‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 48 sur 100 · XXIX. — AU CARBINAL DE PORTO · texte numérisé non relu

XXIX. — AU CARBINAL DE PORTO

PIERRE CORSmi (1).

Elle l'exhorle à être un agneau par l'huniililé, el un lion par la force , en imitant Jésus-Clirisl , par lequel nous participons aux trois personnes divines. — Elle le prie d'aimer le Souverain Pontife, et de presser son retour el le commencement de la croisade.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher et très- révérend Père et frère dans le Christ Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un agneau humble et doux , à l'exemple de l'Agneau sans tache , qui fut si humble et si doux, qu'on ne l'entendit jamais proférer une seule plainte. Semblable à l'agneau qui ne se défend pas, il se laissa conduire à la boucherie de la très-sainte et très -dure Croix. 0 inestimable feu d'amour! vous nous avez donné votre chair pour aliment , et votre sang pour breuvage. Vous êtes l'Agneau qui a été préparé aux flammes d'une ardente charité. Je ne vois pas d'autre moyen, mon Père, pour pouvoir acquérir la

(1) Ce cardinal était de Florence, et de la famille des Corsini. Grégoire XI l'avait élevé à la pourpre en 1370. Il suivit malheureusement le parti des cardinaux français séparés d'Urbain VI.

vertu, que de fixer les yeux de votre âme sur cet Agneau, parce qu'en lui nous trouvons l'humilité sincère et profonde, avec une grande douceur et patience. Quoiqu'il soit Fils de Dieu, il ne vient pas et ne se pose pas comme roi , parce que l'orgueil et l'amour- propre ne sont pas en lui ; il vient comme un vil esclave ; il ne se cherche pas pour lui , mais il veut rendre à Dieu honneur et gloire , et à nous la vie que nous avions perdue par le péché ; et cela , il le fait seulement par amour et pour accomplir la volonté du Père sur nous. Dieu a créé l'homme à son image et ressemblance uniquement pour qu'il jouisse de lui dans la vie éternelle. Par la rébellion de l'homme contre Dieu , la voie avait été rompue, et la douce volonté de Dieu qui lui avait fait créer l'homme ne s'accomplissait pas , car il n'a été créé que pour avoir la vie éternelle.

2 Dieu, pressé par cette charité pure et sans borne qui nous avait fait créer, nous donna , pour accomplir sa volonté en nous , le Verbe son Fils unique ; et le Fils de Dieu , s'oubliant lui-même pour satisfaire cette douce volonté, se fit médiateur entre Dieu et l'homme, et termina cette grande guerre par la paix , parce que l'humilité a triomphé de l'orgueil du monde ; ce qui lui a fait dire: Réjouissez -vous, j'ai vaincu le monde, c'est-àdire l'orgueil de l'homme. Il n'y a personne de si orgueilleux et de si impatient, qui ne devienne humble et doux en considérant un si grand abaissement, un si grand amour, en voyant Dieu humilié jusqu'à nous. Aussi les saints et les vrais serviteurs de Dieu , pour s'acquitter envers lui, se sont toujours humiliés. Ils rapportent toute louange et toute gloire à Dieu, et ils reconnaissent que tout ce qu'ils ont vient uniquement

de sa bonté; ils voient leur néant, et ce qu'ils aiment, ils l'aiment en Dieu. Ils sont dans les honneurs quand Dieu le veut; mais plus ils sont grands, plus ils s'humilient et connaissent leur néant. Celui qui se connaît s'humilie, ne lève pas la tête et ne s'enfle pas d'orgueil ; mais il s'abaisse et reconnaît la bonté de Dieu qui agit en lui. Il acquiert ainsi la vertu de la charité et de l'humilité. L'une est la nourrice et la gouvernante de l'autre ; et sans ces vertus, nous ne pouvons pas avoir la vie éternelle. Hélas! hélas! quel sera l'insensé qui n'aimera pas , en se voyant aimé , et qui ne se dépouillera pas de l'amour-propre pervers, qui est le principe et la racine de tout notre mal. Je ne puis croire qu'il y ait quelqu'un d'assez endurci pour ne pas aimer en se voyant aimé , à moins qu'il ne se prive de la lumière par l'amour-propre. 3. Quel est le signe de celui qui aime? Ce signe évident, demandez -le et voyez- le dans saint Jérôme, qui occupait votre rang. Il mortifiait sa chair par les jeûnes, les veilles , la prière ; il tuait en lui l'orgueil par des vêtements toujours pauvres, et il mettait tout son zèle, non pas à chercher, mais à fuir les honneurs et les grandeurs du monde. Et comme ceux qui s'humilient sont exaltés , quand il eut sa charge il ne perdit pas sa vertu, mais il l'éprouva comme l'or dans la fournaise, en y ajoutant la vertu de la charité. Il se passionne pour les âmes, et il ne craint pas de perdre la vie de son corps, parce qu'il prend la forme et le vêtement du doux Agneau Jésus. Il ne s'aime et n'aime pas le prochain et Dieu pour lui , mais il aime tout en Dieu. Il ne s'inquiète ni de la vie , ni de la mort, ni des persécutions, ni des peines qu'il faut souffrir; il ne cherche que l'honneur de la suprême et éternelle Vérité.

4. Ce sont là les signes des vrais serviteurs de Dieu, au nombre desquels , mon Père , je vous supplie et vous demande d'être. Portez le signe de Thumilité véritable; humiliez-vous , au lieu de vous glorifier de votre élévation ; ne soyez impatient dans aucune des peines et des injures que vous aurez à souffrir ; mais combattez avec une invincible patience dans le corps de la sainte Église, jusqu'à la mort, annonçant et disant toujours la vérité, par vos conseils et par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, sans aucune crainte , ne recherchant que l'honneur de Dieu , le salut des âmes et l'exaltation de la sainte Église, comme le fils véritable et bien- aimé de cette douce mère. C'est par là que vous montrerez la divine charité unie à la patience. Soyez généreux , charitable, spirituellement, comme je vous l'ai dit, et temporellement. Pensez que les mains des pauvres vous aident à répandre et à recevoir la grâce divine. Je veux que vous commenciez une vie, une existence nouvelle. Ne dormez plus dans le sommeil de la négligence et de l'ignorance.

5. Oui, soyez pour moi un champion véritable. Je vous ai dit que je désirais vous voirun agneau à la suite du véritable Agneau ; maintenant je vous dis que je veux vous voir un lion puissant, qui rugisse dans la sainte Église ; que votre voix et votre vertu soient assez fortes pour ressusciter les enfants morts qui sont dans son sein (1). Si vous demandez où est le cri , la voix puissante de l'Agneau , ce n'est pas son humanité qui se

(1) Ce passage s'explique par le symbolisme du moyen âge qui attribuait au rugissement du lion la puissance de ressusciter ses lionceaux morts. ( Voir les Mélanges d'archéologie des PP. Cahier et Martin ; Bestiaire, t. II, p. 106.)

fait entendre , car il est la douceur même ; mais c'est la divinité qui donne la puissance au cri du Fils, parla \oix de son infinie charité, c'est-à-dire par la force et le pouvoir de la divine essence , et de l'amour qui a uni Dieu à l'homme, (l'est cette vertu qui a changé l'agneau en lion ; et du haut de la Croix , il a poussé un si grand cri sur l'enfant mort de l'humanité , qu'il le délivra de la mort, et lui donna la vie. Nous recevons de lui la force , parce que l'amour qui nous vient du doux Jésus nous fait participer à la puissance du Père. Vous voyez bien qu'il en est ainsi, puisque ni le démon, ni les créatures ne peuvent nous forcer à commettre un péché mortel ; l'homme est libre et maître de lui-même. Dans l'amour, nous participons à la lumière et à la force du Saint-Esprit , qui unit l'âme à son Créateur et éclaire l'intelligence ; et l'entendement , dans cette lumière , participe à la sagesse du Fils de Dieu.

6. 0 très-cher Père, que nos cœurs se brisent et se déchirent, en voyant l'état et la dignité où son infinie bonté nous a placés, soit par la création, en nous créant à son image, soit par la rédemption et l'union de la nature divine avec la nature humaine. Pouvait-il plus donner qu'en se donnant lui-même à ceux qui par le péché sont devenus les ennemis de Dieu? 0 ineffable et parfait amour ! vous vous êtes bien passionné pour votre créature : vous étiez Dieu, vous ne pouviez souffrir, et vous vouliez faire la paix avec l'homme ; la faute commise demandait un châtiment , et l'homme ne pouvait satisfaire, pour un si grand outrage contre vous , le Père éternel ; mais l'amour que vous aviez pour nous vous a fait trouver ce moyen : vous avez revêtu le Verbe de notre chair, et il a pu vous rendre honneur et apaiser

votre colère en souffrant dans la chair d'Adam, qui avait commis la faute. 0 homme ! comment résister, et ne pas t'abandonner toi-même? Tu vois qu'il a combattu sur la Croix 5 il s'est laissé vaincre après avoir vaincu ; la mort a vaincu la mort; ils ont jouté ensemble; la mort a été détruite, et la vie est ressuscitée dans l'homme. Hàtez-vous donc, et que votre cœur ne résiste plus ; que la cité de votre âme se rende ; si elle ne se rend pas pour autre chose, qu'elle se rende parce que le feu a été mis partout. De quelque côté que vous vous tourniez, au spirituel ou au temporel, vous trouverez toujours le feu de l'amour.

7. Je vous demande et je veux que vous aimiez le Christ de la terre ; priez-le qu'il revienne , et qu'il lève promptement l'étendard de la très -sainte Croix contre les infidèles. Ne vous étonnez pas, vous et les autres, si les chrétiens se lèvent et se sont levés comme des membres corrompus contre leur doux chef; ce sera le moyen de les apaiser et de les faire redevenir des enfants soumis. Pardonnez à mon ignorance ; si j'ose vous parler ainsi, excusez l'amour et le désir que j'ai de votre salut et de la réforme , de l'exaltation de la sainte Église, qui est si défigurée, qu'il semble que le cœur de la charité lui manque ; car tous la volent et lui dérobent ses ornements pour s'en parer eux-mêmes par amour -propre, tandis qu'ils ne devraient rechercher que son bien et sa gloire. C'est là le signe des superbes, qui, pour être grands et honorés, ne s'inquiètent pas de voir l'Église tomber en ruine, et le démon dévorer les âmes. Ces loups rapaces sont bien diff'érents des serviteurs de Dieu, qui sont des agneaux et qui suivent le signe de l'Agneau. Aussi mon âme désire vous voir uu I. 10

agneau. Je finis; mais si je m'écoutais, je parlerais encore. Recommaudez-moi avec instance, dans le Clirist Jésus, à notre Christ de la terre; encouragez -le, et ne craignez rien, quelque chose qui arrive. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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