XVIII. — A URBAIN VI
Elle exhorte le Souverain Pontife à puiser dans les ardeurs de la charité des forces pour supporter la tribulalion , et pour résister avec courage aux rebelles. — Elle lui conseille de faire garder sa personne contre les embûches de ses ennemis.
AU KOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-saint et très-doux Père dans le Christ , le doux Jésus, moi Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revêtu du vêtement puissant d'une ardente charité , afin que les traits que vous lancent les hommes pervers du monde, qui s'aiment eux-mêmes, ne puissent vous nuire. Aucun trait, quelque terrible qu'il soit , ne peut blesser l'àme ainsi revêtue , parce que Dieu est la force éternelle et suprême. Il ne peut être blessé par nos iniquités , qui ne peuvent l'atteindre. Le mal que nous faisons ne lui nuit pas, et notre bien ne lui est pas utile. Le mal ne nuit qu'à nous, et le bien profite à ceux qui le font avec le secours de la grâce divine.
(1) Cette lettre est du 5 octobre 1378, au moment où sainte Catherine se disposait à partir pour Rome.
2. Dieu est la force suprême et éternelle; celui qui est dans la charité est eu Dieu, et Dieu en lui, parce que Dieu est charité (1). Aussi, l'àme qui en est revêtue, parce qu'elle est en Dieu , ne peut être vaincue par aucune peine, aucune tribulation. Les peines, au contraire, la fortifient intérieurement, parce quelles éprouvent la vertu de la patience. Les coups des méchants, qui s'aiment eux-mêmes , ne vous nuiront pas; ils ne renverseront ni la charité de votre âme, ni votre Épouse la sainte Église, qui ne peut périr, parce qu'elle est fondée sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus. A qui nuiront ces coups? A ceux-là même qui les frappent , très-saint et très-doux Père ; ces traits et ces flèches empoisonnées retourneront contre eux. Ils n'attaquent en vous que l'apparence , et ils ne vous causent d'autre perte et d'autre douleur que le scandale et l'hérésie qu'ils ont semés dans le corps mystique de la sainte Église. Livrez-vous à la douce ardeur de la charité sans aucune hésitation ; fortifiez- vous et devenez semblable à votre chef le doux Jésus, qui, toujours, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, a voulu et voudra que rien de grand ne se fasse sans beaucoup souffrir.
3. Jetez-vous donc sans crainte à travers les épines avec le vêtement puissant de la charité. Hélas! hélas! ne vous laissez pas arrêter parla peine ; ne vous inquiétez pas de la vie du corps, ne craignez pas de la perdre, car Dieu est pour vous; et, s'il est utile de donner sa vie, il faut la donner avec joie. Oh ! que malheureuse est mon âme, cause de tant de maux! J'ai appris que ces démons incarnés n'avaient pas nommé un Christ sur la
(1) ["Ép. de S. Jean, iv, 8.
terre, mais qu'ils avaient fait naître un antechrist opposé à vous le Christ de la terre; car je confesse et je ne nie pas que vous êtes le Vicaire du Christ , que vous tenez les clefs du cellier de la sainte Église, où se trouve le sang de l'Agneau sans tache , et que vous en êtes le ministre, malgré ceux qui voudront dire le contraire, et à la honte des menteurs que Dieu confondra par la douce vérité qui est pour vous et votre douce Épouse. Ainsi donc , très-saint Père , commencez sans crainte le combat; dans ce combat , il faut être cuirassé de ce vêtement qui est l'arme de la divine charité. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir revêtu de ce doux et royal vêtement, afin que vous soyez plus ferme et plus courageux à combattre pour la gloire et l'honneur de Dieu et pour le salut des âmes. Cachez-vous dans le côté de Jésus crucifié ; que ce soit votre asile, et baignezvous dans son très-doux sang.
4. Moi , l'esclave rachetée par le sang du Christ , moi et tous ceux que Dieu m'a donnés à aimer particulièrement et m'a conOés, nous sommes tous prêts à donner notre vie pour la vérité ; nous sommes tous prêts à obéir à Votre Sainteté et à souffrir pour elle jusqu'à la mort, en vous aidant avec l'arme sainte de la prière , en semant et annonçant la vérité partout où le voudra la douce volonté de Dieu et de Votre Sainteté. Je ne vous en dis pas davantage à ce sujet.
5. Procurez-vous de bons et vertueux pasteurs, et entourez-vous de vrais serviteurs de Dieu. Que votre espérance et votre foi ne s'appuient pas sur le secours des hommes, qui ne sont rien, mais seulement sur le secours de Dieu, qui ne nous sera jamais enlevé , dès que nous espérons en lui ; et plus nous espérerons en Dieu, plus il
nous assistera. Espérons donc en lui de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
6. Très- saint Père, outre cette espérance que vous avez mise et que vous mettrez en votre Créateur, je vous demande, autant que je le sais et que je le puis , de bien faire garder votre personne , parce que nous devons faire en sorte de ne pas tenter Dieu , tout en ne négligeant rien de ce que nous avons à faire. Je veux que vous preniez toutes les sûretés possibles pour votre conservation, parce que je sais que des méchants qui aiment le monde et s'aiment eux-mêmes ne dorment pas, et qu'ils cherchent à vous tendre des pièges pour vous ôter la vie. Mais la douce et l'ineffable bonté de Dieu a prévenu et préviendra leur malice , elle veillera sur les besoins de son Épouse. De votre côté, cependant, faites tout ce que vous pourrez faire. Pardonnez, pardonnez, mon Père , à ma présomption , mais la douleur et l'amour m'excusent, et ma conscience me reprendrait si je ne vous parlais point ainsi. Je ne serai pas tranquille tant que je ne vous parlerai pas moi-même, tant que je ne serai pas en présence de Votre Sainteté ; je veux donner mon sang, ma vie , je veux faire couler la moelle de mes os pour la sainte Église, quoique j'en sois, je le reconnais, bien indigne. Je prie l'infinie bonté de Dieu de m'en rendre digne , avec tous ceux qui ont le même désir ; voici le moment où les fleurs des saints désirs doivent s'ouvrir, et montrer ce qu'on aime, de soi ou de la vérité. Je finis , parce que si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas. Je vous demande humblement votre douce bénédiction. Je vous demande aussi de me faire connaître parfaitement votre volonté , afin que j'accomplisse fidèlement ce que voudra
l'honneur de Dieu et ce que vous ordonnerez , vods , le Vicaire de Jésus crucifié, auquel j'obéirai en tout jusqu'à la mort, autant que Dieu m'en fera la grâce. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.