‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 51 sur 100 · CHARLES V · texte numérisé non relu

CHARLES V

Des commandements de Dieu, et de l'imitation de Jésus -Christ par la patience, le mépris du monde, la justice et l'amour du prochain. — De la paix entre les princes chrétiens, et de la croisade.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-cher Seigneur et Père dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des ser viteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir observer les saints et doux commandements de Dieu; car je ne vois pas d'autre moyen de participer au fruit du sang de l'Agneau sans tache. Ce doux Agneau Jésus nous a enseigné la voie , et il nous a dit : Ego sum via, veritas et vita : Je suis la voie , la vérité , la vie. C'est un doux maître qui nous enseigne sa doctrine en montant sur la chaire de la très-sainte Croix. Vénérable Père, quelle doctrine, quelle voie vous a-t-il enseignées ? La voie est celle-ci :

(1) Cette lettre a été écrite pendant le séjour de sainte Catherine à Avignon, en 1376. — Les numéros en chiffres arabes indiquent l'ordre des lettres de l'édition Gigli , que nous avons cru devoir changer.

les peines , les opprobres , les reproches , les affronts , les outrages ; souffrir avec une yéritable patience la faim et la soif, se rassasier d'opprobres, être percé et cloué sur la Croix pour l'honneur de son Père et pour notre salut. C'est par ses peines et ses opprobres qu'il a réparé notre faute et la honte où l'homme était tombé par le péché commis. Il a expié et puni nos iniquités sur son corps, et il l'a fait gratuitement, sans y être obligé. Ce doux Agneau, notre voie, a méprisé le monde avec toutes ses délices et ses honneurs ; il a détesté le vice et aimé la vertu. Vous, comme un fils et un serviteur fidèle de Jésus crucifié , suivez ses traces et la voie qu'il vous enseigne, c'est-à-dire toutes les peines, les tourments, les tribulations que Dieu permet et que le monde vous cause; supportez -les avec une vraie patience, car la patience n'est jamais vaincue, mais elle vaincra le monde. Soyez l'ami des vertus fondées sur la sainte justice, et soyez l'ennemi du vice.

2. Dans votre position, je vous prie surtout de faire trois choses pour l'amour de Jésus crucifié. La première est de mépriser le monde avec toutes ses délices , et de vous mépriser vous-même, possédant votre royaume comme une chose qui vous est confiée et qui ne vous appartient pas. Vous savez bien que ni la vie , ni la santé , ni la richesse , ni les honneurs , ni la puissance ne sont à vous : si ces biens étaient à vous , vous pourriez les posséder à votre gré ; mais l'homme veut bien se porter, et il est malade; il veut vivre, et il meurt; il veut être riche, et il est pauvre ; il vent être maître, et il est serviteur et vassal. Et il en est ainsi , parce que tout ce qu'il a il ne le possède que selon le bon plaisir de Celui qui le lui a prêté. Il est donc bien

ignorant celui qui veut posséder ce qui appartient à un autre : c'est vraiment un voleur, et il mérite la mort. Je vous prie donc d'agir en sage (1), comme un bon administrateur, en possédant tout comme des biens que vous devez gouverner pour Celui qui vous les confie. La seconde chose que je vous demande , c'est de maintenir la sainte et vraie justice , et de ne jamais la laisser corrompre par l'amour de vous-même, ni par les louanges, ni par le désir de plaire aux hommes. Prenez garde que vos oflSciers ne commettent linjustice pour de l'argent, et ne violent ainsi le droit du pauvre ; mais soyez le père des pauvres : c'est pour eux que Dieu vous a tout donné. Ayez soin que les abus qui se trouvent dans votre royaume soient punis, et que la vertu soit récompensée : car c'est ce que la justice divine demande. La troisième chose est d'observer la doctrine que le Maître vous a donnée sur la Croix , et c'est ce que mon âme désire le plus voir en vous : c'est l'amour de votre prochain , avec lequel vous êtes depuis si longtemps en guerre. Vous savez bien que sans cette racine de l'amour, l'arbre de votre âme ne portera pas de fruits ; mais il se desséchera , il ne pourra prendre la sève de la grâce en restant dans la haine.

3. Hélas! mon très -cher Père, la douce Vérité suprême vous a enseigné et laissé le commandement d'aimer Dieu par-dessus toute chose, et le prochain comme vous-même (2). Il vous a donné l'exemple, lorsqu'il était élevé sur le bois de la très -sainte Croix : les Juifs criaient : « Crucifiez-le ! » Et lui criait d'une voix humble et douce : « Père , pardonnez à ceux qui

(1) Corne savio. Charles V fut appelé Charles le Sage.

(2) S. Matth., xxii, 37.

me crucifient, car ils ne savent ce qu'ils font (1). » Voyez son inefîable charité, qui non - seulement leur pardonne, mais les excuse auprès de son Père. Quel exemple et quelle doctrine ! Le Juste, qui n'a pas en lui le venin du péché, supporte l'injustice pour expier nos iniquités. Oh ! combien l'homme devrait rougir de suivre la doctrine du démon et de la sensualité en s'appliquant plus à acquérir et à conserver les richesses du monde, qui sont vaines et passent comme le vent , qu'à sauver son âme et à aimer le prochain ! Celui qui hait le prochain se hait lui-même, parce que la haine le prive de la charité divine. 11 est bien fou et bien aveugle celui qui ne voit pas qu'avec le glaive de la haine du prochain, il se tue lui-même. Aussi je vous demande et je veux que vous suiviez Jésus crucifié , et que vous aimiez le salut de votre prochain , en vous montrant le disciple de l'Agneau qui par amour pour l'honneur de son Père et pour le salut des âmes a voulu se livrer à la mort.

4. Faites de même, mon Seigneur; ne craignez pas de perdre les biens du monde; en les perdant vous gagnerez, parce que vous réconcilierez votre âme avec votre frère (2). Je m'étonne que vous ne sacrifiiez pas, s'il était possible , votre vie même , avec les choses temporelles , en voyant la perte de tant d'âmes , la mort de tant de personnes , et de tant de rehgieux , de femmes et d'enfants qui ont été persécutés et chassés par cette guerre. Qu'il n'en soit plus ainsi, pour l'amour de Jésus crucifié. Pensez que si vous ne faites ce que vous pouvez

(1) s. Luc, xxiii, 21, S4.

(2) Presque tout le règae de Charles V fut troublé par les guerres avec le roi Edouard III d'Angleterre, et avec Charles le Mauvais, roi de Navarre.

faire, vous serez cause de tout ce mal : mal pour les chrétiens, et mal pour les infidèles; car votre armée est occupée, et arrête la croisade. Quand même il n'en résulterait que ce mal , il me semble que nous devrions craindre le jugement de Dieu. Je vous prie de ne plus causer tant de mal , et de ne plus empêcher tout le bien que ferait la délivrance de la Terre- Sainte, et de ces pauvres âmes qui ne profitent pas du sang du Fils de Dieu . Vous devriez en rougir, vous et les autres princes chrétiens ; car c'est une honte devant les hommes et une abomination devant Dieu de combattre son frère, et de laisser en paix l'ennemi, de vouloir prendre le bien des autres , et de ne pas recouvrer le sien : on ne peut être plus fou ni plus aveugle.

5. Je vous le dis de la part de Jésus crucifié , ne tardez pas à faire la paix ; faites la paix , et tournez vos armes contre les infidèles ; consacrez- vous à déployer et à défendre l'étendard de la très-sainte Croix ; car Dieu vous demandera compte , à vous et aux autres , au moment de la mort , de tant de négligences et d'erreurs qui se sont commises et se commettent tous les jours. Ne dormez plus, pour l'amour de Jésus crucifié et dans votre intérêt même, car il vous reste peu de temps (1) ; le temps est court, vous devez mourir, et vous ne savez à quel moment. Qu'en vous s'allume le saint désir de suivre la Croix et de vous réconcilier avec votre prochain ; c'est ainsi que vous suivrez la voie et la doctrine de l'Agneau immolé et abandonné sur la Croix , et que vous observerez ses commandements. Vous suivrez sa voie en supportant avec patience les injures qui vous

(1) Charles V était né en 1337 ; il mourut dans sa quarante-troisième année, en 1380, peu de mois après sainte Catherine.

sont faites , sa doctrine en vous réconciliant avec le prochain , et vous montrerez votre amour pour Dieu en prenant part à la sainte croisade. Il me semble que votre frère , monseigneur le duc d'Anjou, veut , pour l'amour du Christ, se consacrer à cette sainte entreprise (l); pouvez- vous en conscience l'arrêter par votre faute? Non, vous suivrez les traces de Jésus crucifié, vous accomplirez sa volonté et la mienne, vous observerez ses commandements. Je vous ai dit que je désirais vous voir observer les saints commandements de Dieu. Je ne vous en dis pas davantage : pardonnez à ma hardiesse. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Ce fut à la sollicitation du duc d'Anjou que cette lettre fut adressée à Charles V.

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