‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 50 sur 100 · XXXI. — A TROIS CARDINAUX ITALIENS · texte numérisé non relu

XXXI. — A TROIS CARDINAUX ITALIENS

De la Traie lumière et des erreurs de l'amour-propre. — Elle leur prouve qu'Urbain VI est le vrai Souverain Pontife. — Elle les invite à revenir k lui avee la doulçiff de leur faute et l'espérance du pardon. - > : -'-■■', • - '' -"

AU HOM DIS JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-chers Frères et Pères dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux saug , avec le désir de vous voir revenir à la vraie et parfaite lumière , et sortir des ténèbres et de l'aveuglement où vous êtes tombés. Alors vous serez mes Pères , mais pas autrement. Si je vous appelle Pères , c'est à la condition que vous quittiez la mort et que vous reveniez à la vie. Car maintenant vous avez perdu la vie de la grâce ; vous êtes des membres séparés du Chef d'où vous tiriez la vie, lor-sque vous étiez unis par la foi et l'obéissance parfaite au Pape Urbain VI. Ceux qui sont dans cette obéissance ont la lumière , et avec cette lumière ils connais-

(1) Ces trois cardinaux italiens sont Pierre Corsini, de Florence; Simon de Borzano, de Milan; et Jacques Orsini, de Rome. Ils s'étaient d'abord séparés des cardiuaux français pour suivre le Pape Urbain VI ; mais l'espoir d'être élus eux-mêmes les jeta dans ce parti contraire, et la honte les y retint après la nomination de l'antipape Clément Vil. (Baluze, col. 1050.)

sent la Vérité , et en la connaissant ils Taiment Celui qui ne voit pas ne peut connaître , celui qui ne connaît pas n'aime pas , celui qui n'aime pas et ne craint pas son Créateur, s'aime lui-même d'un amour sensuel, c'est-à-dire qu'il aime les plaisirs, les honneurs, les dignités du monde ; il aime par les sens.

2. L'homme créé par l'amour ne peut vivre sans amour: ou il aime Dieu, ou il s'aime, et il aime le monde d'un amour qui lui donne la mort. Il attache le regard de son intelligence , obscurcie par l'amourpropre , sur des choses éphémères qui passent comme le vent , et il ne peut connaître ni la vérité , ni aucun bien. Il ne peut connaître que le mensonge , car il n'a pas la lumière. S'il avait la lumière, il connaîtrait qu'un pareil amour ne peut lui donner que la peine et la mort éternelle. Il donne un avant-goût de l'enfer en cette vie , car il rend insupportable à lui-même celui qui s'aime et qui aime les choses du monde d'un amour déréglé. O aveuglement de l'homme ! tu ne vois pas , malheureux , que tu crois aimer une chose solide et durable, une chose agréable, bonne et belle; et tout est changeant, misérable, et sans aucune bonté, non pas dans les choses créées en elles-mêmes, car elles viennent toutes de Dieu, qui est le souverain Bien , mais par rattachement désordonné de celui qui les possède. Combien changent les richesses et les honneurs du monde pour celui qui les possède sans Dieu et sans sa crainte ! Aujourd'hui il est riche et puissant, et demain il est pauvre. Combien est triste notre vie corporelle! car tant qu'elle dure, nous ne répandons de tous nos membres que l'infection. Nous ne sommes vraiment qu'un vase d'infection , qu'une chair destinée en pâture aux vers et à la mort. Notre

\ie et la beauté de la jeunesse passent comme la beauté delà fleur qui, une fois cueillie, ne trouve plus personne capable de la conserver , pas plus que la vie lorsqu'il plaît au souverain Juge de la cueillir par la mort, et personne ne sait quand .

3. 0 malheureux! les ténèbres de l'amour - propre t'empêchent de connaître cette vérité. Si tu la connaissais, tu aimerais mieux souffrir toute sorte de peines que de vivre ainsi. Tu t'empresserais d'aimer et de désirer Celui qui est ; tu goûterais sa vérité avec constance , et tu ne changerais pas comme la feuille au gré du vent ; tu servirais ton Créateur , tu aimerais tout en lui , et rien hors de lui. Oh ! avec quelle sévérité sera repris au dernier moment cet aveuglement , dans toute créature raisonnable , et surtout dans ceux que Dieu a tirés de la fange du monde et placés dans la plus haute dignité qui puisse être, puisqu'ils ont été faits les ministres du sang de l'humble et pur Agneau ! Hélas ! hélas ! qui vous a empêchés de vous rendre dignes de cet honneur par la vertu? Vous aviez été choisis pour vous nourrir sur le sein de l'Église , pour être des fleurs dans son jardin , et y ré • pandre le parfum des vertus ; vous avez été placés comme des colonnes pour soutenir la barque et le Vicaire du Christ sur la terre, vous avez été placés comme une lampe sur le candélabre pour éclairer les fidèles et pour répandre la foi. Avez- vous fait ce pourquoi vous avez été créés? Certainement non ; l'amour-propre vous a caché votre devoir. C'était pour fortifier et pour éclairer par l'exemple d'une bonne et sainte vie que vous avez été mis dans ce jardin. Si vous aviez connu cette douce Vérité , vous l'auriez aimée, et vous vous en seriez revêtus. Où est la reconnaissance que vous devez avoir

pour cette Épouse qui vous a nourris sur son sein? Je ne vois que l'ingratitude , et cette ingratitude a tari la source de la piété.

4. Qu'est-ce qui me montre que vous êtes des ingrats et des mercenaires? La persécution que vous et les autres avez faite à cette Épouse , au moment où vous deviez être ses boucliers pour résister aux coups de l'hérésie. Vous connaissez la vérité , vous savez bien que le pape Urbain VI est le vrai Pape , le Souverain Pontife , régulièrement élu, non par la peur, mais par l'inspiration divine bien plus que par vos suffrages. Vous-mêmes vous nous avez annoncé que c'était là la vérité. Et maintenant vous avez tourné le dos , comme de vils et misérables chevaliers ; votre ombre vous a fait peur; vous avez abandonné la vérité qui faisait votre force , et vous vous êtes attachés au mensonge, qui affaiblit l'àme et le corps, en vous privant de la grâce spirituelle et temporelle. Et quelle en est la cause? Le venin de l'amourpropre qui a empoisonné le monde. C'est pourquoi , vous qui étiez des colonnes, vous êtes faibles comme la paille; vous n'êtes plus des fleurs qui répandez des parfums , mais , au contraire , une infection qui empeste le monde ; vous n'êtes plus des lumières placées sur le candélabre pour répandre la foi , mais vous avez caché la lumière sous le boisseau de l'orgueil, et au lieu de répandre la foi, vous l'avez profanée , en l'obscurcissant en vous et dans les autres. Vous étiez les anges de la terre qui deviez résister au démon infernal , et remplir l'office des anges du ciel , en ramenant les brebis à l'obéissance de la sainte Église , et vous avez pris l'office des démons; et le mal qui est en vous , vous voulez nous le donner en nous retirant de l'obéissance du Christ de la terre, pour

nous attacher à l'obéissance de l'antechrist , qui est membre du démon , comme vous-mêmes tant que vous resterez dans cette hérésie. Et cet aveuglement ne vient pas de l'ignorance, quelqu'un ne vous a pas rapporté les choses autrement qu'elles étaient ; vous savez très-bien ce (jui est la vérité; vous nous l'avez annoncée, et ce n'est pas nous qui devons vous l'apprendre.

5. Oh! comme vous êtes insensés de nous avoir donné la vérité, et de vouloir suivre le mensonge ! Vous voulez maintenant corrompre la vérité, et faire croire le contraire en disant que vous avez élu le pape Urbain par crainte. Cela n'est pas. En vous le disant , je vous parle sans respect , parce que vous en avez manqué à l'égard de votre chef. 11 est évident pour quiconque y veut faire attention, que celui que vous avez nommé par crainte c'est monseigneur de Saint- Pierre Vous pourrez me dire: « Pourquoi ne pas nous croire? nous savons mieux la vérité que vous , puisque nous avons fait l'élection. » Et moi je vous réponds que je vous ai vus vous éloigner de la vérité (1) de tant de manières, que je ne dois pas vous croire quand vous me dites que le pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape, Si j'examine d'abord votre vie, je ne la trouve pas si sainte et si exemplaire que votre conscience vous éloigne du mensonge. Et qu'est-ce qui me fait croire que votre vie n'est pas bien réglée? c'est le venin de l'hérésie.

6. Si j'examine l'élection qui a été faite , nous savons de votre bouche même que vous l'avez faite canoniquement, et non par peur. Celui que vous avez nommé par

(1) Les cardinaux firent croire au peuple ameuté, qui voulait un Pape romain, que le cardinal de Saint-Pierre, François Tebaldeschi , avait été- nommé.

peur, c'est monseigneur de Saint-Pierre. Qu'est-ce qui prouve que l'élection de monseigneur de Barri, qui est aujourd'hui le pape Urbain VI, a été bien faite? C'est la solennité de son couronnement, ce sont les hommages que vous lui avez rendus, les grâces que vous lui avez demandées; vous vous en êtes servis dans une foule de choses, vous ne pouvez le nier sans tomber dans le mensonge. 0 insensés, dignes de mille morts! dans votre aveuglement , vous ne voyez pas votre malheur ; vous êtes tombés dans une telle confusion , que vous vous déclarez vous-mêmes menteurs et idolâtres. Si ce que vous dites était vrai, ce qui n'est pas, car je reconnais le Pape Urbain VI pour Pape légitime, ne nous auriezvous point menti en déclarant d'abord qu'il était Souverain Pontife, comme il l'est en effet? N'auriez vous pas été idolâtres en le reconnaissant pour le Christ de la terre ? Ne vous seriez-vous pas rendus coupables de simonie en lui demandant des faveurs , et en vous en servant contre tout droit? Oui, assurément. Maintenant, ils ont fait un antipape, et vous êtes avec eux. Vous l'avez montré par vos actes et votre présence au moment où ces démons incarnés ont élu un démon.

7. Vous pourrez me dire : Non, nous ne l'avons pas élu (1). Je ne sais si je dois le croire, car deviez-vous assister à cette élection, lors même que votre vie eût été en danger? Vous ne deviez pas au moins taire la vérité, et vous deviez , autant que vous le pouviez , faire connaître ce qui était suspect. Aussi je veux bien croire que vous avez fait moins de mal que les autres dans votre intention , mais vous avez été pourtant leurs complices.

(1 ) Quelques auteurs diseut en effet que les trois cardinaux italiens ne prirent pas part à l'élection de l'antipape. (Baluze, col. 1050.)

Mik éÊt

Que vous dirai -je? je vous dirai que celui qui n'est pas pour la vérité est contre la vérité ; celui qui n'était pas alors pour le Christ de la terre , le Pape Urbain VI, était contre lui. Je vous accuse donc d'avoir participé au mal , et je puis dire que vous avez élu un membre du démon ; s'il avait été membre du Christ , il eût préféré mourir que de consentir à une telle iniquité. Car il sait bien la vérité, et il ne peut s'excuser sur son ignorance. Vous êtes coupables, et vous vous êtes rendus complices de ce démon en le reconnaissant pour pape contre la vérité , et en lui rendant des hommages que vous ne lui devez pas. Vous avez quitté la lumière, et vous allez aux ténèbres , vous désertez la vérité pour le mensonge. Oui, de tous les côtés je ne trouve que mensonge ; vous êtes dignes de châtiment, et je vous déclare, pour la décharge de ma conscience, que si vous ne revenez à l'obéissance avec une humilité sincère , le châtiment tombera sur vous.

8. 0 misère au -dessus de toutes les misères , aveuglement au-dessus de tout aveuglement , qui ne laisse pas voir le mal , et la perte de l'âme et du corps! Si vous le voyiez, vous ne seriez pas si changeants par crainte servile , vous n'auriez pas quitté la vérité par colère, comme des orgueilleux habitués aux flatteries et aux plaisirs du monde. Vous n'avez pu supporter non-seulement une juste correction , mais une parole dure qui vous reprenait. Vous avez levé la têtej c'est bien là ce qui a causé votre révolte. Oui, nous voyons la vérité. Avant que le Christ de la terre vous ait repris , vous le reconnaissiez et vous lui rendiez hommage comme au Vicaire de Jésus-Christ; mais le dernier fruit que vous avez porté, et qui donne la morl , montre quels arbres vous êtes.

Votre arbre est planté dans la terre de l'orgueil, que nourrit l'amour de vous-mêmes , et cet amour vous ôte la lumière de la raison.

9. Hélas ! ne faites plus ainsi , pour l'amour de Dieu. Sauvez-vous en vous humiliant sous la main puissante de Dieu, et sous l'obéissance de son Vicaire. Vous le pouvez encore ; quand le temps sera passé , il n'y aura plus de remède. Reconnaissez vos fautes , pour vous humilier et reconnaître l'infinie bonté de Dieu, qui n'a pas commandé à la terre de vous engloutir et aux animaux de vous dévorer, mais qui vous donne le temps de couvertir votre âme. Si vous ne reconnaissez pas cette grâce qui vous est accordée , elle sera votre condamnation ; mais si vous revenez au bercail , si vous vous nourrissez de la vérité sur le sein de l'Épouse du Christ, vous serez reçus avec miséricorde par le Christ du ciel et par le Christ de la terre , malgré l'iniquité que vous avez commise. Je vous prie de ne pas tarder ; ne résistez pas aux remords de votre conscience, qui , je le sais , vous tourmentent sans cesse. Que la honte de votre faute ne vous arrête pas et ne vous fasse pas abandonner votre salut par désespoir, en vous persuadant qu'il n'y a plus de remède. Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, mais espérez fermement en votre Créateur avec une foi vive , et revenez sous le joug avec humilité. L'obstination et le désespoir seraient une dernière faute pire que la première , et plus odieuse à Dieu et au monde. Relevez-vous donc à la lumière , car sans la lumière vous marcherez dans les ténèbres , comme vous y avez marché jusqu'à présent.

10. Mon àme comprend que, sans la lumière, nous ne pouvons pas connaître ni aimer la Vérité , et je vous ai dit , je vous répète que je désire avec un ardent désir

vous voir sortir des ténèbres et vous unir à la lumière ; et ce désir s'étend à toutes les créatures raisonnables ; mais beaucoup plus à vous trois , qui par votre désertion m'avez causé plus de douleur et d'étonnement que tous les autres qui ont commis la même faute. Lorsqu'ils ont quitté leur Père , vous étiez des enfants qui deviez être sou soutien , en manifestant la vérité. Quoique le Père vous eût fait des reproches, vous ne deviez pas donner l'exemple de la révolte contre Sa Sainteté. Aux yeux de la religion nous sommes tous égaux , mais pour parler comme les hommes , le Christ de la terre était Italien, et vous êtes Italiens. La passion de la patrie ne devait pas vous égarer comme les ultramon tains. Je ne vois donc pas d'autre cause que l'amour- propre. Détruisez-le pour toujours , n'attendez pas le temps , car le temps ne vous attendra pas; foulez aux pieds ces sentiments coupables avec la haine du vice et l'amour de la vertu. Revenez, revenez, et n'attendez pas la verge de la justice, car nous ne pouvons échapper aux mains de Dieu. Nous sommes dans les mains de sa justice ou de sa miséricorde ; il vaut bien mieux reconnaître nos fautes et nous jeter dans les mains de sa miséricorde que d'y persévérer, et rester dans les mains de sa justice. Nos fautes ne passent jamais impunies, surtout celles qui sont faites contre la sainte Église. Mais je m'engage à vous représenter devant Dieu par des larmes et des prières continuelles; je partagerai avec vous la pénitence, pourvu que vous vouliez revenir à votre Père, qui vous recevra, comme un bon père , sous les ailes de sa miséricorde.

1 1 . Hélas ! hélas ! ne la fuyez pas , ne la méprisez pas, mais recevez-la humblement, et ne croyez pas les mauvais conseillers qui vous ont donné la mort. Oui , vous

serez mes doux frères , si vous vous rapprochez de la vérité. Ne résistez plus aux larmes et aux sueurs que les serviteurs de Dieu répandent pour vous ; elles vous purifieront des pieds à la tête : si vous les méprisez , si vous rejetez les tendres et douloureux désirs qu'ils offrent pour vous , vous en serez plus durement repris. Craignez Dieu et son infaillible jugement; j'espère de son in6nie bonté que vous accomplirez en vous le désir de ses serviteurs. Ne trouvez pas mauvais que je vous blesse par mes paroles , c'est l'amour de votre salut qui m'a fait vous écrire (1). J'aurais préféré vous parler de vive voix, si Dieu l'avait permis ; que sa volonté soit faite : vous méritez plutôt des châtiments que des paroles. Je finis, mais si je m'écoutais, je ne m'arrêterais pas, tant mon âme est pleine de douleur et de tristesse , en voyant l'aveuglement de ceux qui étaient choisis pour répandre la lumière, et qui, au lieu d'être des agneaux se nourrissant de l'honneur de Dieu , du salut des âmes et de la réforme de la sainte Église, sont comme des voleurs qui dérobent pour eux-mêmes l'honneur de Dieu, comme des loups qui dévorent les brebis. Aussi j'en ressens une grande amertume. Je vous conjure , pour Tamour de ce précieux sang répandu avec tant d'ardeur pour vous , de consoler mon àme qui cherche votre salut. Je ne vous en dis pas davantage ; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu ; baignez-vous dans le sang de l'Agneau sans tache, vous y perdrez toute crainte servile, et vous y trouverez avec la lumière une sainte crainte. Doux Jésus , Jésus amour.

(1) Le langage de sainte Catherine est sévère. Elle se sert de l'autorité que Dieu lui avait donnée; elle connaissait déjà les trois cardinaux italiens , et elle finit par leur parler avec sa douceur ordinaire. 1. 11

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