XIX. — A URBAIN VI
De la douleur de l'âme qui voit offenser Dieu, et comment sa peine peut se changer en douceur.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
Très-saint et très-doux Père dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus crucifié , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir délivré des peines amères qui affligent votre âme. Que la cause de cette peine disparaisse , et qu'il ne reste en vous que cette douce peine qui engraisse et fortifie l'àme, parce qu'elle vient du feu de la divine charité , c'est-à-dire de la douleur et du regret amer de nos fautes , des outrages contre Dieu qui se font dans le corps universel de l'Église et dans son corps mystique, et de la perte des âmes des infidèles , qui sont rachetées comme nous par le sang du Christ. Vous avez les clefs de ce sang, très-saint Père, et vous voyez les âmes dans les mains du démon. C'est
(1) Le texte manuscrit de cette lettre porte en note qu'elle était accompagnée de cinq oranges confites et dorées que sainte Catherine en voyait au Saint- Père pour adoucir son esprit; de là vient la comparaison qu'elle développe dans sa lettre. Cette circonstance doit faire croire que notre sainte était à Rome, où elle arriva le 28 novembre 1378.
cette peine qui nourrit l'àme de l'iionneur de Dieu , lui donne sur la table de la très-sainte Croix le pain des âmes, et la fortifie en la délivrant de cette faiblesse de l'amour - propre qui afllige et dessèche l'àme parce qu'elle la prive de la charité , et la rend insupportable à elle-même.
2. Mais ceux qui ressentent cette douce amertume chassent ce qui est amer, parce qu'ils ne se recherchent pas pour eux , mais pour Dieu , et non pas pour leur intérêt et leur plaisir. Ils cherchent Dieu parce qu'il est infiniment bon , parce qu'il est digne d'être aimé, et que nous devons l'aimer par reconnaissance. Et comment l'âme arrive-t-elle à cette douce perfection? Par la lumière ; car la vérité de Jésus crucifié se présente aux regards de l'intelligence, qui goûte sa doctrine par un mouvement d'amour. L'âme s'en revêt et la suit en cherchant uniquement l'honneur de Dieu et le salut des âmes, comme fit elle-même la Vérité, qui, pour l'honneur de son Père et pour notre salut, courut à la mort ignominieuse de la très-sainte Croix avec une humilité parfaite et une patience si grande , que le Sauveur ne fit jamais entendre la moindre plainte , et c'est en souffrant beaucoup qu'il rendit la vie à l'enfant mort du genre humain.
3. Il semble , très-saint Père , que Jésus , l'éternelle Vérité, veut faire de vous un autre lui-même. Vous êtes son Vicaire, le Christ sur terre, et il veut que dans l'amertume et la souffrance vous réformiez sa douce Épouse et la vôtre, qui est depuis si longtemps pâle et défigurée. Elle ne peut être blessée et privée du feu de la charité divine, mais ceux qui se nourrissent sur son sein la font paraître par leurs fautes faible et malade,
en épuisant son sang par l'amour d'eux-mêmes. Maintenant Dieu veut que vous soyez son instrument, et qu'en supportant des peines et des persécutions nombreuses , l'Église soit entièrement renouvelée par la tribulation : elle en sortira pure comme un enfant. Tout ce qui est vieux sera retranché et renouvelé dans l'homme nouveau. Livrez-vous donc à cette douce amertume , qui sera suivie d'une consolation pleine de douceur. Soyez un arbre d'amour enté sur l'arbre de vie, le Christ , le doux Jésus. De cet arbre naîtra la pensée des vertus comme une fleur dans votre volonté, et son fruit mûrira dans la faim de l'honneur de Dieu et du salut de vos brebis.
4. Ce fruit d'abord semble amer lorsqu'on le prend avec la bouche du saint désir ; mais comme l'âme est décidée à souffrir jusqu'à la mort pour Jésus crucifié et pour l'amour de la vertu, il devient vraiment doux. J'ai remarqué souvent cela pour l'orange , qui paraît amère et forte ; lorsqu'on retire ce qui est dedans et qu'on la met à confire afin que l'eau en ôte l'amertume, elle se remplit de choses fortifiantes, et elle se couvre d'or à l'extérieur. Où est allée l'amertume , qui était dans le principe désagréable à la bouche de l'homme ? Dans l'eau et dans le feu. Il en est de même, très-saint Père, pour l'âme qui conçoit l'amour de la vertu. Les commencements lui paraissent amers, parce qu'elle est encore imparfaite ; mais si elle veut s'appliquer le remède du sang de Jésus crucifié , l'eau de la grâce qui s'y trouve attirera l'amertume de la sensualité, cette amertume qui la fait souffrir. Et comme le sang n'est jamais sans le feu, puisqu'il a été répandu avec le feu de Tamour, on peut dire en vérité que le feu et l'eau en re-
tirent l'amer et lui ôtent ce qu'elle avait d'abord , c'està-dire Tamour-propre ; ils la remplissent de force par la persévérance, la patience mêlée au miel d'une humilité profonde , que conserve la connaissance de soimême. Car, dans le temps de l'amertume , l'âme se connaît mieux, elle connaît mieux aussi la bonté de son Créateur. Lorsque ce fruit est plein et préparé, il se couvre à l'extérieur d'un or qui représente son intérieur. C'est l'or de la pureté avec l'éclat d'une ardente charité , qui paraît au dehors en se manifestant au service du prochain par une vraie patience , le supportant toujours avec une grande tendresse de cœur, et s'abreuvant de cette douce amertume que nous devons ressentir de'l'ofifense de Dieu et de la perte des âmes.
5. C'est ainsi, très-saint Père, que nous produirons des fruits sans mauvaise amertume, et que nous pourrons détruire celle que causent maintenant à nos cœurs et à nos esprits les hommes coupables et méchants qui s'aiment eux-mêmes et qui affligent Votre Sainteté et vos enfants par les offenses qu'ils commettent contre Dieu. J'espère de la bonté de notre doux Créateur qu'il nous délivrera de cette peine , en répandant la lumière et en confondant ceux qui en sont cause. Puissions-nous porter avec Votre Sainteté des fruits de vertu , en mémoire du sang de Jésus crucifié, avec une humilité sincère , reconnaissant que nous ne sommes pas , mais que l'être et toute grâce ajoutée à l'être viennent de lui. Vous accomplirez ainsi en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme. Fortitiez-vous, très -doux Père, dans une humilité sincère; n'ayez aucune crainte, car vous pourrez tout par Jésus crucifié , en qui est placée
et s'affermit sans cesse notre espérance. Je m'arrête. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.