il est surprenant
(1) s. Luc, VI, 23.
Ci) Urbain VI suivit ce conseil, et fit venir à Rome les hommes les plus vecommandables par leurs lumières et leurs vertus.
que la terre ne les engloutisse pas. Tout \ient de la faute des mauvais pasteurs , qui ne corrigent le vice ni par la parole , ni par le bon exemple d'une sainte vie. 0 mon doux Pasteur, qui avez été donné aux chrétiens aveugles par la tendre et l'ineifable charité de Dieu, combien vous avez besoin de la lumière 1 Avec la lumière vous connaîtrez le mal, et où il est; la vertu, et où elle se trouve ; et vous pourrez discerner ce qu'il faut pour chacun. J'ai compris, dans ma faiblesse et ma misère, que sans la lumière vous ne pouviez arracher les épines et planter la vertu ; aussi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans la vraie et parfaite lumière, parce que dans la lumière vous connaîtrez la vérité ; la connaissant, vous l'aimerez , et l'aimant, vous en serez revêtu. Avec ce vêtement vous résisterez aux coups qui nuiront , non pas à vous , mais à ceux qui les portent. Embrassez les peines avec un grand courage , en vous baignant dans le sang de Jésus cruciflé, dont vous êtes le Vicaire. Je n'en dis pas davantage ; si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas encore. Je ne voudrais plus parler, mais me trouver sur le champ de bataille , supportant les peines et combattant avec vous, jusqu'à la mort, pour la vérité , pour la gloire , l'honneur de Dieu et la réforme de la sainte Église. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez, très -saint Père, à mon ignorance, si j'ose si mal vous parler. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.