‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 49 sur 100 · DE PADOUE · texte numérisé non relu

DE PADOUE

La force s'acquiert par fhumililé et l'amour, dans la connaissance de nous-mêmes, de la bonlé de Dieu et de ses bienfaits envers nous.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir une colonne ferme et stable dans le jardin de la sainte Église , afin que par votre fermeté, votre constance et celle des autres, votre foi soit affermie , la vérité exaltée, le mensonge confondu , et la barque de la sainte Église conduite au milieu des vagues de la mer qui la frappent, et de la tempête du mensonge et du schisme qu'ont soulevée les méchants qui s'aiment eux-mêmes, et répandent le poison, au lieu d'être les

(1) Le cardinal Bonaveature naquit à Padoue en 1332. Il entra trèsjeune dans l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, et en fut nommé général en 1377. II était Tami de Pétrarque, qui lui adressa une longue lettre à l'occasion de la mort de son Irère. Créé cardinal en 4378 par le Pape Urbain VI , il lui resta fidèle , et eut la gloire de mourir pour la cause de l'Église , dont il défendait les intérêts contre François de Carrare, son parent, seigneur de Padoue, qui le fit assassiner sur le pont Saint- Ange en 1379. (Gigli, t. I, p. 217.)

colonnes et les défenseurs de la Foi. Je veux , mon révérend Père, que vous soyez ferme, constant et persévérant dans toutes les vertus qui fortifient l'âme en détruisant les vices qui l'affaiblissent et la soumettent à leur esclavage.

2 . Cette force des vraies et solides vertus , ce ne sont pas les richesses, les honneurs du monde, les grandes dignités et la confiance en soi-même , non ; mais c'est la connaissance que l'àme a d'elle-même. Par cette connaissance , elle voit qu'elle n'a pas l'être pour elle , mais pour Dieu ; elle connaît sa misère, sa fragilité, le temps qu'elle a perdu et dont elle pouvait bien profiter. Elle connaît à sa lumière son indignité et sa dignité. Elle connaît son indignité dans l'enveloppe de son corps, qui est la proie de la mort et la pâture des vers. C'est un vase de corruption ; et pourtant nous nous appliquons plus à l'aimer, à le satisfaire, à le caresser par l'amour sensitif , qu'à enrichir notre âme , dont la dignité est si grande , que rien ne peut y ajouter. Car nous voyons que Dieu, pressé par l'ardeur de sa charité, n'a pas voulu nous créer semblables aux animaux sans raison , ou aux anges; mais il nous a créés à son image et ressemblance. Pour accomplir sa vérité en nous, pour nous faire atteindre le but de notre création , pour mettre le comble à notre dignité, il a pris lui-même notre ressemblance, lorsqu'il revêtit la divinité de l'humanité , nous faisant renaître à la grâce dans le sang du doux et tendre Verbe son Fils unique, qui nous a rachetés non pas à prix d'argent, mais avec son sang. Ce prix du sang payé pour nous , cette union de Dieu à l'Iiomme , nous montrent l'amour ineffable que Dieu nous porte , et la dignité, que nous avons reçue dans la création.

3. Elle est donc bien mercenaire la créature qui s'estime assez peu pour se livrer au péché, qui est une chose plus vile que le néant. Elle ne voit pas dans son aveuglement qu'elle devient semblable à ce qu'elle choisit pour maître ; elle se détruit par le péché , qui la prive de la grâce et de Dieu , qui est Celui qui est. Ce n'est pas là rester dans la connaissance de soi-même, c'est se mettre hors de soi , comme un insensé , un frénétique, en s'attachant à la mort et aux ténèbres de l'amour- propre sensuel, principe de tout mal. C'est perdre la lumière de la connaissance de l'infinie Bonté divine , qui nous a élevés à une si grande dignité par amour et par grâce , et non par devoir. Si l'âme s'était connue à cette lumière, elle aurait vu sa faiblesse, et elle aurait acquis l'humilité sincère et parfaite. L'âme qui se tient dans cette douce retraite de la connaissance de soi-même et de la bonté de Dieu , s'humilie intérieurement, car ce qui n'est pas ne peut s'enorgueillir. Elle voit qu'elle n'est pas pour elle, mais pour Dieu , et le feu de sa charité augmente en reconnaissant qu'elle tient de Dieu l'être et toutes les grâces qui y sont ajoutées. Elle voit la loi indigne et mauvaise qui combat sans cesse l'esprit, et qui lui fait perdre, si la volonté y consent , Dieu et le fruit du sang. Elle conçoit alors une sainte haine contre la sensualité, et plus elle la hait, plus elle aime la raison ; et avec cet amour et cette lumière elle se sépare de ce qui l'affaiblissait, et elle s'unit par l'amour à Dieu , qui est la force suprême , au moyen des vraies et solides vertus.

4. Il est donc bien vrai que parla connaissance que l'homme a de lui-même il acquiert la force Et combien devient-il fort , très-cher Père? Il devient si fort, que

ni le démon ni les créatures ne peuvent l'affaiblir tant qu'il est uni à cette force, et personne ne peut l'en séparer, s'il n'y consent pas. Les attaques et les persécutions du monde peuvent -elles vaincre cette âme? Non certainement : elles la fortifient au contraire bien davantage, parce qu'elles la font recourir avec plus de zèle à sa force. Elles prouvent si l'amour qu'elle a pour Dieu est mercenaire ou non , c'est-à-dire , si elle l'aime par intérêt. Les créatures ne peuA^ent l'ébranler par les persécutions, les injures, les violences, les reproches, les mépris, les outrages : elles la détachent au contraire bien davantage de l'amour des créatures en dehors du Créateur, et elles l'exercent à la vertu de patience. Personne donc ne peut l'affaiblir, à moins que l'homme n'y consente en se séparant de sa force ; car il n'y a pas de position et de circonstance qui puissent nous ravir Dieu , puisque Dieu ne considère pas Tétat , le lieu , le temps , mais seulement les saints et vrais désirs.

5. Je vous demande donc d'être une colonne ferme , inébranlable, en vous fortifiant dans les vraies et solides vertus par la connaissance de vous-même, afin que vous puissiez faire parfaitement dans la sainte Église ce que vous êtes appelé à y faire. Si vous ne le faites pas , Dieu vous reprendra rigoureusement. Combien grande serait votre confusion au moment de la mort , en présence du souverain Juge, aux regards duquel rien n'échappe! car il connaît la moindre pensée de notre cœur. 0 mon très-cher Père , ne dormons plus , maintenant qu'il faut veiller, mais appliquons-nous avec ardeur à nous connaître et à connaître l'infinie bonté de Dieu en nous, afin de travailler comme de bons ouvriers dans le jardin de la sainte Église, chacun selon ce qu'il nous est donné

de faire, pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la réforme de la sainte Église, et pour le progrès de la cause d'Urbain VI, le véritable Souverain Pontife. Soyons humbles et patients, et reconnaissons-nous digues de la peine , et indignes de la récompense qui suivra la peine. Anéantissons notre volonté perverse dans le sang de Jésus crucifié, et suivons sa douce doctrine. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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