‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 43 sur 100 · XXIV. — AU CABDINAL PIERRE D'OSTIE · texte numérisé non relu

XXIV. — AU CABDINAL PIERRE D'OSTIE

Des malheurs de l'amour de soi-même, et de la crainte servile. — Elle l'exhorte à servir avec courage la sainte Église , et à imiter Jésus-Christ dans sa patience à tout souffrir.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Mon très-cher et très-révérend Père dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus - Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un homme courageux et sans crainte , afin que vous suiviez courageusement l'Épouse du Christ , travaillant pour l'honneur de Dieu spirituellement et temporellement , selon les besoins de cette douce Épouse dans les circonstances actuelles. Je suis persuadée que si l'œil de votre intelligence s'ouvre pour voir ses nécessités, vous le ferez avec zèle, sans peur et sans négligence. L'âme qui éprouve une crainte servile ne peut rien faire parfaitement , et dans quelque position qu'elle se trouve , dans les petites choses comme dans les grandes , elle échoue toujours, et ne conduit jamais ce qu'elle a commencé à sa perfection. Oh! que cette crainte est dangereuse! elle coupe les bras au saint désir, elle aveugle l'homme en ne lui laissant pas connaître et voir la vérité. Cette

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crainte procède de raveuglement de l'amour- propre; car, aussitôt que la créature raisonnable s'aime de l'amour-propre sensitif, elle éprouve la crainte; et la raison de cette crainte est qu'elle a placé son amour et son espérance en des choses fragiles qui n'ont aucune force, aucune solidité, et qui passent comme le vent. 2. 0 amour coupable, combien tu es pernicieux aux supérieurs spirituels et temporels, et à ceux qui leur sont soumis ! Car si c'est un prélat , il ne reprend jamais , parce qu'il craint de perdre son pouvoir et de déplaire à ceux qui lui sont soumis ! Celui qui obéit en souffre également, car l'humilité ne peut se trouver en celui qui s'aime d'un pareil amour : l'orgueil y est enraciné, et l'orgueilleux n'est jamais obéissant. Si c'est un supérieur temporel , il n'observe pas la justice , et commet , au contraire , de nombreuses et criantes injustices, parce qu'il agit selon son caprice, ou selon le caprice des créatures. Dès qu'il ne réforme pas les abus et n'observe pas la justice , ses sujets deviennent plus mauvais , parce qu'ils s'entretiennent dans leurs vices et leur malice. Puisque l'amour- propre et la crainte coupable causent tant de dangers, il faut les fuir, et fixer l'œil de son intelligence sur l'Agneau sans tache , qui est notre règle et notre doctrine; nous devons le suivre parce qu'il est l'amour et la vérité , et qu'il n'a cherché autre chose que l'amour de son Père et notre salut. 11 ne craignait ni les Juifs , ni leurs persécutions, ni la malice des démons , ni la honte , les mépris , les affronts, et il ne recula pas enfin devant la mort ignominieuse de la Croix.

3. Nous sommes les disciples de cette douce et suave école. Je veux , très-cher et très-doux Père , que vous

fixiez , avec un grand zèle et une sainte prudence , l'œil de votre intelligence sur cette vie , sur ce livre de vie qui contient la douce et suave doctrine. Ne recherchez autre chose que l'honneur de Dieu , le salut des ànies et le service de la douce Épouse du Christ. Avec cette lumière , vous vous dépouillerez de l'ainour-propre . et vous serez revêtu de l'amour divin; vous chercherez Dieu pour son infinie bonté, parce qu'il est digne d'être cherché, d'être aimé par nous : vous vous aimerez, vous aimerez la vertu, vous détesterez le vice pour Dieu , et cet amour vous fera aimer votre prochain.

4. Vous voyez bien que la divine Bonté vous a placé dans le corps mystique de la sainte Église , vous a nourri sur le sein de cette douce Épouse , pour que vous mangiez sur la table de la très -sainte Croix l'aliment de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Elle ne veut pas que vous vous nourrissiez ailleurs que sur la Croix , supportant les fatigues du corps et les angoisses du désir comme l'a fait le Fils de Dieu , qui a souffert à la fois les tourments du corps et le supplice du désir , la croix du désir, plus grande que la croix du corps. Cette croix du désir était la faim de notre rédemption , pour obéir à la volonté de son Père ; et c'était pour lui une peine infinie de ne pas la voir accomplie. Comme Sagesse du Père , il voyait ceux qui participaient à son sang , et ceux qui n'y participaient pas par leur faute ; et parce que ce sang était donné pour tous, il s'affligeait de l'aveuglement de ceux qui ne voulaient point y participer. Ce désir fut son supplice depuis sa naissance jusqu'à sa mort; mais quand il eut donné sa vie, son désir ne finit pas, mais seulement la croix du désir. Vous devez faire ainsi , vous et toute créature raison-

iiable ; vous devez souffrir de corps et de désir, vous aflQigeant de l'offense de Dieu et de la damnation de tant d'âmes que nous voyons périr.

5. Il me semble, très-cher Père, qu'il est temps de rendre honneur à Dieu et de souffrir pour le prochain ; il ne faut plus écouter, pour agir, l'amour-propre sensitif et la crainte servile , mais l'amour véritable et la sainte crainte de Dieu. Vous êtes maintenant préposé au temporel et au spirituel , et je vous prie , pour l'amour de Jésus crucifié , d'agir avec courage ; procurez l'honneur de Dieu, quand vous le pourrez et autant que vous le pourrez, travaillant toujours, par vos conseils et votre secours, à détruire le vice et à glorifier la vertu. Quant à vos actes temporels, qui deviennent spirituels par une intention sainte , faites-les avec courage, poursuivant, autant que vous le pourrez, la paix et l'union dans tout ce pays (1) ; et pour cette œuvre sainte , s'il fallait donner la vie de votre corps mille fois , s'il était possible, il faudrait la donner. N'est-ce pas une chose bien triste , de nous voir en guerre avec Dieu par la multitude des péchés des inférieurs et des supérieurs, et par la révolte contre la sainte Église, de nous voir ainsi les armes à la main pour combattre les uns contre les autres, tandis que tout fidèle devrait s'apprêter à combattre les infidèles et les faux chrétiens ! Nous accablons ainsi les serviteurs de Dieu de douleur et d'amertume, quand ils voient tant d'offenses mortelles pour les âmes qui périssent à cette occasion ; et les démons

(1) Le cardinal d'Estaing suivit les conseils de sainte Catherine. Après avoir vaincu par les armes Barnabe Visconti, seigneur de Milan , il lui accorda la paix , et attacha les seigneurs d'Esté au Saint-Siège en leur donnant la souveraineté de Ferrare moyennant un tribut annuel de mille tlorins.

— lisse réjouissent de voir ce qu'ils voulaient voir. Il est bien de donner sa vie, à l'exemple du Maitre de la vérité , et de ne pas s'arrêter aux honneurs ou aux persécutions du monde, qui voudrait nous faire souffrir et nous donner la mort du corps.

6. Je suis persuadée que si vous êtes revêtu de l'homme nouveau , du Christ , le doux Jésus , si vous êtes dépouillé du vieil homme, c'est-à-dire de la propre sensualité , vous vous conduirez avec zèle , parce que vous serez libre de la crainte servile. Sans cela, vous n'y parviendrez jamais, et vous tomberez de plus dans les défauts dont je vous ai parlé. Je comprends combien il vous est nécessaire d'être un cœur courageux , sans crainte servile et libre de tout amour de vous-même, puisque Dieu vous a placé à ce poste, qui ne demande qu'une sainte crainte. Je vous ai dit que je désirais vous voir un homme courageux et sans crainte. J'espère de la Bonté divine qu'elle vous fera, à vous et à moi, la grâce d'accomplir sa volonté, votre désir et le mien. La paix, la paix, la paix, très -cher Père ; pensez à vous et aux autres , et faites considérer au Saint-Père la ruine des âmes plutôt que celle des cités; car Dieu estime plus les âmes que les cités. Je finis ; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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