XXVI. —AU CARDINAL PIERRE DE LUNE
LETTRE ÉCRITE EN EXTASE (1)
Du zèle pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. — Elle le presse de faire tous ses efforts pour apaiser les différends qui s'élevaient entre le Pape et les cardinaux.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir comme une colonne inébranlable dans le jardin de la sainte Église. Que je vous voie dépouillé de cet amour-propre qui affaiblit toute créature raisonnable , et riche de ce seul amour véritable qui est fondé sur la pierre vive, sur le Christ, le doux Jésus, en suivant toujours ses traces. Dans cet amour, l'âme se fortifie, parce qu'elle a consumé tout ce qui l'affaiblissait. Non-seulement elle est forte pour elle-même , mais elle communique souvent sa force au prochain. Oui, vous pouvez fortifier les autres, vous et vos semblables, lorsque vous donnez à ceux qui vous sont soumis et aux autres sécuHers l'exemple d'une sainte et honnête
(1) Cette lettre fut écrite après l'élection d'Urbain VI, faite le 9 avril 1 378. Le conflit entre le Pape et les cardinaux était déjà commencé.
vie, et une doctrine fondée sur la vérité C'est par la doctrine et la bonne vie que l'homme montre qu'il est exempt de faiblesse , et fort contre ses trois principaux ennemis, c'est-à-dire contre le démon, en ne suivant pas sa malice ; contre le monde , en ne suivant pas ses vanités , et en refusant ses honneurs et ses plaisirs ; contre sa propre fragilité, et contre la chair, qu'il a foulée aux pieds de son affection et à la lumière de la raison , en ne recherchant pas avec une délicatesse déréglée les jouissances du corps et les aliments délicats, et en se mortifiant, au contraire, par la pénitence, les jeûnes, les veilles, l'humble et continuelle prière. Par ce moyen , elle ne se laisse pas commander par la chair fragile, mais par la raison, comme nous devons le faire, afin que l'âme soit maîtresse, comme elle doit l'être , et que les sens soient esclaves.
2. C'est certainement une honte et une grande confusion pour l'homme, de ne pas jouir d'une liberté si parfaite que personne ne puisse en dépouiller son âme, et de devenir le misérable serviteur et l'esclave de ces trois ennemis qui le réduisent à rien , en le privant de la vie de la grâce. Ceux qui sont forts sont libres, parce qu'ils sont délivrés des mains de leurs ennemis, et qu'ils ont armé la cité de l'âme d'une troupe de vraies et solides vertus. Oh ! combien doucement vivent ceux-là, qui ont le zèle de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, qui fortifient le prochain et l'encouragent par leur vertu ! Cette vertu les dépouille de l'amour d'euxmêmes qui les affaiblissait, et c'est pourquoi j'ai dit que celui qui devient fort peut fortifier souvent son prochain.