‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 46 sur 100 · Aussi je veux, très -cher Père, que vous soyez · texte numérisé non relu

Aussi je veux, très -cher Père, que vous soyez

une colonne ferme et inébranlable , que vous ne soyez influencé ni par ce que le monde peut donner, ni par les persécutions que peuvent soulever les clercs dans le corps mystique de la sainte Église. Si vous n'êtes pas dépouillé de Tamour de vous-même , il est certain que vous serez faible, et que votre faiblesse vous réduira au néant. Aussi mon âme désire vous voir si fort , que rien ne vous arrête, et que vous puissiez prêter aide et secours aux faibles. Donnez, donnez du sang du Christ à votre àme, afin que tout enivrée , elle coure sur le champ de bataille pour combattre avec courage. Que la mémoire s'emplisse de ce précieux sang ; que l'intelligence y voie et comprenne la sagesse du Verbe, le Fils unique de Dieu , qui a vaincu par le sang notre malice et la malice de l'antique serpent , en revêtant l'amorce de notre humanité ; que la volonté s'élance , tout enivrée du sang du Christ , où elle trouve l'abîme de sa charité ; qu'elle l'aime, et qu'elle l'aime de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, jusqu'à la mort , ne pensant jamais à elle, mais seulement à J,ésus crucifié. Qu'elle s'asseye à la table de la Croix , et qu'elle y prenne la nourriture des âmes pour l'honneur de Dieu, en souffrant avec patience jusqu'au dernier soupir, en portant les défauts du prochain devant Dieu avec une grande compassion, et en acceptant avec résignation l'injustice qui nous est faite. Agissons ainsi, très-cher Père , car c'est le moment.

4. Il me semble que j'ai entendu dire que la discorde naissait entre le Christ de la terre et ses disciples. J'en éprouve une douleur inexprimable, par la seule crainte que j'ai de l'hérésie. J'ai bien peur qu'elle ne vienne à cause de mes péchés ; et je vous conjure par ce glorieux

el précieux sang qui a été répandu avec un si ardent amour, que vous ne vous sépariez jamais de la vertu et de votre chef (1). Je vous prie de supplier le Christ de la terre de faire promptemeut la paix ; car il serait trop dur d'avoir à combattre au dedans et au dehors ; qu'il dispose les voies pour y réussir. Dites-lui qu'il se prépare de bonnes colonnes, maintenant qu'il est sur le point de créer des cardinaux ; que ce soient des hommes courageux, qui ne craignent pas la mort, mais qui soient prêts à souffrir pour l'amour de la vérité et pour la réforme de l'Église, jusqu'à la mort, et à donner leur vie , s'il le faut, pour l'honneur de Dieu.

5. Hélas! hélas! ne perdez pas le temps, et qu'il n'attende pas , pour appliquer le remède , que la pierre lui tombe sur la tête. Hélas ! que mon âme est à plaindre ! tout le reste , la guerre , le déshonneur et les autres tribulations ne me semblent qu'une paille, une ombre, en comparaison de ceci. Oui, je vous assure, je tremble à cette seule pensée, surtout depuis qu'une personne m'a fait comprendre que cette affaire était plus grave et plus dangereuse que la guerre elle-même. Je vous dis qu'il semblait que le cœur et la vie allaient lui manquer. Elle invoquait et suppliait la miséricorde divine de prévenir tant de maux , et elle désirait que son corps répandît son sang par la violence d'un saint désir ; il ne lui semblait pas qu'une sueur ordinaire fût suffisante ; elle eût voulu une sueur de sang , et elle eût été contente de voir son corps détruit.

(1) Cette prière semble être une prophétie de la chute du cardinal Pierre de Lune. Sainte Catherine avait annoncé les malheurs du schisme au bienheureux Raymond pendant son séjour à Pise, en 1375. — C'est d'elle-même qu'elle parle dans le paragraphe suivant. (Vie de sainte Catherine, p. ii, ch. 10.)

6. Je crois, mon très -cher Père, qu'il vaut mieux me taire que de parler sur ce sujet; mais je vous prie, autant que je le sais et que je le puis , de supplier le Christ de la terre et les autres, de faire sur-le-champ cette paix, et de prendre, pour y arriver, tous les moyens possibles pour honorer Dieu , réformer la sainte Église et apaiser ce scandale; et si cependant il arrivait, fortifiez-vous dans la vertu avec des hommes vertueux, afin de pouvoir résister, en chassant les ténèbres et en restant dans la lumière. Je ne doute pas que Dieu ne le fasse par son infinie miséricorde, qu'il ne dissipe les ténèbres et l'infection de son Épouse , et qu'il ne lui rende son parfum et la lumière quand il plaira à son infinie et ineffable bonté. C'est ce qui console et réjouit mon âme ; sans cela, je crois que je mourrais de douleur. Soyez donc courageux et ferme comme une colonne inébranlable. Je prierai et je ferai prier Dieu pour qu'il en soit ainsi. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez, mon Père, à ma présomption , si j'ose parler ainsi ; que l'amour et la douleur m'excusent devant vous. Doux Jésus , Jésus amour.

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