XXVII. — AU CARDINAL JACQUES ORSÏNI
De la divine cliarilé, et de la route que Jésus-Christ nous a enseignée par ses souffrances et par sa mort.
AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE-
1. Très-cher et très - aimé Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir lié dans les liens d'une divine et très -ardente charité. C'est cette charité qui a porté Dieu à nous tirer de lui-même, c'est-à-dire de son infinie sagesse, pour que nous soyons heureux, et que nous participions à son bonheur suprême. C'est ce lien qui , lorsque l'homme eut perdu la grâce par son péché, unit et lia Dieu à la nature humaine et le greflfa sur nous. Car la vie a été greffée sur la mort ; nous étions morts, et son union nous a donné la vie. Dès que Dieu fut ainsi greffé surl'homme, l'Homme-Dieu courut, tout embrasé
(1) Jacques Orsiui , fils du comte de Noie , fut nommé cardinal par Grégoire XI, en 1371. Il se rendit à Avignon pour recevoir le chapeau, et s'arrêta à Sienne le 13 octobre de la même année. C'est alors sans doute qu'il fit connaissance de sainte Catherine. II suivit le Pape à Rome , et fit partie du conclave qui nomma son successeur. Il espéra un instant être choisi comme doyen des cardinaux diacres; il couronna Urbain VI; mais il pencha ensuite vers le schisme, sans formellement se prononcer. Il mourut le 15 août 1379.
d'amour, à la mort ignominieuse de la Croix. C'est sur cet arbre que voulut être greffé le Verbe incarné, et il a été attaché sur la Croix par Famour et non par des clous, qui n'auraient pas suffi à retenir l'Homme -Dieu. Le doux Maître est monté sur ce siège pour nous enseigner la doctrine de la vérité; et Tàme qui la suit ne peut tomber dans les ténèbres. Il est la voie qui conduit à cette école, c'est-à-dire à l'imitation de ses œuvres. Il l'a dit lui-même: « Je suis la voie, la vérité, la vie (1), » et c'est ainsi qu'il est véritablement Père.
2. Celui qui suit ce Verbe à travers les injures, les mépris, les opprobres, les peines, les tourments, avec la vraie et sainte pauvreté, avec l'humilité et la douceur à supporter les injures et les peines , avec une sincère et inaltérable patience , celui qui écoute le Maître qui est la voie parce qu'il Ta faite et observée le premier , celui-là rend toujours le bien pour le mal , car c'est là sa doctrine. Vous voyez bien avec quelle patience il a supporté nos iniquités : il parait ne pas les voir ; et cependant quand viendra l'heure de la mort , il montrera qu'il les a bien vues, puisque toute faute sera punie et toute vertu récompensée. 11 entendait avec une admirable patience les injures qu'on lui adressait sur la Croix, il entendait le cri des Juifs qui criaient : Crucifiez le , ou bien : Qu'il descende de la croix ; et il disait : Pardonnez-leur, mon Père; mais il restait immobile quand on lui disait de descendre. Il persévéra jusqu'à la fin, et cria avec une joie sublime : Tout est consommé, Consummatum est.
3. Il semble que ce soit là un cri de tristesse; mais c'est le cri de joie de l'àme consumée et brûlée dans le feu
(1) s. Jean, xiv, 6.
<3e la divine charité du Verbe incarné , le Fils de Dieu. Il semble que le doux Jésus veut dire : J'ai consommé et accompli tout ce qui est écrit de moi ; j'ai consommé la peine du désir que j'avais de racheter le genre humain. Je suis dans la joie et dans l'allégresse parce que j'ai consommé celte peine et satisfait la volonté manifeste de mon Père, que je désirais tant accomplir. 0 doux Maître, comme vous nous avez bien enseigné la voie et la doctrine! Comme vous nous avez bien dit la vérité, en nous apprenant que vous étiez la voie, la vérité, la vie ! Celuilà qui suit cette voie et cette doctrine ne peut avoir en lui la mort , mais il reçoit la vie éternelle. Ni le démon, ni les créatures , ni l'injure ne peuvent la lui enlever si sa volonté n'en est pas complice. Que l'orgueil de l'homme rougisse donc de cette complaisance et de cet amour qu'il a pour lui-même , en voyant la bonté de Dieu si grande en lui, tant de grâces et tant de bienfaits reçus sans mérite et par grâce ; et il semble que l'homme insensé ne voie pas cette ardeur, cette flamme. Si nous n'étions pas de pierre, nous devrions en être brisés.
4. Hélas, hélas! infortunée que je suis , la seule cause de ce malheur, selon moi, c'est que l'œil de l'intelligence ne veut pas s'élever sur l'arbre de la Croix , où paraissent ces flammes d'amour si douces et si pénétrantes, et cette doctrine si féconde en fruits qui donnent la vie. C'est de là que viennent ses largesses, car sa générosité a ouvert et déchiré son corps ; il s'est immolé lui-même , il nous a fait un bain et un baptême de son sang , et nous pouvons , nous devons user chaque jour avec un grand amour et une continuelle reconnaissance de ce baptême ; car de même que le baptême de l'eau purifie l'àme du péché originel et lui donne la
grâce , de même ce sang lavera nos iniquités ; il apaisera l'impatience , calmera l'injure et l'effacera de l'esprit qui ne cherchera pas à la venger, et l'âme recevra la plénitude de la grâce qui mène par la voie droite.
5. Aussi je dis que l'âme, en voyant cela, ne peut s'empêcher de se renoncer parfaitement et de tuer cette volonté perverse des sens qui se révolte contre elle et contre son Créateur ; elle se passionnera pour l'honneur de Dieu et pour le salut de la créature. Elle ne fera plus attention à elle-même , mais elle fera comme l'homme qui aime : son cœur et son affection ne se reposent pas en lui , mais dans l'objet de son amour. Et l'amour a tant de puissance, que de celui qui aime et de celui qui est aimé , il ne fait qu'un cœur et qu'une âme; ce qui est aimé de l'un est aimé de l'autre , car s'il y avait quelque division, l'amour ne serait pas parfait ; et j'ai souvent remarqué que quand nous aimions une chose, ou pour notre utilité , ou pour le plaisir que nous y trouvons , on ne s'arrête pas pour l'obtenir aux affronts , aux injures , aux peines qu'il faut supporter, on ne regarde pas à la fatigue, mais on cherche tous les moyens de remplir la volonté de la chose qu'on aime.
6, 0 mon très-cher Père! ne nous laissons pas couvrir de honte par les enfants des ténèbres. Car ce serait une grande confusion pour les enfants de la lumière , pour les serviteurs de Dieu qui sont choisis et tirés du monde pour être des fleurs et des colonnes dans le jardin de la sainte Église. Vous devez être une fleur embaumée et non infecte , vous devez être revêtu de la blancheur de la pureté, avec le parfum de la patience et d'une ardente charité; vous devez être généreux, libéral, et non pas avare , imitant la Vérité suprême, qui a
donné sa vie avec générosité. C'est ce parfum que vous devez oifrir à la douce Épouse du Christ, qui se repose dans ce jardin. Oh ! que cette aimable Épouse se plaît dans ces douces et solides vertus ! Celui-là est son fils légitime , elle le nourrit sur son sein , en lui donnant le lait de la divine grâce qui est bonne et suffisante pour nous donner la vie de l'éternelle union de Dieu. Aussi le Christ dit au cher Paul: « Paul, ma grâce te suffit (1). » Je dis que vous êtes une colonne placée pour garder le lieu de cette Épouse , et vous devez par conséquent être fort et non faible; car une chose faible, le moindre vent la fait tomber, qu'il vienne de la tribulation ou de l'injure qu'on reçoit, ou bien de la trop grande prospérité, des honneurs ou des plaisirs du monde. Je veux donc que vous soyez fort, parce que Dieu vous a fait une colonne de la sainte Église.
7. Et quel est le moyen de fortifier notre faiblesse? c'est l'amour. Mais tout amour n'est pas propre à nous fortifier: ce n'est pas l'amour de la fortune, des richesses, pas plus que l'orgueil , la colère , la haine de ceux qui nous font injure; ce n'est pas l'amour d'aucune chose créée en dehors de Dieu. Vn semblable amour, non-seulement ne nous donne pas la force , mais il nous ôte au contraire celle que nous avons. Cet amour est si pauvre et si misérable, qu'il conduit l'homme à la plus honteuse servitude qu'il puisse y avoir ; il le rend le serviteur et l'esclave du néant , et lui ôte sa dignité et sa grandeur. Il est bien juste qu'il en soit puni , car il s'est éloigné luimême de Dieu. Nous n'avons donc d'autres choses à faire que de placer notre affection , notre désir, notre amour
(1) lie Ép. aux Cor., xii , 9 — Sainte Catherine avait une tendre dévotion pour saint Paul, qu'elle appelait Paoluccio, ou Paoloccio,.
dans un être plus fort que nous , c'est-à-dire en Dieu , où nous trouvons toute force. C'est notre Dieu qui nous a aimés sans être aimé. Aupsi, dès que l'âme a trouvé et goûté un si doux amour, plus fort que tout ce qui est fort , elle ne peut plus rechercher et désirer autre chose que lui. Hors de lui , elle ne demande et ne veut rien ; elle est forte parce qu'elle est appuyée et fixée sur une chose ferme et inébranlable. Elle ne change jamais quoi qu'il arrive, et elle suit toujours les traces et les mouvements de Celui qu'elle aime. Comme elle n'a qu'un cœur et qu'une volonté avec lui , elle voit parfaitement que le Christ a aimé la peine et l'humiliation, tout Fils de Dieu qu'il était ; il a été , parmi les hommes , un Agneau humble , doux et méprisé.
8. Aussi ses serviteurs se réjouissent de suivre cette voie, ils fuient et détestent tout ce qui lui est contraire. Ils sont devenus une même chose avec lui, et ils aiment ce que Dieu aime, et détestent ce que Dieu déteste. Ils reçoivent une force si grande, que rien ne peut leur nuire. Ils sont comme de vrais chevaliers qui voient les plus grandes tempêtes sans s'en inquiéter. Ils ne craignent rien , parce qu'ils ne se confient pas en eux-mêmes ; ils ont mis toute leur espérance , toute leur foi en Dieu , qu'ils aiment, parce qu'ils voient qu'il est fort, qu'il veut et qu'il peut les secourir. Ils disent alors avec une grande humilité, comme saint Paul : « Je puis tout par Jésus crucifié qui est en moi et me fortifie (1). » Ne dormez donc plus , mon Père , car vous êtes une colonne faible par vous-même ; mais unissez-vous à l'arbre de la Croix ; liez - vous par l'amour , par une charité
(1) Ép. aux Philipp., iv> 13.
ineffable et sans bornes avec l'Agneau immolé qui verse son sang de toutes les parties de son corps. Que nos cœurs se brisent; plus de dureté, plus de négligence, car le temps ne dort pas, mais il poursuit son cours. Demeurons avec Dieu par l'amour et le saint désir, et nous n'aurons plus rien à craindre.
9. Le saint et doux remède de l'àme, c'est de reconnaître son néant, c'est de voir toujours que le péché seul vient d'elle , et que tout le reste vient de Dieu. Quand elle se connaît et qu'elle connaît Dieu , elle connaît sa bonté sur elle ; et la connaissant , elle l'aime et elle se déteste , non pas comme créature , mais comme rebelle à son Créateur. En partant de cette sainte et vraie connaissance, elle ne se trompe pas de route, mais elle marche avec courage , car elle est unie et transformée en Celui qui est la voie, la vérité, la vie; et elle est si forte, que ni le démon, ni la créature ne lui peuvent ôter sa force, parce qu'elle est devenue une même chose avec lui. Tout mon désir est de vous voir dans ces doux et puissants liens, et un des signes principaux qui montrent que nous sommes les amis et les disciples du Christ , c'est de rendre le bien pour le mal. Si nous ne le faisons pas, nous sommes en état de damnation. Le faire est agréable à Dieu en toute créature , mais surtout en ceux qui sont, comme vous, dans la sainte Église, des miroirs où les séculiers doivent regarder. Nous devons bien considérer que l'injure que nous faisons à Dieu, qui est infini, est plus grande que celle qui nous est faite par la créature, qui est finie. Et nous voulons cependant qu'il nous pardonne et qu'il fasse la paix avec nous, nous désirons qu'il ne paraisse pas voir nos offenses. Nous devons faire de même pour nos ennemis: je vous le
demande et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, faites-le pour l'iionneur de Dieu et pour votre salut. Je n'en dis pas davantage : pardonnez à mon ignorance , c'est l'abondance du cœur qui fait trop parler la langue. Je vous prie , au nom de cet amour ineffable , d'être dans l'Église un valeureux champion , cherchant toujours l'honneur de Dieu , son exaltation , et non la vôtre , comme ceux qui tuent et dévorent les âmes. Appliquezvous à faire tout ce que vous pourrez , et priez le Saint- Père de venir sans tarder davantage. Encouragez-le à lever l'étendard de la très-sainte Croix contre les infidèles , parce que la guerre que se font les chrétiens sera détournée sur eux. Ne craignez rien de ce que vous verrez arriver; car le secours de Dieu est près de nous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.
XXVIIL— AU CARDINAL JACQUES ORSÏ NI.
Elle l'exhorle à devenir une ferme colonne de l'Église, et à travailler au salut des âmes. — Elle le prie d'engager le Souverain Ponlife à faire la paix avec les rebelles, pour porter ensuite la guerre chez les infidèles.
AU KOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher et très-aimé Frère dans le Christ Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne ferme et inébranlable placée dans le jardin de la sainte Église pour résister aux vents contraires qui soufflent de tous côtés. Si elle n'est pas fondée sur la pierre , elle tombera , et il faut que ce fondement soit bien profond ; car s'il ne l'était pas , la colonne serait faible. 0 mon Père dans le Christ Jésus ! vous êtes une colonne qui doit avoir pour base l'humilité, et cette humilité s'acquiert dans la vraie connaissance de soi même. Car l'homme se laisse aller à l'orgueil , parce qu'il ne se connaît pas ; s'il connaissait son néant, il ne tomberait pas dans l'orgueil. L'être qu'il a, il l'a reçu de Dieu seul. Nous n'avons jamais demandé à Dieu qu'il nous créât. Il y a été poussé par le feu de sa divine charité , par l'amour qu'il a eu pour sa créature ; en la regardant en lui-même , il s'est passionné pour sa
beauté et pour l'œuvre de ses mains. De même, l'àme qui regarde en soi y trouve la bonté de Dieu, et elle l'embrase tellement d'amour, qu'elle ne peut plus aimer et désirer que Dieu , en qui elle a trouvé une bonté sans bornes. Elle voit qu'elle est la pierre où est fixé l'étendard de la très-sainte Croix : le rocher et les clous n'auraient pu le tenir sans la force de l'amour que Dieu avait pour l'homme.
2. Je me rappelle ce qui fut dit à une servante de Dieu qui s'écriait dans l'ardeur qu'elle ressentait : « 0 mon Seigneur! si j'avais été la pierre et la terre où fut plantée votre Croix , quelle grâce j'aurais eue de recevoir votre sang qui coulait de la Croix I » La douce et suprême Vérité lui répondait : « Ma fille bien-aimée , toi et les autres créatures raisonnables, vous étiez la pierre qui me reteniez , car ce ne pouvait être que mon amour pour vous , toute autre chose était incapable de me retenir, moi l'Homme -Dieu. » Qu'ils rougissent donc ces pauvres cœurs misérables et ambitieux livrés tout entiers aux choses grossières de cette vie ténébreuse, aux grandeurs , aux honneurs et aux délices du monde. Ceux-là ont pour seul fondement l'amour d'eux-mêmes, parce qu'ils ne veulent pas supporter la fatigue et suivre la voie des opprobres , des abaissements et de la pauvreté volontaire qu'a suivie le bon et doux Jésus.
3. Je vous dis , mon très-cher Frère , que celui-là ne résiste pas, le moindre vent le jette par terre; car son fondement, c'est-à-dire son amour est placé dans des choses vaines, légères et transitoires qui passent et fuient comme le vent. Vous voyez bien qu'en dehors de Dieu rien n'est solide; si c'est la vie, elle disparaît ; de la vie nous allons à la mort , de la santé à la maladie , de
l'honneur à la honte , de la richesse à la pauvreté ; tout passe, tout se précipite. Oh! combien se trompe celui qui met son affection en ces choses! il l'y met parce qu'il s'aime lui-même'd'un amour sensuel, il aime ce qui flatte cette partie grossière de lui-même ; mais il ne s'aime pas d'un amour raisonnable fondé sur la vertu. Car s'il s'aimait par raison et par vertu, et non pas avec l'amour de lui-même et du monde, en se cherchant et en cherchant les créatures plus que Dieu , il ne perdrait rien quand tout vient à lui manquer ; il n'en ressentirait aucune peine, car il n'aurait pas cet amour qui seul fait souffrir ceux qui aiment hors de Dieu : mais il ne souffre pas celui qui s'aime et qui aime les créatures dans la connaissance solide et véritable de son Créateur. Il voit bien que c'est Dieu qui lui donne ou lui ôte les choses spirituelles ou temporelles , en voulant uniquement notre bien et notre sanctification.
4. Alors, avec cette lumière et cette connaissance qu'il a acquise de lui , de la bonté de Dieu , et de son ineffable charité, il s'humilie profondément par la haine et le mépris de lui-même. Il naît en lui une patience qui le soutient dans les peines, les injures , les affronts, parce qu'il est content de souffrir, en pensant qu'il s'est révolté contre son Créateur. Ses fondements sont solides, il est devenu une pierre ferme établie sur la pierre qui est le Christ Jésus , dont il suit les traces ; et il ne peut rechercher , aimer et vouloir que ce que Dieu aime , et détester ce que Dieu déteste : il reçoit alors tant de joie, de force et de consolation, que rien au monde , ni le démon, ni les créatures, ne peut l'affaiblir ou lui causer quelque amertume; car là où est Dieu, se trouvent tous les biens. Que notre cœur ne se sépare donc pas de tant d'amour ;
plus de négligence et d'aveuglement, suivez l'Agneau immolé sur le bois de la très-sainte Croix : autrement, très-cher Père , vous qui êtes une colonne placée pour aider et soutenir autant que vous le pourrez la douce Épouse de l'Agneau , vous tomberiez du rang où il vous a mis , non à cause de votre mérite , mais à cause de sa bonté , pour que vous l'honoriez et que vous serviez le prochain. Nourrissez- vous , nourrissez-vous des âmes, qui ont été sa nourriture.
5. Vous vojez bien que depuis que nous avons perdu la grâce par le péché de notre premier père , la volonté du Père éternel ne s'accomplit pas en nous ; car il ne nous avait pas créés pour une autre fin que celle de posséder et de contempler sa beauté , ce qui est la vie sans la mort; cette volonté ne s'accomplit pas. Poussé par l'ardent amour qui l'avait porté à nous créer, il a voulu nous montrer qu'il ne nous avait pas faits pour une autre fin; il trouva le moyen d'accomplir cette volonté, il nous donna par amour le Verbe son Fils unique , et il punit sur lui notre faiblesse et notre iniquité. 0 doux feu d'amour! d'un seul coup vous avez puni le pécheur sur vous-même, en souffrant la mort et la passion, en vous abreuvant d'opprobres , de mépris , d'outrages , pour nous rendre l'honneur que nous avions perdu par le péché; et vous avez ainsi apaisé la colère de votre Père, en subissant vous-même sa justice ; vous avez expié pour moi l'injure faite à votre Père éternel , vous avez apaisé une grande guerre. Le doux et tendre Paul a bien dit vrai : « Le Christ est notre paix , le Médiateur qui est venu faire la paix entre Dieu et l'homme (1). »
(1) l'e Ép. àTimoth., 11,5.
C'est là le doux , l'aimable moyen que Dieu a pris pour nous faire atteindre le but de notre création ; il l'a montré par ses œuvres : malgré ce qui a été fait et ce qui se fait tous les jours , il nous a donné de grandes preuves d'amour ; et l'âme le comprendra , si elle regarde en elle-même comment tout a été fait pour elle.
6. Oui , que la cité de notre âme se rende et cède au feu de l'amour, si elle résiste aux autres moyens. Hélas! hélas! ne dormez plus, vous et les autres champions de la sainte Église. Ne vous attachez plus aux choses passagères, mais attachez- vous au salut des âmes. Vous voyez bien que le démon travaille sans cesse à dévorer les brebis si chèrement rachetées , et tout le mal vient des mauvais pasteurs qui dévorent les âmes. Pensez -y pour l'amour de Dieu , et travaillez autant que vous le pourrez avec votre bien-aimé Christ de la terre, à établir de bons pasteurs et de bons maîtres. 0 Dieu amour ! ne nous faites plus languir et mourir, nous et les autres serviteurs de Dieu; mais appliquez-vous à nous montrer autant que vous le pourrez, que vous avez faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes , non-seulement pour les chrétiens , mais encore pour les infidèles. Priez le Christ de la terre qu'il se hâte d'élever sur eux l'étendard de la sainte Croix. Ne craignez aucune guerre, aucune révolte , mais agissez avec courage , parce que ce sera le moyen d'arriver à la paix.
7. Au sujet de la guerre que vous avez avec les membres corrompus qui sont révoltés contre leur chef, je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié , de demander au Saint-Père qu'il veuille bien se réconcilier et faire la paix avec eux , en y employant tous les moyens que réclamera le bien de la sainte Église; cela vaut mieux
que de l'obtenir par la guerre. Tout en reconnaissant les torts qu'ils ont eus , nous devons toujours choisir ce qui offre le plus d'avantages. Je vous en conjure autant que je le sens et que je le puis , afin que nous allions ensuite courageusement donner notre vie pour le Christ. Je termine : soyez une ferme colonne appuyée sur le Christ, la pierre inébranlable. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu ; pardonnez à ma présomption , si j'ose vous écrire : que mon excuse soit l'amour que j'ai pour la douce Épouse de Jésus et pour notre salut. Doux Jésus , Jésus amour.